La Zone

par

CYRIL HERRY





La zone, on pouvait l’apercevoir depuis les dunes les plus élevées. Sa lisière uniquement. Et par temps clair. Quelques cimes d’arbres qui devaient s’y trouver, tandis que d’autres se dressaient à l’extérieur. C’était difficile à dire, car aucun signe ne permettait d’affirmer avec exactitude qu’elle commençait ici et qu’elle s’arrêtait là.
Les gens du coin prétendaient même qu’elle bougeait ; que d’une année à l’autre, il se pouvait qu’elle s’étire ou au contraire rétrécisse. En fonction des saisons, des pluies, des périodes de sécheresses.
En fonction des histoires qu’on racontait sur la zone.
Et comme toutes les histoires, celles-ci se transformaient à mesure qu’on les ressasse et qu’on les interprète. A mesure que des événements nouveaux survenaient là-bas pour nourrir les certitudes, ou au contraire les abolir.

*

Personne n’ignorait que Takovitch avait échoué sur le district à cause de son penchant prononcé pour l’alcool. A cause d’une bavure commise dans la banlieue lyonnaise, le flic s’était fait expédié dans une localité tranquille de la côte Atlantique où il ficherait la paix à tout le monde, car il ne s’y passait presque jamais rien.
Mais de façon inévitable, sa réputation l’avait précédé. On n’aimait pas ce type au regard fuyant qui empestait les bureaux à la Gauloise sans filtre et faisait preuve de négligence dans la plupart des affaires qu’on lui confiait. Pour sa part, le lieutenant banni ne semblait pas affecté par le regard que les autres portaient sur lui, ni par le fait qu’on l’ait plus ou moins tenu à l’écart depuis son arrivée.
Il ne la ramenait pas, ne donnait son avis sur rien, acceptait sans rechigner de traiter les dossiers courants qu’il trouvait sur son bureau. Il arrivait le matin à l’heure et repartait discrètement le soir pour regagner la chambre meublée qu’il occupait en ville. Il se faisait discret, au point qu’aucun collègue ne le voyait jamais en dehors du service ; pas même sur la terrasse d’un troquet du port à siroter quelque chose, ou accroché au comptoir d’une boite de nuit quelconque.
Néanmoins, lorsque la zone fit reparler d’elle, c’est Takovitch qu’on désigna pour s’occuper de l’affaire.

C’était en plein mois de juillet et la région regorgeait de touristes. Les restaurants et les cafés faisaient recette, et la plupart des campings, des hôtels et des gîtes affichait complet. La journée, les records de température poussaient les foules à se retrancher sur les plages, et les options de divertissements nocturnes ne manquaient pas.
A cette époque de l’année, la ville et ses environs quittaient leur léthargie et se transformaient en vaste parc de loisirs propice à la baignade, aux sports nautiques, à l’équitation ou aux randonnées pédestres. Les circuits balisés abondaient, répartis sur des dizaines de kilomètres carrés à travers les marais salants, les champs de tournesols et les forêts de pins.
Ce jour-là, une adolescente avait disparue dans les parages de la zone.
Inquiets et sur le point de partir à sa recherche au cœur de la forêt ou dans les dunes, ses parents avaient alors interrogé un vieil homme qui passait par là en bicyclette. Ils lui donnèrent un signalement et indiquèrent la direction dans laquelle la jeune fille s’était éloignée peu après le pique-nique.
- N’allez pas vers là-bas, avait répondu l’autochtone. C’est pas conseillé. Vous devriez plutôt vous rendre à la police pour leur expliquer.
Ce qu’ils firent.
Peu après, des patrouilles commencèrent à sillonner les environs à la recherche de l’adolescente évaporée. Le long des routes, sur les parkings, sur les plages, aux abords des aires de pique-nique, sur les sentiers forestiers et en lisière des dunes.
En fin de journée, les flics revinrent bredouilles et, à mi-voix, on évoqua la zone – puis Takovitch, qu’on pria de se rendre sur place dès le lendemain matin.

*

Il devait être 9 heures lorsque la Peugeot 405 grise s’immobilisa dans le chemin, quelques mètres avant ce panneau incliné dans les joncs qui indiquait : Danger sables mouvants. La proximité des marécages compromettait la stabilité du terrain et resserrait nettement le passage.
Cramponné au volant, Takovitch soupira et sortit afin d’examiner la voie de plus près, d’estimer sa consistance, mais il se résigna. Il fallait abandonner la bagnole et continuer à pieds sous la chaleur déjà éprouvante.
Avant de s’engager, il se planta face au chemin devenu l’ébauche grossière d’un sentier taillé entre les jeunets et les bosquets de ronces. Là, il tira un flacon de rhum de sa ceinture et s’envoya une longue gorgée.
- Putain de canicule, marmonna-t-il à l’attention du soleil qui clignait entre les troncs. « Et putain de jungle… »
L’air exhalait la résine et le sable marin. Régulièrement, une bestiole détallait dans les fourrés ou un oiseau surgissait d’un buisson pour ameuter toute la faune. Le flic s’efforçait de ne pas quitter le chemin et passait son temps à écarter des branches en évitant de glisser dans un trou d’eau.
Depuis quelques minutes, le bruit de la route ne lui parvenait plus ; il évoluait dorénavant dans un vaste écrin de végétation que personne n’avait probablement parcouru depuis des lustres.

Rapidement, il réalisa qu’il était fort peu probable qu’une gamine de seize ans se soit aventurée seule dans un endroit pareil.
Mais il réalisa surtout l’absurdité de sa propre mission : les chances étaient infimes de rencontrer n’importe qui dans le secteur, c’était évident. Il n’y avait rien à voir, ni rien à faire dans un tel champ de friche. Les autres l’avaient expédié ici inutilement, juste pour avoir la paix et le faire transpirer un bon coup, sachant pertinemment qu’il rentrerait bredouille. On voulait jouer avec ses nerfs, mais il avait l’habitude. Sa vieille carcasse en avait vu d’autres.

La végétation se fit peu à peu moins dense, puis se raréfia pour ouvrir de larges périmètres d’eau verte et de lits de vase noire bordés de roseaux. De toute part, des branches mortes ou des troncs décapités jaillissaient du bain stagnant, dressés comme des stèles de fortune ou des bras squelettiques atrophiés. Insensibles à la désolation, des poules d’eau ou des canards colverts glissaient par endroit et se réfugiaient dans les branchages à l’approche de l’intrus.
Takovitch décida de s’envoyer une nouvelle gorgée de rhum et de griller une Gauloise. Il s’asseya sur un vieux tronc et examina attentivement le paysage. Il n’y avait pas un mouvement, sinon celui des oiseaux et des tiges de carex ou d’iris excitées par les rares courants d’air. Pas un bruit, à part celui inépuisable des grillons et l’écho d’un clapotis de temps en temps.
Un chaos de sérénité.
Au bout d’un moment, il parvint à se convaincre qu’il était mieux ici que dans un bureau à trier des paperasses ennuyeuses ou à esquiver le regard des autres flics.
- Putain de vie, confia-t-il à la zone.

Il devait être 10 heures lorsqu’il se remit à longer l’eau et localisa une silhouette humaine à 30 mètres de là. C’était un homme, apparemment un vieillard, vêtu d’une salopette incolore, coiffé d’un chapeau de paille et muni d’un seau en plastique jaune, incongru dans le paysage. Affairé sur une berge, l’individu sifflotait encore lorsque le flic s’immobilisa à quelques mètres de lui et l’interpella :
- On peut savoir ce que vous faites là ?
Dans un calme étonnant, l’autre se retourna et considéra l’homme grisonnant en chemise à carreaux qui venait de surgir dans son dos.
- Et vous alors ?
Takovitch échappa son mégot dans un trou de vase et s’approcha. Un ou deux poissons tournaient bruyamment au fond du seau :
- Vous avez une carte de pêche ?
- Et vous, vous avez une carte de flic ? rétorqua l’autre en décrivant Takovitch de la tête au pied.
Ce dernier tira un porte-carte de sa poche et, tout en embrassant les alentours du regard, le déplia tranquillement sous les yeux du braconnier.
- Et après ?
- Après, vous n’avez rien à foutre ici, mais je m’en tape. Je suis à la recherche d’une gamine de seize ans qui se promène peut-être dans les environs avec une robe blanche et des cheveux blonds.
- Tiens donc, ça faisait longtemps…
- Vous avez vu quelque chose ?
- Rien du tout. Et vous devriez pas traîner dans les coins.
- Pardon ?
- C’est dangereux de se promener par ici.
- Vous dites ça à cause des sables mouvants ?
Le vieux attrapa son seau et fit mine de s’éloigner, mais ses yeux restèrent quelques secondes braqués sur le visage en nage du lieutenant: « A cause des sables, si vous voulez… Mais figurez-vous bien que si votre gamine s’est perdue dans la zone, vous la retrouverez sûrement pas. »
- Ah bon, et pourquoi ?
- Parce que la zone est très lunatique et qu’elle aime pas les étrangers.
- C’est cet endroit sinistre que vous appelez la zone ? demanda le flic en désignant l’eau verte du menton. Vous pensez que la gamine a pu se noyer ici ?
- La zone, c’est pas rationnel. Faut s’en tenir à l’écart.
- Vous m’en direz tant…
- Vous feriez mieux de vous renseigner avant de vous aventurer n’importe où comme ça, répondit le braconnier en s’éloignant pour de bon.
« Et faut pas traîner ici quand ça se met à disparaître. » ajouta-t-il un peu plus loin.

A aucun moment Takovitch ne tenta de rattraper le vieillard.
Un vieux fou, pensa-t-il.
Il resta là, planté sur la berge, à allumer une autre cigarette et scruter l’eau dormante en portant régulièrement le goulot à sa bouche. Il y resta longtemps et il devait être près de 11 heures lorsqu’il décida de poursuivre son exploration du secteur.
Au fond, cette histoire de disparition le préoccupait peu. Dommage pour toi la gosse, se disait-il ; tu es un fait divers en puissance parmi les autres faits divers ; une affaire à résoudre parmi les autres affaires qu’on éclaircira ou non.
Mais il y en avait tous les jours et de toutes les sortes, des faits divers. Du plus atroce au plus banal, il y en avait depuis le début de sa carrière de flic et depuis la nuit des temps. Et plus il y aura de monde à la surface de la terre, plus il y aura de faits divers. De plus en plus atroces, de plus en plus banals. Question de proportion, prétendait-il ; question de logique et d’équilibre.
Il s’envoya une gorgée et ajouta : « Et plus il y aura de flics minables pour consacrer leur vie à espérer pouvoir ralentir la machine. »
Aux yeux de Takovitch, l’espoir faisait seulement survivre et la machine s’en balançait éperdument ; elle n’était pas à un fait divers près. Coincé dans les rouages de la machine, l’être humain était une bestiole prétentieuse et bavarde, un microbe dérisoire qui gigotait sous les astres.
Gorgée de rhum.
La capture des poissons par le braconnier constituait-elle la matière d’un fait divers dans l’histoire du marécage ? Comme cette énorme fourmis qui grimpait sur le bras du flic et qu’il pouvait écraser d’un simple geste en pensant à autre chose.
- Qu’est-ce qu’elle va dire la fourmilière, hein ? échappa-t-il à voix haute.

Les zones d’eau n’en finissaient pas de se succéder, reliées les unes aux autres par des membranes spongieuses ou espacées par des passerelles précaires de vase durcie. Tandis qu’un bassin s’estompait dans les roseaux et la boue, un autre prenait aussitôt le relais et s’étendait interminablement sous la chaleur écrasante.
La stridence assourdissante des grillons finissait par se confondre avec le silence, pour le souligner et s’y enliser.
Le flic en sueur évoluait dans ce décors depuis presque trois heures lorsqu’il s’immobilisa sur le seuil d’une étroite jetée de bois vermoulu et s’écria en direction de l’eau inerte : « T’es là la gamine ? »
Sans produire le moindre écho, la végétation et le silence absorbèrent les mots et le flic s’effondra sur le sol. Il s’allongea et termina la fiole d’un trait.
« T’es même pas là, t’es ailleurs… reprit-il pour lui-même. Et si ça se trouve, on t’a retrouvée à l’heure qu’il est. T’as passé la plus belle nuit de ta vie, et puis t’es rentrée au bercail. Un fait divers à supprimer des colonnes… »
La bouteille vide fendit le ciel pendant un instant, plongea bruyamment dans le bain de bactéries grouillantes et refit surface presque aussitôt : « Ah ils doivent se marrer les clowns du commissariat ! Le Takovitch qui s’est paumé dans les marécages… Bande de cafards… »
Il disposa sa main en visière ; le soleil était assommant. Aucun oiseau en vue dans le ciel. La chaleur clouait la faune au sol ; les échassiers comme les dytiques. La faune et le flic, indifféremment.
- Bande de larves… rectifia-t-il en grimaçant. Un de ces jours, on va tous finir dans un gros fait divers, à force de chercher des noises à l’univers…
Puis il se redressa subitement et vomit.
Entre deux secousses, il glissa : « Comme ça ou autrement, hein… il faudra bien qu’on y passe tous… »
Et s’affaissa de nouveau, à bout de souffle.
Plus loin, au-delà des marais, des cimes d’arbres et des dunes, la foule avait déferlé sur la plage et répandait un murmure diffus sur des centaines de mètres à la ronde ; jusqu’en lisière de la zone, peut-être, où le concert des oiseaux et des insectes l’étouffait brusquement.
Partout autour, le monde vibrait bruyamment, mais n’atteignait jamais la zone. De même, la zone se tenait à carreau la plupart du temps ; elle fichait la paix au monde, à moins qu’on la perturbe.
Qu’on la provoque.
Et le lieutenant Takovitch, ivre mort sur un divan de terre humide, continuait d’estimer qu’à cet instant, il était mieux dans cet endroit que n’importe où ailleurs.

Les cercles concentriques provoqués par la bouteille à la surface de l’eau s’étaient épuisés depuis longtemps lorsque d’autres ondulations paresseuses vinrent prendre le relais. Surpris par un bruit de clapotis répétés, le flic étourdis se redressa et fronça les sourcils. Une barque se dirigeait vers la jetée. A bord, lentement, une silhouette activait deux rames, dos tourné à la berge.
Takovitch se releva et observa l’approche jusqu’à ce que l’embarcation heurte un pilotis et que son occupant se retourne. L’individu avait la peau extrêmement pâle et des yeux paradoxalement noirs, rivés à ceux du flic : « Vous cherchez quelque chose ? »
L’ivrogne posa un pied sur les planches fragiles de la jetée : « Une gamine qui s’est égarée dans les coins. »
- Une gamine…
- Blonde, robe blanche…
- Peut-être sur l’autre rive, suggéra l’apparition au terme d’une courte réflexion et en désignant le secteur du marais d’où il venait. Il arrive que des gens s’y égarent…
Takovitch examina brièvement l’horizon ; un vaste champ de troncs morts et d’arbrisseaux menait à l’autre berge rendue floue par le soleil aveuglant et l’ivresse. Il revint au visage : « Et comment on y accède, à l’autre rive ? »
- En contournant le marécage, indiqua le passeur en clignant vers le paysage, mais vous allez perdre du temps inutilement. Il vaut mieux que je vous y emmène, vous n’avez qu’à grimper.
Titubant, le flic s’engagea sur la jetée grinçante et manqua glisser : « Vous êtes sûr que ça va tenir le choc cette affaire ? »
- Ne craignez rien, elle en a supporté d’autres.
Il devait être 13 heures lorsque la barque s’éloigna en direction de l’autre rive.

*

Trois jours plus tard, un fourgon de police se rangea près de la Peugeot grise abandonnée au milieu du chemin. Deux agents examinèrent le véhicule et le premier prit des notes sur un calepin. Le second regagna le fourgon, s’empara d’un micro et signala la découverte au poste.
- Alors ? s’informa le premier au bout d’une minute.
- Alors rien. C’est normal qu’elle soit là. Ils avaient déjà prévu de venir la chercher.
- C’est celle de Takovitch ?
- J’en sais rien, et je préfère pas poser de questions. Après ça fait des histoires.
Le fourgon repartit en marche arrière et regagna le monde civilisé.


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