Un Souffle, La Nuit

par

MAX OBIONE

Un souffle, la nuit





Sul finire di un giorno d’estate… Insensiblement, l’atmosphère prenait de l’épaisseur comme si les masses lumineuses s’appesantissaient sur l’horizon au fur et à mesure que déclinait le soleil au-dessus des rivages. Le vent s’apaisait, mais encore, sous l’accès d’un souffle, parfois les pinceaux au manche de bambou, pendus à un fil tendu entre les montants de la baie, tintaient sourdement. Guido pensa qu’il était temps de refermer le livre. Ses épaules et sa nuque douloureuses lui indiquaient pareillement que son travail prenait fin.
Il poussa le portillon et partit vers la place. La lumière taillait des ombres ; les angles des maisons étaient soulignés par des traits blancs. Les conversations bourdonnaient. Guido s’assit à la terrasse :
« Un expresso, Peppino ! ».
Le garçon hocha la tête et poussa le bouton du percolateur qui chuinta en lâchant des flocons de vapeur. Le café servi, il attendit comme à son habitude qu’il fut froid pour le siroter, à petites gorgées, entre ses lèvres presque closes, tandis que, tête droite, il faisait aller son regard circulaire sur les consommateurs. Les mêmes, chaque jour, identiques aux vieilles pierres d’un mur qu’on reconnaît lorsque vos pas vous mènent sur des chemins familiers. Je fais partie du paysage, pensa Guido, amusé et à la fois soucieux de l’assoupissement progressif qui semblait le submerger, jour après jour, depuis son arrivée.
La nuit venait peu à peu gommer les contours ; puis les ampoules rouges et jaunes accrochées au platane s’allumèrent donnant au bar un air de guinguette.
Guido porta la main à la poche de son gilet ; sous les mailles du tricot, il fit bruisser le papier de l’enveloppe qui contenait le dernier courrier de Le. Comme il en faisait des « cher professeur », à toutes pages. Ces marques de déférence n’avaient jamais disparu de ses correspondances malgré les reproches de Guido qui s’en trouvait agacé. Le éprouvait un profond respect pour l’occidental avec qui il communiquait depuis si longtemps, qu’il avait hébergé lors de ses séjours à Shanghai lorsqu’il avait approfondi ses connaissances de la calligraphie. Les quinze ans de leur différence d’âge n’y faisaient rien. Entre lettrés, s’était établie une connivence de chaque instant. Guido avait suivi Le, pas à pas, dans ses recherches historiques et Le avait aidé Guido à transcrire des centaines de textes anciens. L’enveloppe contenait encore l’estampage levée d’une inscription figurant sur un bronze datant de la dynastie Chang. Leurs échanges continuels, leurs découvertes partagées avaient scellé leur amitié. C’est à l’écriture dont le graphisme épuré avait entraîné chez lui une fascination esthétique que Guido devait cette passion pour l’écriture chinoise.
« L’encre fluide filant à la pointe du pinceau, l’inflexion du trait aggravé par le brusque abaissement retenu du poignet cabré, le délié asséché à l’issue d’un détour cursif, l’affichage maîtrisé du signe formulant l’espace de sa propre signification, la plasticité du langage totémique empli d’abstraction contrastée… » ainsi s’exprimait-il dans la préface de son premier livre.
Tout son être conscient s’émouvait, autant à lire ces signes qu’à les reproduire jusqu’à l’obsession. Il pouvait passer des jours à copier des calligraphies de Mi-Fei ou de Wang-To. Sa connaissance presque charnelle de la civilisation extrême-orientale ne lui avait jamais cependant permis d’accéder aux profondeurs de l’âme de ces peuples : il découvrait toujours une porte dissimulée dans la pièce où il pensait avoir tout exploré, tout élucidé, tout décrypté jusqu’au dernier signe, puis cette porte donnait sur une autre resserre emplie de mystères multiples, et ainsi de suite… C’est sans doute ce sentiment de quête infinie qui avait le plus excité son intelligence au cours de ces trente dernières années.
Le expliquait que Pékin bouillonnait ; que la fermentation estudiantine allait gagner les couches ouvrières ; que le parti était divisé… Loin de l’évènement, Guido sourit en ayant à l’esprit l’impotence des hiérarchies empilées et surtout le rôle du temps qui broie.
Il avait acquis progressivement l’indifférence du sage – ou du cuistre – devant ces moments éphémères qui ponctuent l’aventure humaine. Mais, il n’avait plus honte désormais de cette régression interne des idéaux de sa jeunesse. Sa sensibilité à l’égard de ces épisodes s’était bardée d’un cuir épais. Lointaine l’époque de ces émois réactifs qui enflammaient son verbe jusqu’à la véhémence, qui le portait à proférer des invectives dont la violence pouvait surprendre ses proches habitués à sa placidité radieuse. Mais, le hasard ou ce qui en tient lieu lorsque la volonté s’abstient, l’avait éloigné des champs où l’action guerrière, militante ou politique forge les légendes et les héros qui les peuplent. En fait, ses campagnes se résumaient, comme pour tant d’autres, aux cortèges braillards des rues de Paris, à la signature de pétitions ou d’appels en tout genre, aux diatribes furibardes dans des assemblées convenues. Ayant collectionné les lâchetés et les renoncements, réfugiés dans l’étude et la contemplation de l’art, il avait cependant conscience de n’avoir pas démérité et failli. Du moins tentait-il de s’en persuader pour ne pas gerber chaque matin devant son miroir. Comme d’autres sont destinés à être des héros ou des salauds, il s’était laissé aller à n’être qu’un éplucheur d’idéogrammes obscurs, un modèle d’intellectuel dont l’innocuité notoire fait frémir de dégoût l’amateur de destin tragique.
Aujourd’hui le principal était que la relecture de l’anthologie critique s’achevait ; quelques ratures rectifiant les erreurs de typo, des annotations au crayon enrichissant telles ou telles tournures, Le donnait – en ce qui le concerne – son aval pour l’impression définitive. Guido soupira, son œuvre monumentale consacrée à l’écriture du début des signes allait marquer la rentrée. L’éditeur piaffait d’impatience depuis sept ans déjà. Je l’entends d’ici se réjouir, pensa Guido.
Il redressa le buste, se cala au dossier du siège de rotin. Le vide, comme une douche de vide, tombait sur son corps lassé. Sa perception se limitait aux sons, aux odeurs et au spectacle de la place. Le garçon avait sorti un tuyau et aspergeait par grands cercles le sable gris au pied de la terrasse. Une odeur de pierre et de terre mouillées par l’orage envahissait l’atmosphère qui l’entourait, masquant provisoirement les relents mêlés de friture et de glaces aux fruits.
Combien de temps resta-t-il perdu dans ses pensées ? Une buée commençait à se déposer sur la table métallique ternissant sa couleur vive ; la terrasse était déserte désormais, même le serveur avait disparu dans son réduit. Les bruits s’apaisaient en dépit d’un flot lointain de paroles monocordes et saccadées. Guido comprit bien vite lorsqu’il entendit une explosion soudaine d’une rage immense : à n’en pas douter l’épique première de football venait d’encaisser un but. Puis le commentateur reprit son prêche morne et parfois haletant. Il posa le plat de la main sur le fer de la table mouillée. La fraîcheur l’envahit et il enfonça davantage le cou dans ses épaules relevées. Il régla, puis se dirigea vers la digue.
Les lampadaires diffusaient une lumière jaune rendant à peine distinctes les choses dans un rayon délimité par l’obscurité de la nuit sans lune. La mer prenait son tempo nocturne quand le vent est absent. Le soupir essoufflé du ressac affirmait la présence des flots. Il aimait cette promenade après sa journée de travail, assis à sa table envahie de feuilles maculées, d’ouvrages et de rouleaux.
Progressivement, ses pas le menèrent vers la villa où Maria devait l’attendre, ou déjà dormir. La bâtisse qu’on leur avait prêtée comprenait un étage ; une vigne mangeait l’enduit des murs ; une branche de pin couvrait le toit. Il s’introduisit sans bruit pour ne pas troubler le silence de la maisonnée : apparemment le sommeil était dans la place. Il laissa à sa droite le bureau et se dirigea vers le fond. Sa vision s’accommoda à l’obscurité. Il devina quelques mouches posées sur la toile cirée couvrant la table. Un morceau de pain raide et du fromage composa son dîner. Il but une rasade de vin à même la cruche. Il déposa le vase et dans le mouvement s’apprêta à monter l’escalier de pierres usées, abandonnant ses espadrilles. Pieds nus, il gravit les quelques degrés de pierre, tièdes et doux. Il marcha avec toute la légèreté que son corps permettait : pas question de réveiller Maria et de l’affronter au cours d’une scène.
L’entrée de la chambre était là, béante. Il entra sans bruit, se dégrafa, et fit tomber ses habits à ses pieds, en tas. Nu, il vint près du lit. Maria dormait avec cette respiration parcimonieuse qui, au début de leurs relations, l’avait inquiété ; un long moment, son souffle s’arrêtait, puis, comme par miracle, sa poitrine très lentement, enflait, puis le mouvement se bloquait à nouveau et, enfin, l’expiration s’accomplissait dans un léger râle analogue à celui de l’orgasme. Inévitablement, il songeait à la mort douce qui s’empare d’un être endormi pour l’étouffer sans violence, l’heure venue. Le mois dernier, Maria avait consulté le professeur Malipianti de Florence, spécialiste du sommeil, qui devrait l’accueillir dans sa clinique afin d’établir un bilan de ses apnées nocturnes. Il tira le drap doucement, découvrit en partie le corps de sa femme, sentit son odeur rousse. Il s’insinua doucement, par petites reptations, déposa le drap sur lui, surprit du regard l’éclat d’un anneau au milieu de ses cheveux épandus.
Sur le dos, les yeux grand ouverts, il tenta de ramasser ses pensées que la nuit s’apprêtait à engourdir dans la maison silencieuse. Le faisceau lumineux des phares d’une voiture traîna sur le mur de la chambre. Il chercha vainement le sommeil, se tournant, se retournant. La respiration désordonnée de sa femme l’obsédait. Passe encore son mauvais caractère, ses reproches continuels, mais qu’elle l’empêchât de s’endormir. L'impossible endormissement devint un supplice. Elle se débattit, raidit ses jambes dans une agitation semblable à celle d'un oiseau pris au filet battant des ailes, puis cessant ces mouvements inutiles, ses petits cris étouffés ressemblèrent à des rires. Il arrêta de peser de tout son poids et fit glisser l’oreiller. Le calme revint. Maria le regardait de ses yeux vides qu’il ferma doucement. Il s’endormit aussitôt.

1995

Depuis sa mise en ligne vous avez été
1493

visiteurs à consulter cette page

Vos commentaires
peuvent sauver
max obione

Commentaire
Nom
Mail
Recopier le code:
Le champs commentaire est obligatoire
Les commentaires apparaissent immédiatement

Les réclames du RayonPolar

Pour votre publicité, contactez le site

Pub sur RayonPolar

Sur les 32200 pages du Site
chiffres Google Le mercredi 3 Novembre 2011

1.89 euros au format Kindle
4.97 euros au format broché
sur








En accédant à ce site marchand par l'intermédiaire de ce lien vous soutenez financièrement le RayonPolar




(C) Les textes n'engagent que leurs signataires
RayonPolar
La majorité des illustrations de ce site sont des reprises des couvertures de la collection Néo et sont signées de
Jean-Claude Claeys.

Reproduit ici avec son aimable autorisation
Pour visiter son Site
Pour acheter des originaux
Cliquez sur l'image
RayonPolar
Site dédié au Polar (roman policier)
Si vous entrez directement sur cette page,
Retrouvez ses nouvelles en ligne, ses critiques de polars, de films, de séries TV
Sa liste de revues et sa galerie de couvertures de polars anciens.
Visitez le Rayon Polar
Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les gros mensonges et les statistiques.
- Benjamin Disraeli (1804-1881), homme politique britannique















Pinterest