De Si Petites Choses...

par

LEO LAMARCHE

Le billot.
C'est un tronc dénudé, relégué sous l'auvent. On l'a toujours vu là, raviné, grignoté par les intempéries. Et vaillant, avec ça, avec son cœur si creux que le chat roux a l'habitude de s'y lover, l'été. En hiver, le billot reprend son usage, quand le panier à bois est vide. Lorsque l'ennui paresse au coin du feu, chassé du jardin par la neige.
Dans les brumes du matin, une silhouette à casquette s'y affaire, pose une bûche et la fend à coups de hache précis. Dans un grand désordre de bois, de branches débitées ou intactes. Un tas de chutes, soigneusement ramassées dans un coin, pour apprivoiser la jeune flamme. Des cageots éclatés. La sciure et son odeur humide. Le vent par là-dessus, implacable, qui claque les draps gelés, raides pendus à leurs fils au bout des pinces à linge.
Han ! Han ! L'effort est rude et l'âge pèse aux épaules. L'homme crache, lève les yeux vers l'horloge de l'église, sous les haillons de neige accrochés au clocher. Dix heures. Il se redresse. Pose sa hache et reprend son souffle, les deux mains sur les hanches.

La hache.
Usée par les mains familières, elle attend contre le billot tandis que l'homme dresse des piles rectilignes. Rondins d'abord, grosses bûches ensuite, puis petit-bois, broussaille branchue.
Le vent chasse les brouillards et le soleil s'immisce, un rayon insolent fait briller le métal, s'accroche aux écaillures de sang sur la lame. La hache s'est tachée avant l'aube. À l'heure du sacrifice. Et le poulet sans tête a traversé la cour, tournoyé un instant sur lui-même pour aller se vider dans un coin. L'homme l'a ébouillanté, plumé, vidé et préparé. Sans aucun état d'âme. "Mange avant qu'on ne te mange !" comme disait la mémé.
La hache s'est reposée de son crime accompli parmi les outils. Puis elle a repris sa besogne. Tailler l'air sec d'un matin de janvier. Fendre, détailler, morceler. Laisser tacher son manche de suées. L'homme quitte l'abri et la reprend, tente d'assurer sa prise et sort un mouchoir de sa poche pour s'essuyer les mains.

Le mouchoir.
Presque aussi grand qu'une nappe, avec des rayures bleues et de larges carreaux. L'homme appelle ça "des mouchoirs agricoles". Il les achète à la bonneterie ambulante qui passe le dernier vendredi de chaque mois. Justement, ce matin, c'est son jour, à Gisèle, l'homme connaît la mercière depuis le catéchisme et les quetsches du verger du curé. Il lui a commandé des chaussettes et guette le bruit de la camionnette, tremblement de ferraille et klaxon aigre. Et il lui semble bien l'entendre… à moins que ce ne soit le bus de dix heures, toujours en retard. Faut voir…
L'homme passe son mouchoir sur son front, sur sa nuque, s'étanche et le fourre au fond de sa poche. L'église sonne la demie, un écho lui répond, l'homme délaisse le billot et la hache, s'éloigne à pas lourds dans l'allée vers la grille d'entrée du jardin.

La grille.
En fer forgé recouvert d'antirouille, elle court le long de la maison, délimite son domaine. S'arrête au muret du voisin. Pointue et imposante.
Au temps de l'innocence, le fils s'y pendait comme un singe et y faisait mille farces. Ensuite, il s'est mis à envier la vie qui s'écoulait, derrière, loin, bien loin, jusqu'à la ville. Aujourd'hui, il a mal tourné, il la tient, mains crispées, comme un prisonnier les barreaux d'une cellule. Il tend son visage émacié. Son corps troué d'angoisse.
Il n'est plus qu'un squelette, côté rue, qui implore. Il a tiré la cloche, comme un visiteur anonyme. Il veut parler au père, il doit parler au père, il faut parler au père qui s'approche, hésite un instant, remonte ses bretelles et tourne la clé sans un mot. Le fils entre et la grille se referme. Les deux hommes montent les marches du perron et se font face, sous la glycine.

La glycine se répand à flots autour de la marquise dont elle dissimule les carreaux brisés, l'été. L'hiver, elle se résume à quelques branches noueuses qui s'enchevêtrent. Se tordent en longs serpents de bois, le long des carreaux cassés de la véranda.
Petit, le fils aimait la bombarder de boules de neige, recevoir l'avalanche, s'ébrouer comme un chien mouillé. Transpirer de plaisir, sous le bonnet de laine. Maintenant, il claque des dents, de manque, de nuits blanches et de bien d'autres choses. Il a juste la force d'implorer, supplier, menacer. Que ça s'arrête, que tout s'arrête. Qu'on l'achève ou qu'on l'aide. Ou qu'on lui donne du fric pour que tout recommence. Pour que tout continue. De longues minutes s'égrènent comme des heures à l'horloge.
Furtif, il glisse son sac à dos de son épaule, le long de sa silhouette décharnée. Jusqu'à ses pieds aux rangers élimées où le bagage repose, informe, comme un vieux chien fatigué des galères.

Le sac à dos.
En cuir noir, largement blanchi aux coutures. La contenance qu'il faut quand on n'a pas d'attaches et qu'on dérive. À l'intérieur, matériel de survie, musique, shit et seringues. Cran d'arrêt. Garrot et plaquettes de médocs. Stéribox, Subutex et gâteaux pour la route.
"C'est pas un sac à dos, c'est une vraie quincaillerie !" a dit le flic de l'autre nuit. Un simple contrôle de routine. Sûr d'avance de son diagnostic, le flic : un TSF, Toxico Stade Final, avec sa came planquée dans les chaussettes. Un gramme, le dernier gramme, jeté au caniveau. Le tox a renâclé, le flic lui a fait remonter ses manches, a détourné la tête et l'a laissé filer. Dans certains cas, il n'y a plus rien à faire.
Toute honte bue, l'autre a remballé son matos, exposé aux regards sur le bitume trempé, comme l'étalage d'un bana-bana d'infortune. Il a remonté le sac sur son épaule. Il a disparu dans la ville, vers le canal. Au petit jour, avec quelques euros grattés ici et là, il prendra le car pour le village.

Le village.
Un hameau, plutôt. Quelques maisons frileuses autour de l'église franc-comtoise. Une rue principale, un dépôt de pain.
Après la montée, c'est l'arrêt du bus. Si bien en vue, l'arrêt, de chacune des fenêtres, que tout le monde l'a vu, l'étranger, débarquer du car de dix heures. Certains ne l'ont pas reconnu, d'autres lui ont trouvé une vague ressemblance et ensuite, tout le monde l'a remis. Un fils du coin. Un qui a délaissé la terre pour la poudre qu'on jette aux yeux des alouettes. Un qui est devenu un paria. Enfin, ça, c'est ce qu'on dit en le montrant du doigt, des bruits courent mais au fond, on ne sait pas.
Le fils est de retour et chacun, dans l'écart du rideau, se demande ce que va faire le père. Qu'est-ce qu'on ferait, à sa place ? Mais on ne veut pas être à sa place, Dieu nous en garde ! Déjà que… Les fenêtres cancanent. Les regards tissent des fils qui se croisent en toile invisible. Qui enserrent les deux hommes, toujours muets, immobiles, sous la véranda aux glycines desséchées par le vent. Midi sonne au clocher. Le hameau, araignée monstrueuse, attend le dénouement.

La toile d'araignée.
Elle patiente, fil après fil entrelacés, juste au-dessus des deux têtes entre les branches de la glycine. Un piège transparent, irisé, au soleil de l'hiver. Une fragile rosée d'eau y perle et luit dans les intervalles de vent sec. La bestiole s'est tapie dans un coin, comme inquiète.
Et le fils commence à parler, un halo s'échappe de ses lèvres pour se dissiper sur fond d'air gelé. Sa voix frémit, rebelle, au rythme de cette chose qui réclame dans ses veines. Un vertige, il tombe à genoux et se raccroche à la glycine.
Quand le père lève la main sur le fils, la secousse de la gifle se propage à la toile et fait tomber les gouttes en friselis sur l'herbe. Quand le père roue le fils de coups sourds, poings serrés refermés et genoux pliés, pieds chaussés de bottes en plastique, les secousses brisent l'ordonnancement des fils, qui s'enchevêtrent dans le vent. Quand le fils se redresse, se retourne, se révolte, l'araignée, aux aguets, s'affole, la toile tressaute et vibre, pour finir collée à la hache. Han ! Saut périlleux, l'araignée tombe, atterrit dans le sang, surnage en agitant les pattes.

Le sang.
Il a jailli du cou coupé en jet violent, puis un sourd bouillonnement par saccades, tandis que le corps s'affaissait sur le sol enneigé. Que l'araignée manquait se noyer. Que la tête s'en allait rouler près de l'auvent.
Le sang dégoutte, s'égoutte, trempe l'allée, trempe la terre, trempe la sciure et les plumes du poulet, dégage un halo tiède qui monte comme une voix invisible.
Le survivant comprend enfin, titube, s'assied sur le bord du billot, prend sa tête dans ses mains, et ses larmes se mêlent au sang répandu par la hache.
Bientôt, l'horizon se fait rouge et le soleil décline.






Cette nouvelle appartient au recueil "Noir sur fond vert", disponible sur le site ecrivainsenligne.com avec d'autres recueils de Léo Lamarche : "Légendes urbaines", "La dormeuse blème", "Billy" et de bien d'autres nouvellistes.



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