Les Naufragés

par

LEO LAMARCHE

Ca
Ca, c'est un épandoir, une décharge sauvage dans une banlieue sordide, à quelques encablures de l'autoroute. Pour des raisons obscures, on l'a entourée d'un grillage, que personne ne vole ce qui ne sert plus à rien. Surtout qu'avec tous les vauriens qui détruisent les clôtures… à commencer par les zonards de Malvesin. Un lieu-dit, un lieu de rejet, un lieu de déchets en bordure de forêt. Un terrain vague, pelé, souillé, qui sert d'annexe de la décharge où se sont regroupés tous les rebuts de la société dans des mobil-homes déglingués et des carcasses abandonnées. Depuis l'autoroute, on peut les voir, le soir, réchauffer leurs mains à la flamme, on voit aussi parfois un sabbat d'ombres fantastiques. Alors, on n'y va pas, à Malvesin, on laisse les pauvres squatter tranquille leur ghetto de marais. Des fois que ça s'attraperait, la Dèche ! Et puis, ils se rendent utiles en tirant de la décharge tout ce qui pourrait être recyclable. Et enfin, ils n'ont pas d'importance. Un jour ou l'autre, il faudra qu'ils décampent.

Elle
Elle l'attendait, à l'arrivée du bus, les yeux pleins d'espérance. Et elle cria : "Tu l'as ?" dès qu'elle le vit passer la porte à soufflets pour descendre. Mario fit signe que oui et les yeux de Rita s'allumèrent comme les petites ampoules d'un arbre de Noël. Mario n'avait jamais vu d'arbre de Noël, sinon à travers le pare-brise des camions qui passent sur l'autoroute. Mais il imaginait ça comme ça, comme les yeux de Rita quand elle est heureuse. Pourtant, il ne l'avait pas vue souvent heureuse, une fois ou deux seulement. Le reste du temps, Rita était Rita, un petit bout de fille énergique et désespéré. Obsédée par la propreté ce qui, vu leurs conditions de vie, n'était pas une mince affaire. Ni eau, ni électricité, ni latrines, ni lieux d'aisance, Malvesin avait une certaine tendance à puer. Ses habitants de même, l'odeur de la fatalité. Cette même fatalité qu'il lisait si souvent dans les yeux de Rita. Mais pas là. Et pourtant, si elle savait seulement, Rita… Elle lui dit : "On va fêter ça". Et il l'enlaça sans répondre. Le couple revint à petits pas le long de la route caillouteuse.

Les autres
Ils étaient tous là-bas à les attendre autour d'une 4L qui avait été bleue, bleu roi, bleu flic et maintenant rouillée. Le gyrophare pendait encore, mais on avait enterré les pandores qui avaient eu la si mauvaise idée de s'aventurer jusqu'ici. Personne ne revenait de Malvesin, sinon sous forme de pourriture. Il y avait Dédé le Gitan, Manu et sa Jacqueline, la Mamé, les enfants crasseux et piaillants. Y'avait Zoé, la junkie aux yeux vagues et son compagnon de shooteuse. Il y avait les éphémères, qui passent et disparaissent au gré de leurs galères. Tout ce monde-là regardait Mario, son jean neuf, son tee-shirt Célio. Son sac Promod, où on devinait des fringues neuves pour Rita.
-Alors, c'est bien vrai, tu l'as eu ce job ? demanda Manu en lui tendant sa bière.
Mario hocha la tête. La bière était chaude. Dédé le gitan n'en revenait pas.
-Celui de l'annonce ? Qui proposait mille euros la journée ?
Mario fit à nouveau signe que "oui".
-Allez, raconte ! s'impatienta Mamé car les vieilles sont curieuses.
Alors, Mario ouvrit la bouche et tout le monde comprit. Les regards se baissèrent, les visages se détournèrent et chacun repartit à son néant. Mario avait vendu ses dents.

Lui
Les yeux de Mario le dirent à Rita : "Il faut se tirer de là, ça urge."
Et Rita approuva, du bout des cils. "Je sais. Mais où aller ?"
Ils étaient nés à Malvesin, ou c'est tout comme. Leurs souvenirs ne remontaient pas plus loin que les deux camionnettes en tôle ondulée, vis à vis de l'entrée de cette cour des miracles. Devant, il y avait encore le périmètre barbelé de la décharge, un peu plus loin les deux bretelles d'accès à l'autoroute du Sud. Après celles-ci et après la ville où vous conduisait le bus du matin, il n'y avait plus rien. Alors, où aller ? Mario tendit à Rita le sac en plastique, elle en sortit une chose extrêmement courte, violemment bariolée et qu'elle trouva très classe. Elle lui sauta au cou et il gémit, la joue gonflée. Une fois chez eux, dans la pièce humide de la caravane, elle l'enfila sans attendre. Et il l'a regardée, l'a trouvée adorable, les fesses nues à se tortiller au milieu des dentelles. Il prit sa bouche, malgré ses lèvres douloureuses, ses gencives tuméfiées, elle lui offrit sa langue et ils décidèrent d'aller voir la mer.


Là-bas
Ados, ils aimaient à rêver en regardant la mer. Ils montaient sur la Dune, s'épuisaient à imaginer l'infini miroiter au fond des golfes clairs. La mer, tout autour d'eux, autour du monticule surplombant l'autoroute qu'ils avaient appelé la Dune en souvenir du sable du désert. Ils ramassaient des pierres qu'ils nommaient coquillages et leurs doigts s'enlaçaient, leurs rires se confondaient. Klaxons, mouettes, rumeurs d'autos, coulis du vent du large qui ramenait avec lui les remugles de la décharge, les senteurs du gaz carbonique, de l'usine de retraitement des déchets,. Et puis, aussi, une sorte d'oubli. Rita parlait des cocotiers aperçus sur l'affiche d'un club de vacances, Mario songeait à se faire livrer la mer à domicile, quand ils seraient riches. Quand ils seraient partis loin. Mais on ne quitte pas Malvesin, on y reste. Alors, la Dune, la mer, les tempêtes des furies autoroutières…

Eux

Ils regardèrent un instant l'horizon, les ors et les rouges rehaussés d'éclats pollués. Le soleil se couchait, leurs corps se noyaient d'ombre comme des bouteilles que l'on jette au loin et qui finissent par disparaître. Alors, ils s'inventèrent un cocktail compliqué savouré en lisière du rivage, il lui croqua un sein halé, elle le repoussa, il la poursuivit dans les vagues et ils se baignèrent nus, comme au tout premier soir du monde. Ils firent l'amour comme on se noie, loin de la dèche de Malvesin, de Dédé le gitan, de Zoé, de Mamé, des enfants qui jouent dans la poussière. Loin des dents arrachées par un des bouchers de la ville. Puis ils restèrent immobiles, deux souffles haletants, allongés sur le tertre qui surplombait le long serpent des phares. Mario parla. Avec le reste de la tune, il avait acheté deux allers sans retour. Rita sourit et il se dit qu'elle devait être heureuse. Elle s'étira, laissa baigner son corps des vapeurs délétères.
Il se dit qu'il l'aimait.
Rita laissa le temps ruisseler autour d'elle, comme la vague se retire.
Il se dit qu'après, après tout, ça ne pouvait être pire.
Et il tira. Une balle. Posa le colt 45 et s'alluma une clop, serré contre le corps tiède de Rita.
Et puis, il contempla la mer. Une dernière fois.


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Une intense bulle d'humanité coincée dans les marges d'un corps social indifférent qui n'en saura jamais rien.
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Le lundi 17 Janvier 2006

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Léo Lamarche

Ca, c'est un épandoir, une décharge sauvage dans une banlieue sordide, à quelques encablures de l'autoroute.
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