Du Ramdam Chez Mickey

par

V LE BONNEC

Du ramdam chez Mickey


Il faisait froid et sombre en ce fameux soir de décembre. C’était bientôt noël et la fête battait son plein dans cet immense parc. La foule était nombreuse et l’on supposait, heureuse aussi. Tout était réuni pour faire de ce moment un instant magique.
Donc, comme on pouvait s’y attendre en cette saison, le beau temps n’était quant à lui pas au rendez-vous. Pluie et froid. Voilà le mélange proposé pour le week-end par les scientifiques de la météo. La parade allait être charmante !
Michel avait l’humeur maussade. Comme le temps en fait. En général, ça allait de pair. Fallait pas exagérer non plus ! Se traîner sous le costume, sous la pluie et le froid et en plus être heureux avec ça ! Non, c’était trop lui demander.
Donc, il n’était pas de bon poil en ce moche dimanche. Assis sur son lit, il regardait la fourrure brune du chien Pluto qui trônait sur une chaise à l’autre bout du studio. Le costume qu’il allait encore devoir enfiler pour quelques nombreuses heures, si longues ; interminables. Trois heures de défilé non stop, puis des séances de photos à n’en plus finir. Se faire embrasser par des gosses excités, tirer les poils du costume, caresser le dos, tirer la queue ou encore taper sur la tête. A regarder si c’était un vrai chien. Qu’ils pouvaient être bêtes, ces mômes.
Oui, vraiment, c’était un programme charmant !
Il ne les aimait pas ces gosses, Michel. Ils l’empêchaient de faire son boulot correctement. Au début, il avait été vraiment très motivé. Il prenait ça avec plaisir, ce disant que ces moqueries et tirailleries de gamins mesquins allaient cesser. Au contraire, elles avaient persistées et en plus elles avaient amplifiées. Les gosses de maintenant, des vrais monstres ! Et les parents, à côté, qui les laissaient faire et qui rigolaient en voyant leur progéniture s’adonner à des actes monstrueux de barbarie sur les animaux du parc. Ceux-là même qui étaient censés les faire rire ou les faire rêver. Non, vraiment il n’y avait plus de justice en ce bas monde.
Il avait déjà mal au crâne. Michel se leva péniblement et traîna des pieds jusqu’à la kitchenette. Il se prépara un café en bâillant. Il avait mal dormi et la perspective des vacances de noël l’inquiétait. Il se demandait comment diable il pourrait s’en sortir.
Il observa d’un œil morne les cartes postales de sa Bretagne natale qu’il avait accroché au mur : Lorient sous la neige, si exceptionnel que ça valait une photo, la base des sous-marins, cette construction bétonnée avec ses gueules béantes qui abritaient les engins de guerre, la plage de Guidel, longue et sablonneuse, la tempête sur le phare d’Ouessant. Ah ! il la regrettait sa Bretagne. Quand il aurait fini ses études et qu’il aurait gagné un peu d’argent, il quitterait cette ville, sans âme, sans racine. Pour retrouver les siens.
Le réveil sonna. Son tintement agressif déchirait le silence de la pièce. Il se maudit d’avoir oublié de l’éteindre en se levant. Il détestait ce bruit. D’un pas gauche, il alla l’éteindre. En revenant, le café réchauffé bouillait sur le brûleur. Il s’en servit malgré tout une tasse. Fallait bien qu’il ait quelque chose dans le ventre avant d’affronter les hordes sauvages pour la deuxième fois de la journée.
C’était ça son programme des vacances : parade, séance photos, repos (qu’il occupait à faire la sieste), et re-parade et re-séance de photos. Et ça tous les jours jusqu’à la rentrée de janvier. Trois ans que Michel faisait cela. A chaque vacances scolaire, il reprenait le rôle de Pluto. Un chien. Il détestait les chiens. En particulier celui-là. Il était benêt. Et moche. Mickey avec ses grandes oreilles n’avait pas l’air beaucoup plus finaud, mais lui au moins était apprécié par les petits. Il lui soufflait la vedette. Il entraînait avec lui sa femme Minnie. Et derrière, Michel suivait. Docilement. Habilement. Servilement.
Michel avalait avec une moue de dégoût son café bouilli. Ce faisant, il essayait de se remémorer un vieux proverbe appris de sa maman sur le café. Il ne savait plus trop mais il disait en gros que le café après était foutu. C’est vrai qu’il avait un goût dégueulasse, ce café. Il ouvrit un tiroir, sortit un couteau pointu et se coupa une tartine de pain qu’il couvrit de beurre. Il grignotait sans envie.
Quelques minutes plus tard, il enfilait sa seconde peau. Elle était lourde. Humide et froide. L’intérieur aussi était humide. Sa transpiration du matin qui n’avait pas tout à fait séchée. Beurk. Il la passa. Encore quelques minutes dégoûtantes et il finirait par s’habituer. A cette sensation, à cette odeur.


Il pleuvait des cordes maintenant. Une pluie bien drue. Michel sentait son costume s’alourdir de minutes en minutes ; l’eau ne ruisselait pas sur les poils de Pluto, elle les pénétrait. S’immisçait dans les moindres recoins, traversait l’enveloppe jusqu’à toucher sa peau. Il grelottait maintenant. La fanfare précédait tous les personnages familiers des dessins animés.
Alice et les tasses magiques, Peter Pan, Donald et l’oncle Picsou, Riri, Fifi et Loulou…tous dansaient et marchaient au rythme endiablé des sons de trompette et de tambours des musiciens. Des chars colorés les suivaient. Plus loin, un feu d’artifice transperçait la nuit. C’était beau, c’était magique.
Les enfants émerveillés ouvraient des grands yeux, leurs parents aussi. Tous en rang d’oignons regardant le spectacle de la parade de noël. Ce n’était pas le moment le plus difficile pour Michel et ses compagnons – les cast members, on les appelait- les gens étaient plus ou moins disciplinés. Oh ! certes, il y en avait toujours qui tentaient de passer devant tout le monde pour leur tirer la queue ou un poil, histoire de vérifier que la bête en était bien une. En chair et en poil ! Mais, la plupart ébahis ne pensaient qu’à s’extasier en des « ho ! » et des « ha ! » ostensibles.

Le cortège s’arrêta enfin. Ils exécutèrent une dernière danse devant des milliers d’appareils photos et de caméras vidéo. Michel se sentait ridicule et ce n’était pas l’éternel sourire dont Pluto était affublé qui pouvait l’empêcher de ressentir cet humiliant sentiment.
Il était bientôt l’heure de la séance photo. La lame du couteau lui refroidissait la jambe. Des fourmis partout sur corps. Ça le démangeait sérieusement.
Ils entamaient maintenant une ronde endiablée. A côté, le public en liesse applaudissait cette ménagerie en fausse fourrure. Pathétique. Tout le monde semblait avoir oublié la pluie, le vent et le froid. C’était bientôt noël après tout. La fête, la joie. Le bonheur. On avait mis de côté tous les soucis de la vie quotidienne. Une parenthèse lumineuse dans une existence blafarde.
Vint enfin la séance de photos. Les membres de la troupe s’étaient séparés. Chacun entouré par une foule plus ou moins compacte selon sa notoriété. Pluto, il ne faisait pas tellement recette. Trop ringard, entendait-on. Pourtant, quelques enfants venaient l’embrasser, le caresser. Mais les plus nombreux voulaient l’embêter, l’humilier.
Mickey et sa femme s’en tiraient mieux. Ils étaient aimés, eux. Il faut dire qu’ils incarnaient toute la magie du parc. Une institution à eux deux. Ils n’étaient jamais embêtés, eux. Des gardes du corps veillaient sur eux. Il ne fallait surtout pas qu’ils soient blessés. Pas touche à Mickey !
Maintenant, la foule commençait à se disperser en petits groupes. Les spectateurs en avait marre. Place aux jeux, aux sensations fortes des manèges. L’on allait se mettre la tête en bas, projeter le corps dans tous les sens, manger des cochonneries trop sucrées et trop chères. Tant pis ! On était là pour ça aussi. Dépenser sans compter pour rendre les enfants heureux.

Michel, sous son costume trempé de sueur et d’eau de pluie, soupirait, fulminait même. Lui aussi en avait marre. Toutes ces photos. Un gosse lui avait tiré la queue. Ça l’avait traîné sur quelques mètres. Impossible de se mouvoir dans cette panoplie. Chaque geste était un calvaire. Il ne pouvait esquisser la moindre résistance. Et Mickey qui se pavanait, le sourire aux lèvres. Crépitant sous les flashes. Le roi et sa cour !
Le couteau était toujours là. Le long de son tibia. Comme une attelle pour le tenir droit.
Un gamin rouquin lui tapa sur la tête. Michel eut le coup du lapin. Ça fait mal, ça putain ! C’est lourd l’armature de fer qui recouvre la peau du chien ! Il fixa le gamin d’un œil mauvais. Ce dernier soutint ce regard qu’il parvenait difficilement à discerner à travers les deux trous du masque. Oui, il y avait bien un homme en dessous. Et cet homme ne semblait pas particulièrement gentil. Le petit le comprit et s’en alla rapidement en lui crachant dessus.
C’en était trop. Il se mit à l’écart quelques secondes. Près d’une poubelle.
Michel glissa une main le long de sa jambe à l’intérieur du costume et s’empara du couteau. Il sentait le manche de bois lui coller à la paume. Il referma son étreinte, le sortit et rejoignit son poste. Il fallait finir cette satanée séance photo.
Il n’eut aucun mal à dissimuler son arme dans cette grosse main velue. Il mimait maintenant le chien, le singeait en des aboiements ridicules et trop forts.
Mickey lui tapota le dos d’un geste amical. « Ça va, vieux frère ? ». Comment pouvait-il se moquer de lui, celui-là que tout le monde adorait ? Tant de mépris pour son compagnon de galère.
Michel serra encore son couteau, s’approcha de Mickey qui levait les bras et entamait une nouvelle danse avec des minots de quatre ou cinq ans sous les yeux émerveillés de leurs parents. Il prit sa place dans cette ronde. Bouscula les enfants, s’approcha de Mickey : « tu veux danser, connard, demanda t-il bien fort ? »
Il le poussa, le bouscula encore. Déséquilibré, Mickey tomba par terre. Minnie regardait la scène sans bouger. Les parents avaient récupéré leurs progénitures en pleurs. Que se passait-il dans ce parc ?
Les gardes du corps n’eurent pas le temps d’intervenir. Pluto était déjà accroupi sur la souris souriante et le transperçait de plusieurs coups de couteau. Surpris, étonné, sans pouvoir bouger, Mickey reçut cet assaut fatal et succomba quelques secondes plus tard.
C’est bien connu pourtant : les chiens seront toujours plus forts que les souris !
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