Le Verre De L'amitié

par

V LE BONNEC

Le verre de l’amitié



Les élèves sortaient maintenant les uns après les autres dans un brouhaha enfantin. Pour un peu, on se serait cru reparti 2500 ans en arrière sur l’agora d’Athènes. Un méli-mélo de voix plus ou moins fortes. Mélange de timbres et d’idées à tout va. Ça discutait sec au sortir du cours de Marc.
Il s’en étonnerait toujours. Cette propension des élèves à discuter de tout et de rien sitôt la cloche sonnée. Il venait de leur expliquer une heure durant le concept de vérité en philosophie et les voilà qu’ils parlaient de leur prochaine sortie, du dernier concert ou des dates de leur prochain examen. Mais comment faisaient-ils donc pour faire abstraction de la sorte de tous leurs soucis, être attentif en cours pendant une heure et repartir de plus belle dans leurs inquiétudes ? Vraiment très forts, se dit-il, ces ados.
Il s’assit à son bureau et fouilla dans sa sacoche en cuir. Cadeau de sa mère pour la réussite à l’agreg’. C’était il y a bien longtemps déjà. Quinze ans déjà. Il avait quinze minutes avant son prochain cours. Les terminales littéraires, cette fois. Il savait de quoi il allait leur parler. Il était prêt. Il n’était pas comme ces profs qui veulent se faire mousser en disant qu’ils improvisent. Lui, c’était la rigueur scientifique. Le cours récité à la virgule prêt. Son heure était soigneusement planifiée. Bref, il était paré à toute éventualité.
Il ouvrit sa sacoche et en sortit un épais dossier jaune. Il avait noté au marqueur dessus « mas de Tarascon ». Un vrai désastre oui, ce mas. Il fallait en finir. Trop d’années de gaspillées. Mettre un point final à cette ridicule aventure. Oui, c’en était devenu ridicule. En finir. Il tourna avec amertume les pages de son dossier. Si c’était à refaire, il ne signerait pas ce maudit papier. Qui achète en viager aujourd’hui ? Faut vraiment être stupide. Qu’est-ce qui lui avait pris ?
L’affaire était juteuse. Un magnifique mas près de Tarascon. Une région magnifique baignée de soleil. Le mas, splendide au milieu des oliviers. Un vaste champ d’oliviers où le vieux cultivait des fruits bien goûteux. Une huile reconnue partout dans la région. Son jardin immense dans lequel Marc avait déjà imaginé les plans de la piscine. Pour une bouchée de pain, Robert avait dit. Robert son ami. Quel ami ? Qui furetait pour lui les bons plans immobiliers de la région. Robert, le spécialiste des agences. Une mine d’informations, celui-là. Pour le coup…
« Le seul problème, avait dit Robert, c’est le vieux.
- Quel vieux ?
- Le propriétaire pardi ? J’te l’ai pas dit ? »

Non, il ne lui avait pas dit. Le propriétaire était effectivement en vie. Il mettait sa propriété en vente en viager. C’était ça le hic. Marc en avait entendu parler de ce type de vente. On payait mais on ne pouvait pas bénéficier de son bien avant la mort du propriétaire des lieux.
« Donc, si il crève pas, on continue à payer pour rien ?
- En quelque sorte. Mais dès qu’il disparaît, tu deviens propriétaire des lieux.
- J’en suis heureux, avait-il répondu un peu ironiquement. »

Finalement, Marc avait signé. Un samedi matin, c’était. Il pleuvait. C’était un signe. Il aurait dû s’en douter. Et, à défaut d’huile d’olive, l’affaire avait tournée au vinaigre.
Le vieux n’était pas acariâtre, ni même méchant. Pas une de ces images qu’on pourrait trouver dans pareille circonstance. Il était plutôt sympathique même. Ils avaient donc signés puis étaient allés scellés leur pacte autour d’une eau de vie maison façon le vieux dans l’objet même du contrat : le mas.
Marc regardait maintenant le bilan de santé du vieux obtenu un peu bizarrement. Volé serait plutôt le bon mot. Ce Robert ! Il savait toujours trouver les arguments.
Cancer de l’estomac. La conclusion était sans appel. Pas plus d’un an d’espérance de vie. « En plus, le vieux ne se soigne pas. Il bouffe pas ses médocs » avait spécifié Robert. Comment il le savait, d’abord ? Tarascon est une toute petite cité. Tout se sait. Et puis, il avait déjà été invité à boire des canons chez lui. Il voyait bien, quoi.
« Alors, même si tu craches pendant un an, au pire deux ans, t’as vu ce que tu gagnes ? De l’or en barre, mec ! Il est sûr de clamser, le bougre ! »

Mais cela ne s’était pas tout à fait passer comme cela. Le vieux n’avait pas clapoté la première année. Il allait plutôt bien même. Marc, il n’avait pas trop paniqué sur le coup. Au bout de 18 mois, il avait commencé à se poser des questions. Puis deux ans. Puis trois. La santé allait mieux. Ce n’était pas la faute de Robert. Tant mieux pour le vieux mais Marc, quand même, il aurait préféré le voir six pieds sous terre. Il aurait même aidé les croquemorts à creuser la tombe en cas de besoin. Il était prêt à tout.

Sur le chemin du retour, il décida de passer au mas, histoire de discuter et de remettre les pendules à l’heure une bonne fois pour toutes. C’est vrai qu’il avait changé, l’ancien. Marc avait multiplié ses visites ces cinq dernières années. L’autre commençait à sentir son empressement. Ça l’irritait et on pouvait le comprendre. Ils étaient l’un et l’autre dans une situation difficile. Le premier soi-disant condamné par un cancer fulgurant tenait toujours debout depuis dix ans, s’accrochait à son bout de terre mais sentait qu’on le tirait vers sa tombe ; l’autre qui payait pour rien depuis tout ce temps et qui ne pensait qu’à une chose : que le vieux clapote. Les relations entre eux ne pouvaient qu’être…délicates ?
Il gara sa voiture sur son parking et monta les trois étages. L’appartement était vide, sombre et froid. Il n’en pouvait plus d’être là. Au loin, le train s’arrêtait en gare. Le grincement des freins de la machine, les hauts parleurs et la voix suave de l’hôtesse, le ronronnement régulier, lent, lancinant de la locomotive. Il n’en pouvait vraiment plus.
Il se décida à se rendre une ultime fois au mas. Dès demain, il irait. Il fallait vraiment mettre un terme à cette mascarade. Il alla faire son sac. Il y déposa quelques vêtements, histoire de tenir deux ou trois jours. On ne sait jamais. Puis, il se dirigea vers la cuisine. Ouvrit un placard. En sortit la petite fiole. Savoureux mélange qu’il avait préparé pour le vieux. Un petit cadeau du prof de philo. Il esquissa en pensant à son plan.
Quelques minutes plus tard, il s’enfonça dans un sommeil sans rêve.
Le lendemain, il prit la route.

L’accueil avait été bref et courtois. On était bien loin de la chaleur d’antan. Le vieux sentait il quelque chose ? Avait-il quelques prémonitions ?
Les deux hommes avaient discuté longuement sur le perron de la maison. De tout et de rien, ils avaient parlé : des oliviers qui donnaient bien cette année, de la mairie qui voulait construire un terrain de jeu devant, mais ça il ne le verrait jamais, il serait mort avant…et puis au bout d’une demi-heure, Marc avait été invité à rentrer.
- Vous boirez bien un petit coup ?
- Justement, j’ai apporté ce qu’il faut, avait répondu le prof, en tâtant son sac. Là-dedans, un subtil mélange maison ! Comme vous les aimez !
- Au diable votre mixture, avait rétorqué l’homme, c’est pas à mon âge que je vais goûter ça ! Venez voir plutôt.

Il avait sorti deux petits verres. La tension montait dans la petite cuisine sombre. Marc avait bien entendu insisté pour que l’autre goûte son alcool. Le proprio campait sur ses positions :
- Après, après, on verra ! fit il en versant un liquide verdâtre dans le verre de Marc.
- Promis, je goûte le votre et vous prenez le mien !
- Oui ! d’accord !

Marc avait pris le verre à pleine main et avait bu presque cul sec. C’était fort, très fort même. Ah ! ces vieux alors !
- C’est bon, c’est quoi ? demanda t-il en étouffant une toux.
- Oh ! vous n’avez rien remarqué ?
- Ben non !
- C’est juste un alcool de poire, maison bien sûr. Avec un zeste de ciguë. Vous savez cette herbe ultra toxique avec laquelle on avait empoissonné Socrate. En tant que prof de philo, je trouvais le clin d’œil sympa. N’est-ce pas ?

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