Le Maître Du Jeu

par

JEANNE DESAUBRY

Le Maître du Jeu

Paris - Vingt et une heures. ZebigBoss regardait son écran s’éteindre. La session hebdomadaire s’achevait par la disparition progressive de ces clignotements amicaux qui d’un pays à l’autre les unissaient, lui et le clan des Warriors. La colère, mêlée d’angoisse, et un sentiment terriblement oppressant d’impuissance se disputaient son esprit épuisé.
Cruella94 avait faibli avant de disparaître, le compteur d’énergie dégringolant vertigineusement dans la zone noire.
TerminatorII était resté le dernier.
ZebigBoss repoussa sa chaise à roulettes d’un mouvement exténué des poignets. Il venait de lutter vingt-quatre heures durant. Ce qui aurait dû être une session de jeu plaisante avait tourné au cauchemar.
Depuis deux ans maintenant, il bâtissait un univers qui au départ n’avait appartenu qu’à lui. Il y avait progressivement fait entrer des amis proches, ensuite des joueurs lointains avec lesquels il avait correspondu des mois durant avant de les autoriser à se joindre à eux.
ZebigBoss : Sniper ne se joindra pas à nous ce soir. Sa bécane est en restauration.
Cruella94 : Shiiiiit ! Je comptais échanger mes florins !
ZeuS : Frime pas Cruella, tu l’as jamais « fraggé ».
Cruella94 : J’y arriverai. Je suis entraînée à mort.
ZebigBoss: Je vous propose une session collective la semaine prochaine. Confirmez.
Cruella94 O.K. Je suis dispo toute la semaine.
ZeuS : Peux pas mercredi. Suis sur un autre site.

ZeuS : Je blaguais…

ZebigBoss cumulait les rôles de prêtre célébrant leur culte à la divine Séfaros et de père virtuel. D’arbitre aussi. Les personnages étaient siens. Il leur avait injecté son sens esthétique. Il était le Maitre du Jeu.
Le casting avait été sévère. Pour incarner une de ses créations, il fallait faire totale allégeance. Son monde était très fermé, protégé. Seuls y accédaient une poignée d’initiés. Il l’avait voulu ainsi.

JEU
Les vélos filaient entre deux hauts murs. Au bout du chemin défoncé, des grillages remplaçaient le parpaing brut. Des chiens écumants aboyaient en se jetant sur les mailles qui cliquetaient sous leurs assauts furieux.
Il fallait aller vite, très vite. La nuit était partout. Seule une lumière brillait au bout de l’inquiétant tunnel d’obscurité.
Les feux illuminaient le temple de Séfaros. La statue divine s’élevait, plus haute que les habitations avoisinantes, des flammes au bout de ses nombreux bras.
DarkQueen: Je ne me souviens plus des codes d’entrée.
KingGang : Passe derrière moi.
VOUS POUVEZ ECHANGER PENDANT LE JEU MAIS VOUS PERDREZ DES POINTS. LE SALON EST FAIT POUR METTRE AU POINT DES STRATEGIES. ATTENTION, DANS LE TEMPLE IL EST INTERDIT DE PARLER.
Le message de ZebigBoss s’affichait en bandeau défilant en haut de l’écran, en lettres de même graphisme que les inscriptions à la gloire de Séfaros.

ZebigBoss adorait les gros seins. Tous ses personnages féminins en étaient dotés. Même les guerrières étaient encombrées de mamelles surdimensionnées qu’il mettait en valeur avec des petits débardeurs étriqués.
L’avatar de Cruella94 ne dérogeait pas. Quant à KingGang il ressemblait à tous les personnages masculins : épaules monstrueuses et cuisses animales, quelque chose comme un Schwarzeneger. En pire.
KingGang et DarkQueen étaient arrêtés côte à côte. Malgré les répétitions et les conseils des autres, KingGang se sentait troublé. Il ne reconnaissait pas bien la topographie des lieux. Le décor du temple était inquiétant. Quelques torches éclairaient à peine la grande salle, la transformant en grotte. De multiples petites statues de Séfaros les regardaient et la lueur des torches donnait un brillant inquiétant à leurs prunelles. Au bout de l’allée qu’il fallait remonter, la grande statue en or luisait d’un éclat quasiment érotique, soulignant le galbe exagéré de la poitrine de l’idole.
Ils avancèrent prudemment, DarkQueen prenant soin de mettre ses pas sur les mêmes dalles que son compagnon. Certaines vibraient légèrement d’une lueur qui leur apprenait qu’elles basculeraient dans la lave s’ils commettaient l’erreur de poser le pied dessus. D’autres s’ouvraient sur des gouffres béants au fond hérissé de piques.
Le temps leur était compté. Ils accélérèrent. Il fallait dépasser le temple, après avoir échappé aux multiples dangers qu’il recelait, pour aborder les salles du monastère. Ils étaient censés y trouver un vieux moine qui leur donnerait le parchemin portant les indications de la suite du parcours.
DarkQueen n’y parvint pas. Ils se trouvaient dans un décor de cloître rappelant une abbaye cistercienne, hormis les seins généreux de Séfaros partout répétés. Surgissant de derrière un pilier, sans signe avant-coureur particulier, un serpent gigantesque se dressa derrière elle. KingGang ne pouvait utiliser aucune de ses armes acquises après des rixes avec les voyous tatoués du dehors, ceux qui occupaient les rues désertes. Le temps qu’il se décide à revenir sur ses pas, DarkQueen tombait au sol en poussant un gémissement théâtral, quasi-orgasmique, et le serpent fuyait par une bouche d’évacuation au sol.
KingGang hésita un instant. Il restait une épreuve à faire obligatoirement en duo. Il devenait inutile de continuer. Mais il enrageait. Il avait dû attendre plusieurs semaines pour entamer cette épreuve et cette saleté de serpent fichait tout en l’air.
KingGang : C’est quoi ce bordel ? On n’a jamais eu ça dans les éléments à traiter. Pourquoi tu as fait ça ZebigBoss ? Tu avais donné l’assurance qu’on avait traité tous les ennemis potentiels avant le moine !
ZebigBoss : Passe en mode sortie d’urgence du jeu. N’enregistre pas. Sors de là.
KingGang : Eh ! Pas question ! J’ai accumulé vachement d’armes. J’ai même une bombe bactériologique. Pas question que je laisse tomber ! Tu sais combien de temps il m’a fallu pour y arriver.
ZebigBoss : Ce que je veux dire, c’est : TIRE TES FESSES DE LA ! Maintenant ! J’ai enregistré tes données. Tu les récupéreras… Si tout va bien. Ton avatar a un problème. Tu sais qu’il me faut plusieurs jours pour les remettre en fonction quand vous vous faites fragger. Regarde ton énergie. Sors du jeu, je te dis !
On pouvait râler, mais on ne pouvait pas désobéir. KingGang quitta le jeu, avec un dernier coup d’œil dégoûté vers le corps de DarkQueen qui devenait déjà transparent.

Les deux joueurs passèrent un bon moment dans le salon virtuel à commenter leur mésaventure. D’autres participants se joignaient petit à petit à eux. L’incident n’était pas isolé. Tous se plaignaient que ZebigBoss avait ajouté des imprévus dans les parties, rajoutant des dangers mortels où il n’aurait pas dû s’en trouver.
La partie de ce soir, qui devait départager les meilleures équipes mixtes, se soldait par de monstrueux embrouillaminis. Etaient apparus des vers, des serpents, des dragons, des sortes de scarabées géants qui s’en étaient pris aux équipes. Le même scénario s’était partout répété. Impossible de déterminer des gagnants dans ce bazar ambiant. Il restait une partie en cours. TerminatorII avait refusé de quitter le jeu. Il était seul. Sa compagne se plaignait : elle trouvait peu crédible qu’il l’ait lasérisée par accident.
Quelque chose se passait sur leur réseau très privé. Quelque chose qui n’était jamais arrivé. ZebigBoss ne répondait plus à aucune sollicitation.

JEU
TerminatorII se baladait, absolument seul. Il y eut un grand blanc sur le net, quand tous se rendirent compte qu’il avait atteint un niveau que personne n’avait jamais pénétré avant lui. En haut de chacun des écrans, dans le carré destiné à suivre les parties en direct, TerminatorII se tenait, immense. Son armure de cuir noir brillante et son bras bionique en alliage léger brillaient tous deux dans la lueur dansante des torches. Jambes écartées, il était arrêté devant une porte monumentale où des bas-reliefs de cuivre et d’airain représentaient Séfaros, la divine, aux bras entrelacés de serpents.
TerminatorII recula comme pour prendre son élan Ils retinrent tous leur souffle. Le guerrier leva sa hache à deux tranchants et se jeta sur la porte. L’image tourbillonna dans une explosion de flammes orangées, blanches, jaunes au cœur vert.
Quand les flammes disparurent, TerminatorII se tenait toujours debout, sa hache à l’épaule, et si la définition avait été assez bonne, ils auraient pu voir un sourire mauvais sur sa face de brute.
L’écran devin subitement noir.
Partie plantée.

Paris - Gare de Lyon - 23 heures.
A l’insu de Zebigboss et de tous les autres joueurs, KingGang, DarkQueen et Cruella94 se retrouvèrent sur le quai de la ligne B.
Cruella94 fumait quand elle ne se dévorait pas les ongles. Elle était toujours un peu comme ça, mais ce soir, elle était particulièrement agitée. KingGang et DarkQueen affichaient le même look basket-baggy. Ils s’étaient retrouvés plus tôt et s’étaient fait une petite ligne pour retrouver leur calme.
La rage les habitait tous trois. Ils avaient perdu en un soir tous les avantages obtenus au long d’heures gagnées sur leur sommeil. Pour DarkQueen, c’était en cachette de sa mère qui voyait son ordinateur comme une émanation du malin. Heureusement qu’elle picolait assez pour ronfler devant la télé allumée, souvent dès le journal télévisé. Comme ce soir.
Leur conciliabule dura un moment.

ZebigBoss avait abandonné le commentaire de la partie pour se concentrer sur les désordres du système. Il s’en voulait terriblement. Il n’avait rien vu venir. Les attaques virales lui avaient paru plus fréquentes ces derniers mois mais ses défenses empilées en pare-feu le protégeaient totalement. Du moins voulait-il le croire.
L’apparence de l’avatar de TerminatorII avait été le premier signal du grand foutoir qui suivit. Il avait été modifié ! Et ça, c’était impossible. Puis tout lui avait échappé. L’élimination des autres joueurs par des artéfacts inconnus et l’ultime rempart qui avait sauté sans causer de dégât à TerminatorII.
Un fichu hacker avait pris les commandes du jeu. Compte tenu de l’étendue de la mainmise, le travail de sape ne devait pas dater de la veille.
La compétition de ce soir était le prélude à la grande partie ouverte en réseau international, destinée à pénétrer le monde des grands. ZebigBoss trimait depuis des mois pour peaufiner son propre jeu. Celui qu’il comptait encore améliorer pour mieux se vendre ensuite. Il lui fallait ça pour valider ses compétences, et ce salaud de TerminatorII avait tout fichu en l’air. La seule ressource avait été de déconnecter le serveur principal du réseau. Cuisant, insupportable aveu d’échec, alors qu’il se sentait si près du but.
Dans sa cité, une fois de plus la fenêtre de ZebigBoss fut la seule à rester allumée toute la nuit. A la différence des autres, la lumière bleue projetée par l’écran était fixe. Le monde entier était au bout de sa souris. Et ses alliés étaient partout.
RedSamuraï était le meilleur pisteur. Il allait le mettre sur les traces de TerminatorII.

Tokyo - 6 h 00 du matin.
ZebigBoss : Il faut que tu y arrives. Je ne trouve que des traces inutilisables sur mon site. Piste-le pour moi.
RedSamuraï : Ouais ! Je vais te localiser ton hacker. Pas très malin. Je vais vérifier les sites mondiaux pour Everquest et Country strike. Forcément, ce tordu y joue, et sûrement avec le même pseudo. Je ne pense pas qu’il aura pas pris les mêmes précautions. Pas de raison. Par contre, sur ton site, il était bien planqué. Les banques de données aiment me parler. Dès demain, tu sauras tout : jusqu’à l’âge de sa varicelle. C’est un serment, man !

Le palier puait la pisse de chat. La lumière s’éteignait au bout de vingt secondes, juste pour forcer les squatters de palier à aller zoner ailleurs. KingGang, DarkQueen et Cruella94 attendaient dans l’escalier froid et inconfortable. L’appel vint du sous-sol. Ils suivirent la silhouette jusque dans les caves. Puis, un improbable réseau de couloirs obscurs les mena de cave en cave sous d’autres bâtiments de la cité. Ils finirent par ressortir.
Le deal eut lieu contre un pilier, sous la voie expresse. L’humidité les faisait frissonner, autant que le grondement des poids lourds qui défonçaient la nuit de leurs phares rageurs, la-haut.
ZebigBoss et RedSamuraï avaient pisté le hacker de coins en recoins du net. Mais s’ils étaient bons pisteurs, ils étaient piètres chasseurs. Leur Maître du Jeu fournit à son clan le nom, l’adresse. Il leur incombait de trouver le moyen. C’était le clan des Warriors. Ils devaient, à présent, mériter leur titre.

Paris- métro Opéra - Huit heures trente.
La cohue des gens pressés bousculait le trio encore hébété par les mélanges de la nuit. Came, trouille et bravade. Ils s’étaient réparti la tâche. KingGang l’avait suivi grâce aux indications de ZebigBoss. Le plan de secours prévoyait que Cruella94 serait à la porte de son bureau le soir à partir de 18 heures s’il leur échappait ce matin. DarkQueen tournait le dos au quai. Le texto qu’elle reçut lui permit d’être prête à temps. Il fut pris en tenaille.
Sur le quai bondé, une bousculade, des protestations…Les inquiets s’accrochèrent à leur sac.
Le cadre en costume gris rayé, sacoche et journal en main, lunettes et oreillette eut à peine le temps d’un cri, vite étouffé par le fracas du train. Ce matin-là, pour la première fois depuis qu’il avait pris ses fonctions de responsable de la cellule « investissement » au siège français d’une compagnie d’assurance suisse, il se ferait attendre longtemps.
Le trafic fut interrompu le temps de libérer les voies. Dans la confusion, la disparition des pousseurs passa totalement inaperçue. Les usagers grommelèrent : choisir une heure de pointe pour en finir avec la vie et ses emmerdements ! La compassion est un produit de luxe réservé au prime time.
Le trio des Warriors s’était dissous sans bruit dans la foule, comme on quitte une partie. Pas plus dur que ça.

Depuis la mort de leur mère, le faux désespéré vivait seul avec son jeune frère de onze ans.
Celui-ci ne fut pas avisé tout de suite de cette absence inhabituelle de son aîné. Quand le téléphone sonna, il ne répondit pas. Il était trop occupé.
C’était mercredi. Il avait tout le temps. Les trois moniteurs brillaient doucement dans sa chambre. Ni son grand frère, ni la femme de ménage n’avaient le droit d’y entrer, de toucher le moindre câble, la moindre prise. Pas même d’ouvrir les volets. Il aimait le secret. Peut-être, un jour, raconterait-il à son frère comment il avait possédé un amateur de plus. C’était si simple et si facile. Grisant !
Sur son écran, la carte du monde scintillait. Certains effets d’hier méritaient qu’il les améliore…
Ses objectifs étaient multiples : après la main-mise sur ce jeu, il ambitionnait de pénétrer des systèmes plus sophistiqués. Le Pentagone était d’un autre niveau de difficulté. Il se savait doué, il voulait battre le record de jeunesse des hackers. Son financier de grand frère, qui n’y connaissait rien, ne comprenait pas ça. Peu importait !
Il allait mériter son titre de Nouveau Maître du Jeu.
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