Instinct De Survie

par

NADEGE ANGO-OBIANG


Le son strident du téléphone suspendit son geste. Elle attendit quelques secondes. Comme captivée par ce son qui semblait venir d’un ailleurs oublié, elle écouta. Comme une vibration, les ondes traversèrent ses tympans, chatouillèrent ses parois thoraciques, s’attardèrent sur la peau de son cœur éprouvé. A ses oreilles, le bruit cessa enfin. Pas dans ses nerfs qui s’entêtaient à lui retransmettre, comme en continu, l’écho d’un appel sans correspondant.

Lentement, elle entreprit de déloger la grande lame de cuisine du corps de l’homme. L’appréhension lui faisait croire que le couteau était soudé à la chair. Alors, le son de la lame imbriquée dans la chair de cet homme prit le relais, remplaça les résonances de la sonnerie du téléphone. Le muscle sous son bras frémit, elle avait mal, et froid maintenant. Petite femme brune et solitaire, elle avait renoncé à appeler au secours. Des heures auparavant. Alors que sa victime vaincu avait le masque triomphant de l’agresseur.

Les rues du faubourg de Lille lui avaient pourtant paru calme, tranquille. Une quiétude qui avait endormit la méfiance cultivée depuis que les années terribles avaient débuté. Elle ne s’était doutée de rien. Seul comptait le retour dans son appartement, une résidence qui ressemblait plus à un lieu de culte. Le monde aux alentours lui paraissait tellement brutal, incisif et dictatorial. Elle était impatiente de manger. La viande de bœuf dans son sachet de provisions commençait à dégivrer, tout doucement. Elle n’aimait pas cela, mais d’elle-même elle avait choisit de marcher, sur trois kilomètres, sinon plus. Ses pas étaient rapides, et faisaient penser à une mini-course. Elle faisait vite, c’était essentiel pour creuser sa voracité. C’était cela son immense bonheur en cette terre de malheur. Manger de la viande cuite autour de bons légumes. De la viande, beaucoup de viande. Avec plaisir, elle avait essuyé les gouttes de sueur qui perlait sur son front. Elle était affamée, marcher avant son dîner la rendait vorace, impitoyablement vorace.

Sa voracité était sa seule consolation. Une piètre mais si sereine consolation. Elle avait tout perdu de la vie. Elle n’avait jamais connu l’amour, ce monde merveilleux qui semblait avoir déserté la terre. Seulement voilà, elle s’imaginait, qu’elle, Katia Diomre, en avait été déshéritée. Elle avait eut un mari qu’elle n’avait pas su garder, de même avec les enfants que son ventre chassait. Son emploi, un véritable four infernal, qui l’avait cuite au-delà de la calcination. Mais elle restait, il fallait bien qu’elle gagne son beefsteak, qu’elle se paie ses rations quotidiennes de viande. Manger. Elle ne connaissait pas de plaisir plus grand, ni de mets plus savoureux que la viande, surtout celle du boucher. Elle aimait cette odeur de sang presque puante, qui attestait bien de la vie antérieure de l’animal.

Quelques gouttes d’eau pas très claires étaient tombées sur ses bottes. Elle avait franchit allègrement les quelques cent mètres qui la séparaient de son appartement. Dans sa tête déjà, son rôtit de bœuf était prêt, elle avait une heure pour se préparer à son rituel. Une heure, plus une autre supplémentaire de délectation.

En même temps que la porte, elle fut poussée.

Elle avait connu tellement d’épreuves dans sa vie. Son âme était fissurée de toute part, dans des profondeurs irrégulières, des espaces à peines camouflés. Et voilà, qu’à nouveau elle devait faire face au sort, en se soumettant, encore une fois. Avait-elle une once de choix avec cette lame de couteau dont la pointe avait traversé, malgré l’épais manteau, la peau de son dos ? Les yeux fermés, le souffle chaud et étranger dans le cou, elle avait pénétré dans son appartement. Elle connaissait par cœur le chemin du malheur.

Pour un autre c’était le sentier de l’infâme plaisir. Des semaines, voire des mois qu’il épiait sa voisine d’en face. Oh, il n’était pas bien méchant. C’était un charmant voisin. Celui qui vous propose de garder votre chat ou votre chien, qui accoure lors d’une subite coupure d’électricité qu’il a bien sûr provoqué. Pour pouvoir entrer dans votre appartement, se faire un double de votre porte d’entrée et, une fois seul, installer allègrement des caméras cachées dans quelques coins stratégiques. Oh c’était de toutes petites caméras, rien de trop méchant, des sortes d’antennes minuscules qui se cachaient si bien dans un poste de télévision. Et une fois chez lui, il n’avait rien à envier au paradis le plus luxuriant. Le soir, après son dur travail de postier, il se repassait la bande. Parfois le matin à l’aube, c’était exquis, surprendre une femme en plein plaisir solitaire. Un geste commun à toute les personnes humaines, reconnu comme étrange une fois surpris sur un autre. Cette petite femme, en apparence solitaire et apeurée le surprenait de soir en soir. Les fins gourmets ne supportent pas le réchauffé. Alors, son véritable délice était ses caméras plantées dans les murs de sa chère et belle voisine. Elle mangeait toujours, assise sur la table de sa cuisine, habillée d’une nuisette très sexy. Et son dîner devenait une sublime dégustation des sens.

Mais aujourd’hui, il se passait quelque chose d’étrange. Il était huit heure du soir, et il n’y avait personne dans la cuisine. Il avait la flemme de quitter ses écrans pour aller dans sa chambre pour visionner le film du salon, et de la chambre à coucher de sa voisine. Il pouvait rater quelque chose de capital. Effectivement. Il vit un homme surgir, grand, un peu trop mince, l’air brutal. Et sa voisine, que l’homme projeta contre cette fameuse table de cuisine, brutalisée. Sa robe était déchirée de haut en bas, son jupon était blanc. L’homme jura entre ses dents, il pensa avoir rater une belle scène. Et puis soudain, l’inconnu prit la femme et la déposa sur la table sans ménagement. Cette dernière se débattait sans succès. Comme du papier ses vêtements furent déchirés et arrachés. Pour une femme de trente cinq ans, elle avait une sacré belle poitrine. La femme jetée sur la table, seules les fesses de l’homme étaient visibles, ainsi que les jambes écartées de sa victime. De l’autre côté, dans l’immeuble en face. L’homme pria pour que le magnétoscope soit bien en marche, il conservera bien précieusement ce film.

Presque violemment, il repoussa l’épaisse mèche de cheveux noir qui venait agacer la peau de son front trop large. L’angle ne lui plaisait pas du tout. Mais il pouvait voir les fesses de l’agresseur durcir sous l’effort, et ce légendaire mouvement de va et vient dans ce corps étranger dont il s’était approprié. Les cris de la femme s’étaient mués en de sourds gémissements, suspects. Il se demandait toujours à chaque fois qu’il assistait , en volant, à ces scènes, à partir de quel mouvement l’agression cède la place à la communion.

Tout le corps de l’homme se tendit, comme à chaque fois, il arrivait à se substituer au véritable acteur, à s’accaparer son action, et donc à ressentir sa jouissance. Devant lui, il n’y avait plus d’écran de télé, de chambre de bonne minable, il était devant cette femme dont il connaissait chaque intime millimètre par cœur. En générale, la connaissance d’un corps pouvait retirer un certain intérêt chez la plus part des individus. Mais lui, dès que le corps lui plaisait, ses mouvements, sa gestuelle, son fonctionnement dans ce qu’il a de plus intime, de plus tabou lui faisait vivre sa curiosité morbide comme une véritable persécution. Encore et encore, il fallait qu’il sache, que cette enveloppe charnelle s’ouvre d’elle-même, mais par-dessus tout involontairement, dans les postures parfois saugrenues que les femmes n’imaginent sans doute pas avoir dans leur vie intime vis-à-vis d’elle –même.

Il aimait la cuisse relevée pendant une pause café, et la chair dénoncée par une lingerie trop fine. Il adorait les nudistes casanières, qui libéraient leur véritable nature un fois chez elle et seule. Mais avec lui. Bien sûr ce n’est que lui qui le savait. Tout à ses souvenirs, son troisième membre tendu et au comble du frémissement subit le coup de la frustration. A l’écran, il n’y avait plus personne, la table était à demi renversée. Il ne voyait plus personne. Sa caméra ne lui permettait pas de voir plus en dessous. Rapidement, et même en suffoquant, il fit revenir la bande. L’homme s’était retiré de la femme et avait voulu la retourner. Dans un autre réflexe de combativité, elle avait voulu lui échapper, mais l’homme était robuste. Alors tous deux avait glissé de la table.

- La salope ! Murmura t-il. Elle le provoque !

Soudain, de son micro un grand cri lui parvint. Un cri de bête, un signe clair de grande douleur. C’était un cri d’homme.

Et soudain, le silence revint. Il attendit. Le silence. Il sut que rien d’autre ne se passerait plus dans l’ordre de ce qui était survenu auparavant. Après un court instant de réflexion, il décida d’aller « souhaiter un bonsoir à sa chère voisine ». Après tout, personne ne savait qu’il savait. Il appellerait la police de là-bas. Puis il se ravisa, en général on appelle avant de s’annoncer chez les gens, même si les rapports de voisinage étaient des meilleurs. Et il estimait être un homme fort bien éduqué. Mais le téléphone sonna sans interruption. De ses écrans rien ne bougeait. Il attendit encore un moment, finit deux cigarettes, et sortit enfin trouvant que cet air d’hivers était fort délicieux.

Elle tenait encore le couteau ensanglanté dans sa main, le sang collait à ses paumes. Elle frissonnait très fort, à cause de la peur qu’elle avait eu, et du froid car elle avait laissé sa fenêtre ouverte en se préparant à faire son repas. L’homme gémissait plus faiblement à présent. Habitué à découper du gibier ou des grandes tranches de bœuf elle n’y était pas aller de main morte en enfonçant le couteau dans sa cuisse. Pendant qu’il l’agressait, elle avait eu le loisir de constater à quel point ses muscles étaient nerveux. Il jouissait sans doute d’une excellente santé physique. Elle était mal, pas seulement à cause de ce que cet inconnu lui avait fait, mais, parce qu’en regardant son futur dîner étendu par terre, le sang et la faim lui était insupportable.

L’homme entra par la porte laissée ouverte, aucun meuble de cassé ou de déplacé. Il hésita à se diriger vers la cuisine, mais ne put se résoudre à appeler la maîtresse de maison. Une sorte d’appréhension le tenaillait, la peur qu’un rebond ne survienne et qu’il soit mêler malgré lui activement à cette affaire somme toute sordide pour la raison, mais qui fut exquise pour ses sens.

Il se pétrifia sur place, un hurlement continu lui cisaillait les tympans. L’homme à nouveau, comme sous l’effet d’une torture. Il imaginait mal cette petite femme brune en train de se livrer à une quelconque perversion. Seulement sait-on toujours de quoi est capable l’esprit humain sous l’effet d’une agression ? Le hurlement repris mais d’une voix plus faible, comme si les cordes vocales avait été écrasées. Il réalisa soudain qu’il avait bel et bien peur de sa petite voisine. Un demi-pas l’un après l’autre il se dirigea vers la cuisine désormais silencieuse. Et à trois véritables pas de là, ses oreilles le ramenèrent en enfance. Ses pensées se dirigèrent vers Trouvé, sa belle chienne noire. Si douce, si tendre, et impitoyable avec l’ennemi. Elle était terrifiante dans le combat, à tel point qu’il la nourrissait grassement de morceaux de choix fraîchement achetés chez le boucher. Ses mâchoires étaient puissantes, et la viande crissait sous ses os assermentant cette force.

Ce même son l’appelait à nouveau dans cette cuisine, plus faible mais très nerveux. Sous la table, sinon plus à côté de cette table renversée, gisait dans une marre de sang le violeur, la main sur sa cuisse. Les cheveux pendus et collés sur son visage, sa charmante voisine dévorait très voracement un morceau de chair cru. Un grand carré de chair cru. Sa dentition était tranchante car il voyait clairement comment la petit morceau de chair était arraché. Comme un lapin, elle allait continuellement sur cette carotte sans s’arrêter, le couteau de nouveau ensanglanté encore dans sa main gauche. Le bruit de mastication emplissait la pièce vide. L’homme gémit à nouveau, laissa retomber sa main, et là on y vit un carré magistralement découpé dans le haut sa cuisse.

Il ne sut pas combien de temps il était rester là à l’observer, ça devait être un bon moment car dans la main de la femme il ne restait plus qu’une sorte de boulette de viande cru. L’avant-bras dégoulinait de sang frais et séché. Et elle semblait encore affamée. Les petites femmes sont souvent insatiables. Alors il préféra reculer, s’en aller, ne pas être vu car, brusquement, il venait de se rappeler que Trouvé, sa chienne, préférait au cours d’un repas, des morceaux de viandes d’espèces différentes.

Quelqu’un d’autre appellerait la police.

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Bonjour à tous,
Je remercie tous ceux qui aiment mes histoires. J'aime tellement m'imaginer vivre dans les mots que dans les ondes de la chair et du métal. j'espère à très bientôt.

Nadège ANGO-OBIANG
ANGO-OBIANG Nadège
nn-angoobiang@live.fr
Le dimanche 4 Mars 2013

Vos commentaires

comment peut -on résister à la faim? Bienheureuse casserole.
poirine
poirine.degzine@gmail.com
Le lundi 9 Fevrier 2016

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Nadège Ango-Obiang

Il se pétrifia sur place, un hurlement continu lui cisaillait les tympans. L’homme à nouveau, comme sous l’effet d’une torture. Il imaginait mal cette petite femme brune en train de se livrer à une quelconque perversion.
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