Le Duel

par

JEAN-PAUL RENOUX

L'homme tomba. Son corps encore chaud s'affaissa sur le sol avec un bruit de sac de sable. Le badge lumineux clignota encore quelques instants sur sa poitrine, puis les chiffres se figèrent. Cinq chiffres rouges comme épitaphe. Une vie jugée définitivement comme valant moins que zéro. Une vie de moins mais une vie qui avait valu moins que rien.
L’homme qui avait survécu au duel regarda le canon de l'arme. Le pistolet fumait dans l'air glacé de la ruelle. Il se baissa pour ouvrir la main du cadavre et récupérer l’oiseau qui y était resté blotti. Le merle n’avait rien. L’homme poussa un soupir de soulagement et lui caressa le cou.
Puis, il regarda les chiffres du compteur qu'il portait lui-aussi sur la poitrine. Le décompte avait commencé. Ça tournait, ça tournait. Bientôt les chiffres cessèrent de clignoter en rouge, redevinrent positifs et atteignirent un nombre à quatre chiffres.
L'homme soupira d'aise. Bientôt viendraient les remords. Peut-être. Il ne savait pas, il n’avait jamais tué personne. Pour l'instant, il était juste soulagé. Cela faisait des mois qu'il n'avait plus vu de chiffres verts sur sa poitrine, des mois qu'il était dans le négatif. Il se baissa et caressa la joue du cadavre. Il lui en était reconnaissant.
Puis, il se redressa, glissa l'arme dans sa ceinture et s'éloigna en effleurant tendrement, du bout de ses doigts, le badge sur sa poitrine. Ce soir, c’était le réveillon de Noël. Et pour lui, c’était vraiment Noël.


La nuit, quand la ville des gens aisés dormait, Jean marchait. Le jour, il dormait. Depuis six mois, il ne faisait même plus semblant de chercher du travail. Ainsi, il avait la nuit pour marcher. Il jetait une écharpe sous son épaule, pour masquer un peu le badge sur sa poitrine, et il sortait marcher. Il avait une excuse, pour le cas où la police l'arrêterait : le clignotement se reflétait dans ses lunettes et ces éclats rouges au coin des yeux le dérangeaient. Comme si son confort avait une importance…
En bas de chez lui commençait la cours des miracles. Avec ses pirates informatiques qui proposaient de trafiquer votre compteur. Avec ses drogués et ses putes. Aujourd'hui, au coin de la rue, il y avait un homme mort couché sur le trottoir, un tube de fonte planté dans le thorax. Il y avait tellement de sang autour de lui que Jean se demanda si le tuyau, qui devait être un bout de radiateur, n'avait pas percé le cœur et provoqué un jaillissement en son sommet, comme un geyser pulsant au rythme du muscle cardiaque, de plus en plus lentement jusqu'à la mort.
Jean resta un moment à regarder le cadavre et le tuyau. Une ambulance et une voiture de police arrivèrent. Le policier qui conduisait resta au volant. Le deuxième descendit. Il se pencha sur le corps, prit dans sa poche un sac en plastique et un gant en caoutchouc qu'il enfila très vite. Il arracha le compteur du mort, regarda un bref instant les trois chiffres rouges qu'il affichait avant de le fourrer dans le sac. Il fit signe aux gars de l'ambulance et remonta dans la voiture qui repartit aussitôt. Il n'avait pas eu un regard pour le cadavre. Il s'était contenté de prélever le compteur. Un autre fonctionnaire se chargerait d'enregistrer le décès grâce au numéro de série. Il n'y aurait pas d'enquête. Pas la peine.
Jean reprit sa marche. Rajustant un peu son écharpe, il s'engagea dans une ruelle sombre. Un peu plus loin quelques clochards s'étaient rassemblés autour d'un brasero. En serrant les poings, Jean s'absorba dans la contemplation du feu. Lorsqu'il était en colère, il revoyait toujours l'image de sa mère tenant son fils dans ses bras. Il revoyait surtout ses mains posées sur petit bras potelé. En les regardant, il avait ressenti un espoir fou, comme un bondissement de son cœur dans la poitrine, comme si l'amour était encore possible avec elle. Et il avait ressenti de la rage, une envie de revanche.
Jean rejeta son écharpe, affichant son compteur négatif. Il regarda les autres. Ils se contentaient de se frotter les mains au-dessus du feu. Personne ne s'intéressait à lui. Jean frissonna et s'éloigna très vite, remettant l'écharpe en place pour cacher le badge, serrant contre son cou le col relevé de sa veste.




D'avec sa femme, ils se sont quittés parce qu'elle ne supportait que Louis ait tout le temps le col et les poignets de sa chemise gris. Il avait beau lui dire qu'il se lavait tous les jours, et que cela venait, il ne savait pas, de sa peau ou de sa transpiration, que cela ne venait pas du fait qu'il était sale, il avait beau lui dire et lui redire tout ça, elle ne le croyait pas. Lorsqu'ils s'étaient quittés, Louis avait préféré. Une femme qui ne sait pas tenir le linge propre, ça ne sert pas à grand chose.
Pourtant, elle aurait dû comprendre pour le gris des chemises. Elle qui râlait tout le temps parce qu'elle trouvait du sable dans le lit. Le sable aussi ça venait de Louis et ce n'était pas de sa faute. Il en trouvait dans ses chaussettes et dans ses chaussures alors qu'ils vivaient en ville et qu'il n'allait jamais en promenade au bord du lac. Louis gratta un peu le cou de son merle qui répondit à sa caresse en lui picotant le doigt du bout de son bec. Comme le flic leur avait donné le feu vert, les ambulanciers avaient ramassé le corps pour le coucher sur un brancard.
L'un d'eux avait retiré le tuyau planté dans le mort. Il avait peiné, posant un pied sur la poitrine du cadavre pour le plaquer au sol. C'était venu d'un coup et il était tombé à la renverse. Il y en avait eu pour rigoler, l'autre brancardier, mais aussi des gens qui traînaient autour du corps. Alors, le premier brancardier s'était relevé et avait brandi l'extrémité ensanglantée. La foule s'était écartée alors qu'il faisait un grand arc de cercle en brandissant le tuyau, et c'était comme s'il fendait une vague en deux avec son bout de fer. Une pute avait vomi. Les autres avaient encore plus rigolé. Un type en avait profité qu'elle était penchée pour lui mettre la main aux fesses.
Finalement, le chauffeur de l'ambulance était descendu et avait râlé en tapotant sa montre. Sa petite famille devait l'attendre pour le réveillon. Le premier brancardier avait alors jeté le tuyau dans le caniveau et ils s'y étaient mis à deux, un devant, un derrière, pour charger le brancard. Puis, les portes avaient claqué et les gens s'étaient écartés pour laisser passer l'ambulance. Du pied, Louis fit un peu rouler le tuyau dans le caniveau. Le sang avait déjà gelé. Il s'éloigna. Lorsqu'il se retourna, il vit un gars qui s'éloignait avec le tuyau posé sur l'épaule, comme un outil de chantier.



La vie de Jean avait été différente. Il avait même eu assez d'argent pour avoir un enfant. Tout était payé, les frais médicaux et les études jusqu'à vingt-cinq ans. Deux mois avant la naissance du petit, il avait tellement d'argent que les 6 chiffres du compteur de base ne suffisaient plus. Jean se rappelait encore du jour où on lui avait organisé une petite fête, à la boîte, pour lui offrir son compteur à neuf chiffres. Le soir, en rentrant chez lui, il avait roulé avec la fenêtre ouverte, pour que les autres automobilistes puissent les voir, lui et sa réussite.
Et puis, le gamin était né. Ça avait été une révélation. Il était inscrit dans le temps, il faisait partie d'une lignée. Il voulait accumuler et transmettre. Ses résultats commerciaux étaient devenus extraordinaires. Ses collègues le regardaient de travers. Ils avaient tous des trains de retard sur lui. C'était facile, comme toujours. Il avait son intelligence et le calme, le silence en lui, quand il devait prendre une décision. La solution apparaissait, ce n'était pas une déduction, ni une intuition, c'était une évidence.
Jean s'arrêta devant un autre brasero, dans une rue encore plus sombre. Le vent balaya son écharpe sans qu'il s'en rende compte. Son compteur se mit à rougeoyer dans l'air glacé. Il faisait si froid que cela faisait comme un cliquètement lorsqu'il se rallumait. A une époque, peu de monde aurait parié sur lui. La volonté lui avait tenu lieu de vernis et d'entregents. Il ne ferait pas partie des éclopés de la vie, il ne serait pas comme sa mère, à compter, et à geindre, à demander de l'amour sans savoir le demander, sans même savoir ce que c'est, sans même deviner que c'est d'amour dont on a besoin, parce que l'on se sait pas que l'on peut éprouver des sentiments doux et chaud en pensant à demain.
Jean avait su, très jeune, qu'il n'avait pas de temps à perdre. Cela avait été sa chance. Les filles ça les faisait fuir, ce mec sérieux qui vivait dans l'urgence d'être adulte. Il ne leur en voulait pas. Elles n'avaient que quelques années pour se rêver libres et princesses avant de devenir épouses et mères. Elles frimaient avec leurs chaussettes tendances et leurs blousons de marque et se foutaient de lui et de ses pulls synthétiques à col roulé, mais il les voyait déjà amères, caissières de supermarché, grises de fatigue, mal aimées. Il souriait quand elles repoussaient ses avances. Qu'elles en profitent aujourd'hui.
Un homme regardait Jean, de l'autre côté du brasero. Il lui semblait l'avoir déjà vu, plus tôt dans la soirée. Jean l'ignora, repensant à son premier entretien. Le poste lui était dû. Il l'avait eu. Après, ça avait roulé tout seul. Les chiffres de son compteur s'étaient mis à tourner aussi vite que les platanes défilent au bord de la route quand on roule dans une voiture de luxe. Aujourd'hui, il était grillé partout, plus une boite ne voulait de lui. Son don était toujours là, mais il n'avait plus envie de le faire jouer, il n'avait plus envie d'être une source de satisfaction et de fierté.



Le sable, Louis devait le recréer avec ses rêves de là-bas. Le désert continuait de lui sortir de la peau, dix ans après la guerre. Sa femme, elle aurait dû deviner qu'il était propre, vraiment propre et que le gris sur ses cols et ses manches de chemises c'était la graisse des armes et des moteurs qui continuait de sortir de lui. Cela n'était pas sa saleté à lui, même pas celle de dedans, parce que, franchement, il n'avait jamais rien fait de vraiment moche.
De l'autre côté du brasero, un pauvre type comme lui le regardait fixement. Louis lui sourit. L'autre ne réagit pas. Louis sortit le merle de sous son aisselle et lui parla doucement. A la guerre, il s'était contenté de réviser les engins et de réparer quelques armes pour des copains maladroits. Lui, directement, il n'avait blessé personne. Elle aurait dû comprendre ça avant de l'accuser de saleté. Une femme qui ne sait pas tenir les chemises propres, de toute façon, ça ne pouvait pas être capable de comprendre son homme.
Quand il était rentré de là-bas, Louis avait un badge à 9 chiffres sur la poitrine. Il n'avait pas été long avant de se trouver un travail dans un garage qui entretenait des voitures de luxe, avec des horaires fixes et un bon salaire. Sa femme, ça avait été une formalité. Quelques sorties le samedi soir, et les voilà partis pour se marier et économiser de quoi avoir un gosse avant d'être trop vieux.
Le type, de l'autre côté du feu, avait l'air de ruminer des choses trop dures pour un type tout seul. Louis ne supportait pas la solitude, c'était pour ça qu'il avait pris l'oiseau après le départ de sa femme. Il avait été fait prisonnier, un jour, pendant la guerre. Et on l'avait enfermé seul, longtemps. Depuis, il ne supportait plus la solitude. Il était resté en arrière pour réparer un blindé et ils lui étaient tombés dessus. Un sac sur la tête, ils l'avaient jeté sur le plateau à l'arrière d'un camion. Puis, ça avait été à poil et des interrogatoires pendant des heures. Pas de tortures, mais des questions répétées sans cesse, et des jours entiers sans vêtements et sans manger ni boire. Quand ils l'avaient autorisé à se rhabiller, ça avait été pour faire une vidéo de lui où il devait demander aux envahisseurs de quitter ce pays.
Louis avait tout lu et demandé tout ce qu'ils voulaient. Après, ils l'avaient enfermé dans une pièce sombre, seul, et Louis avait pleuré, pendant les huit semaines que ça avait duré. Il était un petit enfant enfermé sous le placard de l'escalier. Il cherchait ce qu'il avait pu faire de mal. Il voulait que ça s'arrête. Il le disait au gardien cagoulé qui lui donnait à boire et à manger tous les jours. L'autre lui disait d'être digne, de penser à sa famille et à dieu, qui voit tout, que c'était une offense à dieu d'être aussi lâche, qu'il était pire qu'une femme.



De l'autre côté du feu, Jean voyait cet autre homme qui connaissait la déchéance de se promener avec un compteur d'improductif. Il avait l'air bonhomme cet homme, avec son merle apprivoisé qui se chauffait au creux de son cou. Soudain, une bourrasque de vent tourbillonna dans la rue étroite, et les pans de leurs manteaux s'ouvrirent. Chacun d'eux pu apercevoir l'arme que l'autre portait, coincée dans la ceinture. L'autre homme avait un gros flingue de l'armée qui semblait bien entretenu. Jean portait un beau flingue, avec une crosse de bois précieux et des chromes ternis. Personne ne traînait dans ses coins là sans une arrière pensée. Personne n'aurait osé venir ici sans arme, à moins d'être suicidaire.
Le silence se fit dans la tête de Jean. Il entrevoyait la solution. Par moments, cette évidence était balayée par la haine, mais la décision à prendre venait de lui apparaître : elle avait la clarté et la dureté d’un petit galet blanc, comme ces petites pierres que l’on trouve sur les plages, en moitié enfouies dans le sable sombre gorgé d’eau et de sel. Le sable sombre de la haine ensablait son esprit, poisseux, attisant les plaies non refermées, et Jean ne savait pas ce qu’il pouvait bien haïr à ce point-là. Lui, la société qui ne lui avait pas donné de seconde chance, ou bien... Il soupira. Lorsqu'il était très en colère, lorsqu'il sentait que le destin avait été injuste envers lui, c'était le visage de sa mère qu'il voyait. Une vague montait en lui comme une bouffée de chaleur et il se méprisait d'éprouver du ressentiment envers sa mère à près de quarante ans. Passé un certain âge, blâmer ses parents pour ce que l'on est une preuve de faiblesse.
Lorsqu'ils avaient fait une fête pour le premier anniversaire du petit, ils avaient invité les grands-parents. Et elle était venue. Sa mère avait pris le petit dans ses bras et il avait vu ses mains sur lui. Ses mains dont la peau était devenue très souple, si souple que toutes les veines qui irriguaient la chair étaient visibles. Elle n'avait pas encore de taches de vieillesse, mais elle devenait douce et souple. Jean avait senti qu'il aimait encore sa mère. Lui qui pensait ne rien éprouver, lui qui pensait que l'indifférence le protégeait d'elle, il avait espéré que l'amour était encore possible entre eux.
Il savait qu'elle l'aimait, à sa façon. Le plaisir qu'elle prenait à sa réussite en était une preuve. Ce n'était pas seulement qu'elle se glorifiait de l'avoir si bien élevé. Il sentait, lorsqu'elle l'embrassait, qu'elle l'aimait encore comme elle l'aimait lorsqu'il était son petit bébé. Les parents ne cessent jamais d'éprouver cet amour-là pour leur enfant. Lorsqu'elle cherchait un peu de connivence, il l'éconduisait, étouffant dans l'oeuf cet amour qu'elle avait perdu le droit d'exprimer, cet amour dont il n'avait pas besoin. Il ne lui reconnaissait pas le droit de l'exprimer. Il ne s'autorisait pas la faiblesse d'en avoir besoin. Elle avait été un fardeau, elle avait été méchante, il avait dû apprendre à vivre sans elle.
Elle ne méritait pas de se rengorger comme une pigeonne pour ce qu'il était devenu. Elle n'aurait pas dû être capable de toucher son enfant à lui avec amour. Lui, il avait dû se battre contre elle pour devenir un homme, il avait dû apprendre la vie sans lire dans son regard que tout irait bien. Et voilà qu'elle le regardait, fière d'elle, fier de lui, une lueur dans l'œil disant que tout irait bien, que le monde n'était pas hostile.




Louis et sa femme n’avaient pas pu avoir d’enfant. Ce n’était pas une question d’organisme défectueux, ils n’étaient pas en cause l’un ou l’autre. Il aurait fallu avoir recours à la science, mélanger ses œufs à elle et sa semence à lui dans un tube et réimplanter tout ça dans sa femme. Mais ils n’avaient pas assez d’argent pour se payer cette cuisine-là. Alors, ils avaient laissé cette blessure ouverte, entre eux, comme une cicatrice qui devenait de plus en plus vilaine à mesure qu’ils grattaient la croûte chacun de leur côté.
Le soir, ils se disputaient à cause de la crasse de chemise de Louis et Louis comprenait très bien qu’il ne s’agissait pas vraiment d’une histoire de chemise sale. Mais, Louis n’était pas capable de dire à sa femme ce qu’il ressentait, ou de la réconforter et il lui en voulait d’engendrer chez lui cette frustration, ce sentiment d’échec et d’inaptitude. Il aurait voulu être un homme fort, comme ceux du garage. Un homme qui porte les courses et réconforte les femmes d’une tape dans le dos lorsqu’elles pleurent et qui les culbutent dans l’eau de vaisselle lorsque l’occasion se présente. Mais il n’était pas capable de faire des choses comme celles-là.
Elle aurait dû comprendre et le laisser en paix, l’accepter comme il était. Lui-aussi, il souffrait de ne pas pouvoir avoir d’enfant avec elle. Il y avait de plus en plus de sable dans ses chaussures et dans le lit et il rêvait presque chaque nuit de sa cellule. Il faisait tellement chaud là-bas dedans. La seule ouverture était une sorte de grille au plafond. Un peu de lumière tombait, très jaune, avec de minces filets de sable qui coulaient toute la journée, et toute la nuit. Louis vivait dans le sable. Il avait peur de se noyer dans ce sable, il avait peur que des scorpions viennent et le piquent. Louis n’osait pas dormir, alors que cela aurait raccourci son épreuve d’oublier le temps qui passait si lentement. Lorsqu’il s’endormait, c’était pour rêver de pattes noires lui courant dessus, ou de sable qui entrait dans son nez, dans sa bouche, dans ses poumons, pour l’étouffer et le noyer. Il se réveillait en sursaut, couvert de transpiration, même lors des nuits glaciales.
Au bout de quelques jours à vivre dans la terreur, la privation de sommeil et la crasse, Louis avait commencé à pleurer. Après, il n’avait plus cessé de pleurer jusqu’à ce que ses libérateurs donnent l’assaut. En sortant, il avait vu le cadavre de son gardien, un gros trou à la place du cœur. « J’étais sûr qu’il n’avait pas de cœur », essayait-il de dire, entre deux sanglots de rire. Puis, il s’était aperçu qu’on l’avait gardé au deuxième étage d’une maison carrée. Des ferrailles attendaient un étage de plus. Sa cellule était là, sous ce toit mal fini. Il s’était cru dans le désert, alors qu’il était en pleine ville. S’il avait crié, on l’aurait peut-être même entendu. Un de ses libérateurs lui avait répondu que s’il avait crié, on l'aurait fait taire d'une balle dans la tête.
C’était le vent qui amenait ce sable de très loin, du désert qui était à plusieurs kilomètres de là. Alors, c’était peut-être le vent qui amenait le sable dans les chaussures de Louis, dans son slip, dans son lit. Et plus le temps passait, à vivre avec cette femme qui ne l’aimait plus, plus Louis avait l’impression que le sable emplissait de nouveau sa vie et sa bouche, et il aurait voulu crier, ou lui parler, mais le sable ensablait sa gorge.
Soudain, il sentit une main sur son épaule.
« Sale temps, hein ? » dit Jean.
Louis regarda le badge de Jean et répondit :
« On en a connu de meilleurs tous les deux, n'est-ce pas ?
- Oui, c'est pas faux »
Ils échangèrent un regard. Direct dans les yeux. Puis, un sourire.
« Louis, dit Louis en tendant la main.
- Jean, dit Jean en la serrant dans la sienne. C'est quoi comme piaf, ton oiseau ? ajouta-t-il
- Un merle. Je l'ai ramassé à moitié mort, sur le trottoir. C'était le jour où ma femme est partie, alors j'y ai vu un signe du destin. Et toi ?
- Elle est partie aussi, avec mon gosse, ajouta Jean
- En fait, je te parlais d'animal de compagnie, t'en as ?
- Non.
- C'est con quand même, pour ta femme et ton gosse, murmura Louis.
- Je l'avais pas volé. Je me demande même si je l'ai pas cherché.
- Moi, j'ai pas regretté, pour le départ de ma femme. Elle me comprenait pas.
- Et le piaf, il te comprend ? demanda Jean.
- Ah, c'est pas pareil, les piafs, c'est pour donner sans rien attendre en retour.
- Parce que les femmes ?
- On aimerait bien qu'elles nous comprennent, non ? dit Louis.
- Moi, la mienne, elle me comprenait. C'est pour ça qu'elle a pas été longue à partir. Elle savait que j'étais plus pareil. Ou que j'étais redevenu celui que j'étais et que j'avais réussi à lui dissimuler.
- Avec les femmes, il y a aussi le... tu vois ce que je veux dire qui compte. Moi, ça me manque un peu.
- Avec le piaf, c'est pas pareil, c'est sûr.
- Tu blagues, j'espère, dit Louis en haussant le ton, parce que moi je suis pas du genre à faire ça...
- Bien sûr que je blague, qu'est-ce que tu crois ? Allez, dis-moi, il doit avoir toute une histoire cet oiseau, non ? Ça a dû être une sacrée histoire de le sauver, il avait quoi, une aile cassée, ou sa mère l'avait poussé hors du nid ?
- Les deux, justement. C'est classique, hein, comme histoire, le gros dur aux mains calleuses qui devient gâteux pour une frêle créature... C'est comme ça, on échappe pas à sa vraie nature. Il avait une aile cassée, mon Arthur, alors je l'ai soigné et je lui ai donné à bouffer parce qu'il était trop petit pour s'alimenter tout seul.
- Tu lui as donné quoi, des vers de terre ?
- Non, non, rigola Louis, imagine pas des trucs dégueux, encore ! Je me suis contenté de lui donner de la viande hachée. Tu la fais chauffer dans un peu de lait et tu as une bouillie dont les oisillons raffolent. Il a assez vite été tiré d'affaire, en fait, mon Arthur.
- Et il cherche pas à se sauver, non ?
- Son aile cassée est pas ressoudée comme il faudrait, alors il peut pas voler.
- C’est pratique, en voilà un qui pourra pas s’envoler, au moins.
- Moi, tu sais, ma femme, j’ai préféré qu’elle s’envole.
- Elle te prenait pas assez sous son aile ? ricana Jean.
- Tu parles, oui, elle me comprenait pas, c’est tout.
- C’est sûr, c’est mieux quand elles vous prennent sous leur aile, dit Jean avec un geste obscène.
- Tu es du genre moqueur, hein ?
- Assez, oui.
- Je comprends pas vraiment l’humour, moi.
- Tu comprends mieux les piafs, hein ? » demanda Jean.
Le visage de Louis s’illumina :
« Oui, c’est tout à fait ça. Je crois que c’est une question d’intelligence, je suis pas assez intelligent pour comprendre l’humour, mais juste assez pour comprendre les oiseaux. Cervelle d'oiseau, comme on dit !
- C’est pas si facile que ça de comprendre l’humour, et puis on est souvent déçu par les hommes, hein ?
- Ça, c’est très vrai, oui. Je n’ai jamais été déçu par les animaux, par contre.
- C’est presque plus facile de communiquer avec eux, non ?
- Oui, c’est sûr.
- Tu as dû en baver un peu, non, avec les hommes ? demanda Jean.
- Oui, c'est vrai, j’ai fait la guerre, j’ai été prisonnier, c’était pas facile du tout.
– On remercie pas très bien les héros dans ce monde, non ?
– Oh, mais j'ai eu ma chance, mais j'ai merdé.
– Bienvenue au Club !
– Merci. »
Ils s'absorbèrent un peu dans la contemplation du feu :
« Et c'est comme ça qu'on se retrouve dans la rue, à fêter Noël avec des parias, dit Jean.
- Oui, c'est la vie.
- Elle pourrait être différente la vie, tu ne crois pas ?
- Oui, je crois que, si je retrouvais du boulot, je me débrouillerais autrement. Je prendrais sur moi. Je me chercherais une femme qui veut pas avoir d'enfants et je resterais avec elle, peinard.
- Ça existe les femmes qui veulent pas d'enfants ? demanda Jean.
- Je passerais une annonce dans un journal spécialisé, tu vois, du genre : « garagiste sérieux cherche femme pour vie à deux ».
- Et tu rajouterais : Pas d'enfant désiré, mais oiseau de compagnie exigé ?
- Tu sais pas être sérieux, toi ?
- Je suis désolé, je voulais pas dévaloriser tes rêves. Il sont chouettes tes rêves, en plus. J'aimerais bien en avoir, moi aussi. Mais je n'en ai plus. Dis en plus, pour voir, sur ta femme de rêve ? »
Comme il avait l'air sincèrement désolé, Louis décida de continuer :
« Je lui parlerais aussi de mon problème de sable et de gras de cou, pour qu'elle le sache avant.
- C'est une sage décision, de lui dire les choses avant, oui, répondit Jean.
- Oui.
- Mais c'est quoi ton problème de sable ?
- J'ai du sable dans la peau, et il ressort tout le temps, surtout quand je suis malheureux.
- Il te faudrait avant tout une femme qui te rende heureux, non ?
- Oui, ce serait mieux, c'est sûr, dit Louis en souriant, l'air rêveur.
- Il te suffit de bien choisir, non ?
- En fait, tu sais, la femme que je voudrais vraiment, ce serait une femme asiatique. Je trouve qu'elles ont l'air de regarder leurs hommes comme si elles les adoraient, comme si elles voyaient que lui.
- Ça serait bien, c'est sûr, dit Jean.
- Et puis, elles sont très bonnes en repassage et en blanchissage de chemises, les Chinoises. Elles ont ça dans les gènes.
- Et c'est important ça ?
- Une femme qui sait pas tenir son homme propre, c'est pas une bonne femme. J'ai essayé tu sais et ça peut pas marcher.
- Ha, je ne savais pas. »
Les trois types qui se réchauffaient de l'autre côté du feu s'en allèrent, en gueulant des Joyeux Noël ! avinés. Jean et Louis restèrent seuls, à se frotter les mains et à les tendre vers les flammes.
« Oui, il me reste des choses à apprendre, reprit Jean.
- Ça, on sait jamais tout, c'est sûr. »
Louis sursauta et sortit son oiseau de sous son manteau :
« Hé, mais c'est que tu t'impatientes, hein, mon Arthur », dit-il en grattant sa petite tête,
Jean regarda Louis et le piaf et dit :
« Tu sais, moi, je trouve ça extraordinaire, que tu aies pu apprivoiser un oiseau, comme ça. Je n'en avais jamais vu d'aussi près. Et puis, il n'a pas l'air de te craindre.
- Non, il ne me craint pas du tout.
- Moi, les oiseaux je n'en ai jamais vu d'aussi près qu'au parc, lorsqu'ils viennent picorer les miettes. Ils ne sont plus du tout sauvages, les oiseaux des parcs.
- Une fois qu'on les a apprivoisés, ils sont pas sauvages du tout, tu sais, dit Louis.
- C'est vrai ?
- Oui, c'est vrai. »
Louis se tut un petit instant. Soudain, il dit :
« Fais voir ta main.
- Pourquoi faire ? demanda Jean.
- Je vais te confier Arthur, comme ça tu sauras ce que cela fait de tenir un oiseau dans ses mains. Tu verras comme c'est léger et comme on se sent utile. »
Jean tendit sa main et Louis y déposa l'oiseau :
« Voilà, comme ça doucement », dit-il.
Jean recueillit l'oiseau dans paume. L'oiseau s'y installa et se frotta contre les doigts pour que Jean les ferme un peu et lui fasse un nid chaud.
« C'est doux et léger, comme bestiole, un piaf.
- Oui, c'est doux et léger, dit Louis avec un grand sourire.
- On se sent utile, tu as raison.
- Oui, on sent bien.
- On se sent fort, aussi.
- Oui, utile et fort.
- On se dit qu'il suffirait de refermer un peu trop sa main pour l'écraser comme on a été écrasé quand on est devenu improductif. »
Louis ne répondit rien cette fois. Jean fit quelques pas de côté en regardant sa paume. Lorsqu'il fut de l'autre côté de feu, il dit :
« Il commence à se débattre, ton Arthur.
- Tu le serres trop, c'est sûr.
- Oui, je le serre trop.
- Déconne-pas, c'est pas drôle.
- Il me suffit de serrer encore un peu la main et il sera écrasé, étouffé...
- Arrête, j'ai dit ! hurla Louis.
- ...mort, prêt pour que tu l'empailles sur ta cheminée, ... »
Louis s'était lancé à la poursuite de Jean. Ils tournaient autour du feu.
« Arrête, tu vas lui faire mal ! répétait Louis.
- Je vais pas lui faire mal longtemps, il bouge presque plus », répondit Jean.
Louis s'arrêta et sortit son flingue et visa :
« Arrête, j'ai dit ! »
Jean le toisa un peu. Il sembla sur le point de sourire et de dire que c'était une blague, mais il dit :
« Il bouge plus, ça y est ! »
Et Louis tira et la poitrine de Jean explosa. Louis se précipita, écartant les doigts de Jean. Arthur n'avait rien. Il le prit et le caressa doucement, pour le rassurer. L'oiseau n'avait rien. Le badge lumineux clignota encore quelques instants sur la poitrine de Jean, puis s'éteignit. Sur la poitrine de Louis, le décompte avait commencé.
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Vos commentaires

je suis sur que je vais AAAAdorer comme j'ai AAAAdorer Zanimare
virginie CLAVEL
virginie.clavel@cegetel.net
Le jeudi 6 Janvier 2006

Vos commentaires

J'ai vraiment beaucoup aimé ce texte, comme j'avais aimé Zanimarre, sauf que celui-là est plus pur, en quelque sorte ...
Bravo !
Marianne
marianne.ling@wanadoo.fr
Le samedi 8 Janvier 2006

Vos commentaires

Merci pour cet univers habilement façonné et ce duel entre les ultimes traces d'humanité en survivance qui persistent à y errer, et cet autre état qui n'est plus humain, mais qui maraude d'hors et déjà à l'intérieur des cerveaux et des corps...
CH
encrezone@yahoo.fr
Le lundi 17 Janvier 2006

Vos commentaires
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Jean-Paul RENOUX

L'homme tomba. Son corps encore chaud s'affaissa sur le sol avec un bruit de sac de sable.
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Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les gros mensonges et les statistiques.
- Benjamin Disraeli (1804-1881), homme politique britannique

















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