Entre Parenthèses Alice

par

CYRIL HERRY




Mercredi, 7h20, l’écrivain.
Matin pluvieux, lumière froide, mégots de la veille.
L’ombre des doigts se pose sur les touches crasseuses, hésitent quelques secondes, puis les doigts écrasent les touches : Alice.
Elle s’appellera Alice en référence aux merveilles, bien qu’il ignore encore de quelles merveilles il s’agira. Peu importe. A mesure qu’il la créera, à mesure qu’elle prendra forme et vie à travers les mots, qu’elle se déplacera dans des durées et des espaces, qu’elle optera pour des couleurs, des choses ou des situations, c’est sans doute le personnage lui-même qui dira ses propres merveilles.
Il faut une Alice ordinaire pour une histoire ordinaire que les gens ordinaires pourront s’approprier sans difficulté. Une Alice susceptible d’apparaître au détour de la rue et de vous surprendre parce qu’elle est pressée ; susceptible de manquer vous heurter au passage, de vous perturber, de vous émouvoir car vous aurez croisé son regard dans cet instant trop court.
De vous avoir bouleversé au point que vous la recherchiez ensuite partout, à tous les détours de rue, dans toutes les vitrines de boutiques, celles des cafés, dans tous les squares ; peut-être la retrouverez-vous assise sur un banc, entourée de pigeons, à bouquiner.
Sur un quai de gare ou de métro, vous penserez la reconnaître. Vous la retrouverez un peu dans les traits d’une autre femme, mais ce ne sera pas Alice.

7h40. Il écrase un mégot et jette un œil par la fenêtre.
Il écrit qu’Alice est jolie, mais pas trop. Alice est naturelle, coquette et plutôt dynamique ; un peu comme cette jeune femme qu’il a pu observer la veille encore à la terrasse d’un café. Elle écrivait des choses sur une feuille volante et semblait puiser l’inspiration dans les silhouettes qui passaient près de là. Dans le décor aussi.
Un peu comme cette fille, mais sans les fripes qu’elle portait ; sans les piercings, sans les tatouages.
Il écrit les yeux d’Alice, le dessin de sa bouche, le teint et la longueur de ses cheveux, ce petit nez pointu ravissant, et sa peau claire. Il écrit qu’Alice aime beaucoup les couleurs, que ses vêtements l’attestent – il rectifie : Alice préfère le rouge et le noir – il reprend : Alice aime le vert, le jaune, le bleu, le mauve et le rouge – il efface et allume une cigarette.
Dans l’introduction, Alice portera un pullover rouge, une jupe courte cendre, des collants noirs et des bottines en daim assorties aux collants, talons plats. Elle marchera sur un trottoir et le vent agitera ses cheveux noirs qu’elle aura mi-longs.
Il écrit : Alice apprécie la fantaisie sans excès ; Alice aime la vie et elle murmure souvent un air gai en se promenant.

8h25. L’écrivain reprend.
Alice est au chômage depuis plusieurs semaines et – il rectifie : Alice vient d’interrompre ses études et recherche un petit boulot tranquille – il rectifie : Alice est en vacances.
Ce matin-là, Alice hésita entre un croissant au beurre et un pain aux raisins. Son indécision fit sourire la jolie boulangère – il rectifie : la vieille dame en blouse blanche s’amusa de l’indécision de la demoiselle qui finit par opter pour le pain au raisin, celui-ci, le moins cuit qu’elle désigna du doigt en évitant de toucher la vitre.
Elle ressortit de la boulangerie et, en sautillant, traversa la rue à sens unique encombrée à cause d’un camion de livraison – il reprend : la rue était ensoleillée. Plus loin, elle s’attarda devant la vitrine d’une librairie et vérifia l’heure qu’il était dans un horodateur. Plus loin, un homme d’une trentaine d’années se retourna pour regarder Alice qui s’éloignait trop vite. Plus loin, Alice franchit la grille d’un jardin public et s’engagea dans l’allée principale.
L’automne criblait le gazon de feuilles rouges et jaunes. Alice aimait l’automne à cause de ses couleurs, à cause de sa tristesse aussi ; une tristesse agréable cependant, différente du chagrin – il rectifie : Alice était romantique. Romantique comme on ne sait plus l’être, ou juste en secret : une tristesse nécessaire qu’on garde pour soi. Une tristesse de femme qui observe par la fenêtre les arbres qui s’effeuillent en trouvant que c’est beau ; une beauté touchante. Touchante, un rien douloureuse, comme cette Alice qui croise votre regard sans le faire exprès et s’en excuse en vous offrant le plus joli sourire du monde.
L’écrivain relit et enregistre le paragraphe.

8h55. Putain d’averse, lâche-t-il en revenant à l’écran.
On craint de désirer Alice – il rectifie, marmonne : on s’interdit d’imaginer que nos mains ou nos yeux puissent enfreindre sa peau. On redoute d’abîmer quelque chose, de le froisser, de le fendre ; on redoute que le corps d’Alice se désintègre au contact de ces mains ou de ces yeux, quels qu’ils soient, ceux d’un homme ou de n’importe qui – il rectifie : en fin de compte, le corps d’Alice est inimaginable.
Cigarette.
L’écrivain soupire, enregistre le chapitre et quitte l’appartement.
Il se rend dans un café situé à l’angle de la rue et s’installe derrière la baie vitrée qui donne sur une esplanade où beaucoup de gens passent. Il commande un café, s’empare du journal et survole des articles qui ne l’intéressent pas, les faits divers, les photos, les grands titres, il soupire et referme le journal.
Pendant quelques secondes, il suit des yeux cette femme sous un grand parapluie vert pomme, qui pourrait avoir les yeux d’Alice, quoique, pas tout à fait. La silhouette disparaît, bien trop triste. L’averse cogne les vitres et d’autres corps anonymes, se croisent, se bousculent parfois, s’indiffèrent, filent dans les rideaux de pluie que les bourrasques inclinent n’importe comment.
Cette autre femme, à l’autre bout du café, pourrait avoir la bouche d’Alice si seulement elle décidait de sourire un peu et cessait de se ronger les ongles. Il renonce. Plus tard, il note que les cheveux d’Alice sont exactement comme ceux de cette fille immobile sous un abri-bus, là-bas, et que son nez pourrait être celui-ci de cette autre femme, un peu plus âgée qu’Alice, dont il croise brièvement le regard de l’autre côté de la baie. Mais la femme s’enfuit sans sourire, ça ne peut pas être Alice.

10h30. Une éclaircie.
Il écrit qu’Alice collectionne les peluches et que son lit en est couvert. Chaque matin, elle consacre un quart d’heure à les disposer dans un ordre déterminé, toujours identique, à moins qu’une nouvelle pièce vienne rejoindre la tribu et contrarie l’ordre.
Un lapin rose minuscule, un éléphant blanc et bleu ciel, un écureuil orange, un crocodile vert et jaune, un pingouin noir et blanc, un serpent vert, une girafe jaune et noire, un cochon aussi gros que l’éléphant, un chat tigré qui tire la langue, un toutou tristounet, un poussin obèse, une coccinelle géante.
Cigarette.
Alice regarde parfois des séries américaines et des téléfilms, mais elle préfère malgré tout bouquiner des auteurs japonais dans le silence de son petit studio.
En cuisine, Alice n’est pas très performante et se contente souvent de plats congelés qu’elle achète en grande surface. Alice aime la musique, surtout les grands classiques qui racontent des histoires simples et des histoires d’amour, Piaf, Bashung, Brassens, Cabrel.
Chaque jour, avant de sortir, Alice hésite entre deux ou trois tenues différentes : des couleurs, des textures, des longueurs, des coupes ; elle danse devant un grand miroir pour faire son choix. Ensuite, elle doit encore sélectionner les bijoux qui s’accorderont aux vêtements : juste une bague ou un bracelet, peut-être un collier, peut-être des boucles d’oreilles et parfois une barrette à cheveux discrète.
Parfois rien.

11h15. Une ambulance passe dans la rue et s’immobilise, sirène assourdissante.
L’écrivain se lève et reste à observer l’éclat hypnotique des gyrophares pendant une minute en tirant sur sa cigarette et en songeant à Alice qui s’impatiente en bout de phrase ; Alice qui ne tient pas en place.
Il revient à l’écran et reprend : la fille quitta le jardin public et décida d’emprunter une ruelle du quartier historique. Elle dévala la voie pavée et déboucha sur une petite place, elle aussi jonchée de feuilles mortes.
L’écrivain soupire : on peut aimer Alice, mais il ne faut surtout pas l’approcher de trop près. Elle est terriblement fragile, aussi impalpable qu’un rêve, un idéal compliqué, une projection inconcevable – il rectifie : ceux qui désirent Alice sont dans l’erreur et négligent de la regarder dans les yeux, de l’écouter parler de ses rêves, de ses merveilles, de la saisir.
Ceux qui la dénudent ne peuvent le faire qu’après lui avoir coupé la tête, car le visage d’Alice n’inspire aucun vice. Son corps même, à l’évidence irréprochable, ne peut être vu. On doit donc oublier qu’il est irréprochable, tout simplement parce qu’elle n’a pas de corps.

11h30. L’écrivain s’éloigne de l’écran.
Que fait Alice une fois parvenue sur cette place antique où des enfants se courent peut-être après en criant ? Que fait-elle.
Il reprend : elle s’immobilise et regarde les enfants ; elle se souvient d’avoir été eux. Elle sourit et s’amuse de leur ronde. Autour d’elle, il y a des bancs publics à la Brassaï et des amoureux en noir et blanc qui s’enlacent parfois. Autour d’elle, il y a des couleurs, une variété impensable de joies et de couleurs, et aussi des guirlandes de feuilles qui virevoltent au ralenti – il interrompt la frappe, relit les dernières lignes et remue la tête : « Non. »
Il efface, s’agace, frappe les touches : Alice est un mirage, une illusion. Une jolie fleur jaillie des gravas qui fument encore, un leurre de chair et d’os qui parle chiffons dans les rue de l’Allemagne année zéro, il efface.
Il se lève, tire nerveusement sur sa cigarette : « Alice est impossible. Ici et maintenant, je ne lui donne pas deux jours. »
Par la fenêtre, deux étages en dessous, on transporte un brancard avec un corps intégralement couvert d’un drap blanc. Des flics repoussent les curieux qui se sont regroupés là. Certains protestent, d’autres s’éloignent. Un peu plus loin, trois prostituées alignées contre un mur regardent un type menotté que d’autres flics escortent jusqu’au fourgon. Une femme hurle quelque part et l’écrivain la cherche des yeux, mais ne voit rien. Un enfant pleure, aussi.

11h55. Cigarette.
La foule se dispersa et les gyrophares s’évaporèrent en douce. Un fourgon de police lança sa sirène. Chargée de deux valises pesantes, Alice quitta les lieux et prit la direction de la gare.
Quinze minutes plus tard, en sueur, elle déposa ses bagages sur le quai et constata qu’elle était très en avance. Elle rouspéta à voix haute en adressant un regard méprisant à un vieil homme assis sur un banc qui la décrivait de la tête aux pieds – sa jupe à ras, son décolleté insolant, ses bracelets en métal, peut-être : « Vous voulez ma photo ? »
Le vieux se détourna.
Trente cinq minutes à patienter dans les odeurs de voie ferrée brûlante, tourner en rond autour des valises, ruminer, fumer des cigarettes, regarder d’autres trains happer des voyageurs et les recracher de même. S’en aller retrouver ce minable après cinq jours de boulot par-dessus la tête et probablement l’enlacer sur un autre quai, quatre cent kilomètres plus loin, cinq heures plus tard : l’enlacer sans y mettre le cœur.

12h15. Alice expédia son mégot dans les cailloux noirs.
Il la trompait, elle le savait.
Elle l’avait découvert en tombant sur un sms envoyé par une inconnue, un samedi matin, tandis qu’il était sous la douche et qu’elle prenait son petit déjeuner. Il la trompait, mais elle ne posait jamais de question.
Aussi, depuis deux ou trois mois, Alice se métamorphosait. Elle ne repoussait dorénavant plus les avances de certains hommes qu’elle pouvait rencontrer au creux des semaines ennuyeuses et interminables. N’importe qui, n’importe quand et n’importe où, elle acceptait quelques avances, puis elle abandonnait son corps au plaisir sans jamais regretter. C’était la vie d’Alice ; c’était dorénavant ses merveilles d’une heure ou d’une nuit, parfois. La vue, le contact et l’odeur des corps étrangers-passagers ne la répugnaient plus, elle se donnait, elle se ruait même, car à présent, Alice avait un corps.

12h30. Un écran digital indiqua que le train arriverait avec vingt minutes de retard.
Rageuse et prise d’une insupportable envie d’uriner, elle attrapa ses valises et chercha des yeux le panneau wc parmi les horaires, les noms de villes, les numéros de voies et les publicités. Une fois localisée, elle suivit la flèche et s’engouffra dans un passage qui rampait sous les quais : murmures étouffés de l’extérieur, parois carrelées argile, néons avares, la silhouette d’un agent d’entretien à l’autre extrémité.
Pendant trente secondes, le boucan des talons hauts se répercuta dans le couloir, jusqu’à ce qu’Alice déniche la porte grise et la pousse d’un coup de pied. Elle entra dans une petite pièce malodorante où les carreaux blancs des murs exhibaient des nuées d’inscriptions indélébiles : noms, numéros de téléphone, heures, dates et dessins obscènes.
Elle déposa négligemment les valises sous un lavabo, aperçut brièvement son visage défait dans la glace et se précipita dans une cabine. La porte claqua, le loquet aussi, et le silence retomba aussitôt.

12h35. L’écrivain renonça.
Il sélectionna la totalité du texte et l’effaça.
Cigarette.
Trouver autre chose, sortir dans la rue et façonner quelqu’un d’autre. Arpenter la ville, se poster dans un café et fouiller les visages un par un ; y prélever des nez, puis des yeux et des cheveux. Garder en mémoire des sourires, des moues, des regards, des gestes, des coiffures, des vêtements, des fantaisies ou pas, observer des démarches.
Etaler les trouvailles sur la table en rentrant et trier. Etablir un portrait, en essayer plusieurs, recommencer, enlever ce nez, le remplacer. Combiner ces yeux, cette bouche, ce front de toutes les façons.
Extraire le personnage de fiction du corps de la réalité et lui donner un prénom, certainement pas Alice. Car Alice lui sortait dorénavant par les yeux. Alice ne tenait pas la route. Trop fouillée, trop décrite, trop rectifiée, trop finie, trop retournée dans tous les sens et toutes les situations par un matin pluvieux, dégueulasse.
Trop fragile.
Il quitta l’appartement et se rua dans la ville.

*

Jeudi, 8h50. Dans le café à l’angle de la rue, l’écrivain ouvrit le journal et survola des articles, des grands titres et des photos qui ne l’intéressaient pas.
A la rubrique faits divers, il négligea de lire celui-ci :

Mercredi, en milieu de journée, une femme a mystérieusement disparu dans un passage souterrain de la gare. Un agent d’entretien, après l’avoir vue entrer dans les toilettes situées dans ce passage, s’inquiéta de ne pas la voir ressortir au bout d’une demi-heure et découvrit alors les valises de la femme, ainsi qu’une porte de cabine bouclée de l’intérieur.
L’intervention rapide d’une équipe de secours permit d’ouvrir la cabine, mais on n’y trouva que des vêtements éparpillés au sol et quelques effets personnels. Quant aux valises, elles étaient remplies de peluches.

Jeudi, 9h20, l’écrivain.
Les doigts écrasent les touches. Elle s’appellera Claire.


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