Peau Douce, Peau Froide

par

JEAN- PIERRE PLANQUE

Quand Linora ôta le piercing de sa narine gauche, je sentis une forte érection monter de mon bas-ventre. Elle me regardait à travers les longs cils synthétiques qu'elle avait collés sur ses paupières. La salope, elle me faisait bander ! Je pouvais enfin voir son nez dans toute sa splendeur, un nez long, un peu tordu qui descendait vers des lèvres gourmandes, de ces lèvres sensuelles qui vous bouffent jusqu'à l'âme et qu'il est impossible d'oublier...
Linora devait avoir quelque chose comme dix-sept ans et j'en affichais, moi, un peu plus de cinquante. Je n'éprouve pas un goût immodéré pour les lolitas, mais pourquoi ne pas concilier plaisir et travail quand l'occasion se présente ? Elle se la jouait cool sur la plage des Raisins clairs et débordait d'un paréo aux couleurs éclatantes. Son corps généreux glissait et s'offrait aux regards. Une épaule, la naissance d'un sein, le profil impeccable d'une cuisse ou la rondeur d'une fesse ; elle riait, se moquait royalement du monde et du trouble qui s'était installé en moi. Je pense qu'elle était inconsciente comme toutes les jeunes femmes qui s'aventurent sur cette plage, à quelques mètres du piège que je leur tends. Elles ignorent, ces belles ingénues, que mon regard, un jour, les clouera fatalement. C'est ainsi : aucune femme, jeune ou moins jeune, ne résiste à mes yeux ; toutes celles qui m'ont un jour fait bander sont passées dans mon lit, sous mon corps, entre mes cuisses. Toutes ont lutté -souvent aux larmes, parfois au sang- pour retenir en elles mon membre qui les besognait ferme et les faisait gémir. Les femmes en demandent toujours plus, elles sont terribles !

J'avais, quelques semaines plus tôt, loué un bungalow dans un gîte plutôt sympa dont la propriétaire s'appelle Fanny. C'est une métro pas regardante sur les allées et venues. Elle me glisse même parfois quelques mots en créole pour me montrer qu'elle n'est pas dupe. La salope, elle doit être bonne ! Un jour, faudra tester ses compétences...
Nous sommes sur le lit. Linora joue avec moi, découvre un tatouage sur son épaule gauche (une merde à 3 Euros qui disparaît au bout de quelques heures), puis, dans un accès de générosité ou d'inconscience, m'offre son ventre : de jeunes lèvres maladroitement épilées et tendres, si tendres que ma main hésite à les caresser. Sa vulve est émouvante, pourtant ma langue hésite à la baiser. Linora, ô Linora, as-tu décidé de me brûler l'esprit ? Vais-je succomber au désir pour boire à la source qui inonde ton sillon parfumé ?
La belle Créole se tourne, m'offre un cul luxuriant et son paréo est tombé. Désire-t-elle que je la baise par derrière ? Oui, mon sexe la pénètre enfin. Son beau visage se tourne vers moi, sa langue explore ma bouche au plus profond. Je suis bien. Ma queue joue en elle, monte et descend. Je caresse ses fesses dorées et lui mordille les épaules, les oreilles, le cou. Son dos est fin, sa peau si délicate que j'aimerais la garder, pour moi, rien que pour moi...
C'est un signe qui ne trompe pas. Faut faire vite ! Le rasoir tranche les carotides. Faut s'écarter vivement, sinon le sang vous gicle en pleine gueule. Après, c'est la routine : vous tirez la bâche que vous avez planquée sous le lit et vous allongez le corps dessus. Puis vous sortez vos instruments. Si tout se passe bien, vous êtes dehors une heure plus tard. Petit sourire entendu à la propriétaire (salope, tu dois être bonne !) Votre voiture est là. Y'a plus qu'à poser dans le coffre la valise isotherme avec la peau qui est dedans... Pas une seconde à perdre, direction la garde-robes.
Là, c'est chez moi.
Les peaux sont sur des cintres, comme des robes. Pas question de les laisser pourrir. Un programme veille sur elles, surveille température, nourriture, élasticité. C'est une technologie propre, élaborée, garantie sans adjuvant chimique, et qui a fait ses preuves.
Quand j'arrive, la peau de Linora est prise en charge et ses mensurations tombent immédiatement sur mon portable : 85, 75, 85. C'est aussi anonyme qu'un numéro de téléphone. La machine a nettoyé quelques graisses au passage, corrigé de menues imperfections. Le résultat est nickel ! Je clique sur la banque de données reliée au standard audio.
Madame Achille m'en offre aussitôt 1000 Euros. Vous ne connaissez pas Madame Achille ? C'est une de ces vieilles putes toutes décaties qui viennent claquer leur fric dans les supers hôtels de la Marina et rêvent d'une éternelle jeunesse.
Quand il m'arrive de débarquer chez elles et qu'elles matent la valise, c'est la folie ! Elles se jettent sur moi, les pulpeuses ! Certaines (les plus âgées) effleurent pudiquement mes lèvres, d'autres se collent à moi comme des voraces. Je ne parle pas des plus affamées, de celles qui veulent tout, qui vous arrachent short et slip et vous bouffent les couilles !
Enfin, bon, je les enfile toutes par principe. Ensuite, j'enfile sur leur corps pâmé la jeune peau qui leur convient. Fini le conflit des générations ! J'ai mis au point un programme qui fait que tout s'adapte : la taille avec la taille, la tronche avec la tronche. Comme une chaussette. Paf ! Je te leur fous une complice claque dans le dos pour achever de tout mettre en place. C'est pas plus compliqué qu'un lifting, sauf qu'il faut bien tout enfiler : les pieds, les jambes, les cuisses, le ventre et les nichons... Vous imaginez tout ce qu'il faut enfiler avant d'arriver aux cheveux ? La folie ! Mais j'aime mon métier. Je suis un pro !
Georgette m'en offre le double. Elle me confie qu'elle est moche, qu'elle a eu un grave accident et qu'elle a rencontré un jeune interne... Sylvia m'en donne 3000 Euros. Son mari, chef d'entreprise, baise sa secrétaire et elle a envie de lui offrir autre chose.
Les enchères durent ainsi jusqu'au matin...

« Allô , mon JPP ? Faut que tu viennes de toute urgence, je commence à puer... »
C'est la voix de Katia, 45 ans, 1m67, 65, 80, 85.
Une peau ça s'use et, au bout de deux ou trois mois, faut la changer. Le service après-vente, c'est moi !
Je consulte le stock et le verdict tombe : "Not available" (pas disponible).
— Tu m'excuses, chérie, je réponds. Je suis en rupture de stock. Pourrir, c'est presque pour rire, alors pani pwoblem, je t'envoie ton parfum préféré ! »
J'aimerais pas être à sa place. Elle va stresser, ouvrir en grand les fenêtres, peut-être même dormir dans son frigo. C'est pas une vie ! Je vais chasser pour elle. Quand on cherche, on finit par trouver...

Ah, putain, c'est un métier que j'aime, mais qui est difficile. Quand ma femme m'a dit : « Cherche un boulot, trouve une occupation... », j'aurais peut-être mieux fait de demander le RMI ? J'enfile et désenfile à longueur de journée. Qui va m'aider à m'en sortir ? Faut que je trouve des associés, j'ai plein de bonnes idées...

*

Je me régale quand je le vois arriver, son pantalon délavé et déformé par son gros pénis. Il s'appelle JPP. En tout cas, c'est comme ça qu'il a signé sur le registre. Je le soupçonne de trafic pas très clair côté nanas. Jamais seul, toujours accompagné. Cette fois, il a levé la brune du 4 et la blonde du 2.
Il va se les enfiler, ces salopes !
Moi, curieuse, je me dirige vers son bungalow (le 7). Je glisse un œil dans la serrure, pose une oreille contre la porte, nue sous mon paréo. Pas de doute : je vais assister à une vraie séance-ciné porno !
Il a jeté son dévolu sur deux belles nanas avec lesquelles j'ai un peu parlé. Odile : blonde, cinquante balais, le chignon défait, jean moulant à lacets, laissant deviner son escalope gauche, un body transparent sous lequel pointent deux petits mamelons dorés. L'autre : Véro, artiste-peintre en Provence, brune, dans les quarante, cheveux sur les épaules, genre sauvage, la petite jupette ras la moule qui laisse découvrir un string léopard quand elle se baisse.
JPP a prévu du champagne à gogo pour ses invitées, et un strip-pocker ! La partie commence : il sait manier les cartes, il est habile et roublard. Elles se retrouvent très rapidement à poil !
Je comprends qu'il inflige un gage à Odile, lui bande les yeux. Elle doit lécher la petite cramouille de Véro sous son œil salace. La peintre du dimanche est allongée sur un transat, toutes cuisses écartées. JPP nourrit sa petite chatte au miel de Provence, puis saisit Odile par le chignon...
Je n'en peux plus. Pourquoi pas moi ? Mes mains se sont glissées sous mon paréo, mes cuisses dégoulinent de désir...
Des cris derrière la porte. J'imagine la suite : Odile, les lèvres collantes de miel et JPP lui offrant son braquemart qu'elle suce avec volupté. J'aimerais être avec eux, dans leur délire.
Rapide coup d'œil dans la serrure : allongée sur le ventre, Véro a les cuisses écartées. Elle offre son petit cul en levrette. JPP la pénètre encore et encore.
C'est rouge. Il y a du sang partout...

*

Un jour, fatalement, Fanny, la patronne des gîtes, m'a coincé :
« Qu'est-ce qu'il y a dans cette valise ? »
Je n'ai pas paniqué une seconde :
— C'est une valise isotherme, que j'ai dit. Dedans, y'a trois bouteilles de bon rosé bien frais ! Si ça te dit...
— Tu te foutrais pas un peu de ma gueule ? a dit Fanny. Allez, viens par ici, faut qu'on cause toi et moi... »
Je l'ai suivie dans sa case.
Elle m'a invité à m'asseoir derrière un bar artistement bricolé, puis a servi du rosé dans deux verres à pied.
« Tu peux causer, qu'elle m'a dit. J'ai plus ou moins surpris tes petites combines, mais ne t'en fais pas. C'est pas moi qui irais te donner aux flics... »
Ça devenait intéressant. Je l'examinais de plus près. La quarantaine, les seins petits, une bouche attirante, blonde, cheveux courts, 60, 65, 80. Le genre de nana qui a vécu mais qui veut encore vivre, qui ne s'en laisse pas compter. Un signe de feu, genre Bélier ou Sagittaire...
— Ecoute, Fanny. J'ai mis au point un système qui fonctionne. C'est juste un passage de peau entre jeune et moins jeune avec pas mal de fric à la clé...
— Tu penses que je pourrais être intéressée, c'est ça ? demanda Fanny.
— Ben oui, répondis-je, pourquoi pas ?
— T'es vraiment con ! s'exclama-t-elle. Ma peau me convient tout à fait, et j'ai pas du tout envie d'en changer. Quant au fric, j'en ai assez pour vivre correctement pendant un bail.
— Je te l'ai dit, c'est un système qui marche. J'ai plein de clientes !
— M'en fous, dit Fanny. Bon, écoute, si tu as vraiment envie de me baiser, tu me suis dans la chambre. C'est là, derrière...
Puis elle ajouta en souriant :
« Tu vas voir, je suis bien meilleure qu'Odile et Véro réunies ! »
Le choix était difficile. Cette femme me plaisait, mais je n'avais pas envie de compromettre le système qui me permettait de subsister. D'un autre côté, elle me tenait, elle avait tout compris. Fallait-il prendre sa peau ou, plus simplement, la trucider ? J'ai longtemps hésité. N'était-ce pas plus sage d'en faire ma complice ?

Nous avons fait l'amour jusqu'au matin. Ce fut inoubliable, mais j'ai perdu ma peau. Elle m'avait bien observé, la salope, elle connaissait mon art à la perfection. Je ne sais plus où je suis. J'ignore où est ma peau. Parfois je la retrouve et ensuite je la perds. Elle l'a vendue à d'autres et je reprends parfois vie dans de petits amants de dix-huit ans qui ne connaissent rien à l'amour. C'est horrible ! En fait, je ne sais plus si j'appartiens au monde des morts ou à celui des vivants...

FIN

© JPP, juin 2003/avril 2004
Ce texte est paru dans les fanzines Xuensè et Horrifique.
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