Lucinda

par

JEAN-CLAUDE RENOUX

Lucinda

Sue-Helen souffrait d’un handicap. Toute petite déjà elle jaugeait les hommes au premier re-gard et ne pouvait en aimer aucun. Aucun, sauf Abe bien sûr, mais Abe n’était pas un homme, c’était un ange !

Ils s’étaient connus à l’école maternelle. Plus petit que les autres enfants, avec son casque crépu et les énormes lunettes aux verres si épais que les yeux lui dévoraient le visage, Sue-Helen avait d’entrée ressenti pour lui des instincts que l’on pouvait qualifier de précocement maternels. D’autant qu’il n’était pas facile de s’appeler Abraham dans un quartier que l’on disait défavorisé et dans une classe où les autres enfants (hormis Sue-Helen) se prénommaient Mouloud, Rachid, Farida et Hamed. À partir du CE, on ne l’appelait pas autrement que « le juif ». Abe avait bien tenté de protester, de dire qu’il s’agissait d’une erreur, qu’en réalité il se nommait Ibrahim ; ses parents ne l’entendaient pas ainsi ; les maîtresses continuèrent à l’appeler Abraham, et les autres enfants « le juif ». Jusqu’au jour où Sue-Helen s’en fut trou-ver la directrice et lui dit que si on n’appelait pas Abraham Abe, ils fugueraient tous les deux, et que s’ils tombaient sur un vilain monsieur comme ceux dont on parle à la télévision, ce serait de sa faute à elle ! Soufflée par le culot de l’enfant, la directrice avait ri, et avait passé la consigne à ses collègues : dorénavant Abraham serait Abe. Pour la famille, Abe n’étant que le diminutif d’Abraham, et comme cela faisait « States », le fils Benamou (c’était le nom de fa-mille d’Abe) ne reniait donc rien de ses origines. La fillette s’était chargée des autres enfants. Comme elle avait un don pour trouver le point faible de chacun et qu’elle avait la langue aussi vive que l’intelligence, il en fut comme elle l’avait décidé et on n’appela plus jamais Abe « le juif » !

Les années passant, Abe s’était adonné à la musculation et aux arts martiaux, et on lui chercha d’autant moins de poux sous la kippa qu’il n’en portait pas. L’autre grand centre d’intérêt d’Abe, c’était la musique. Doué pour le piano comme pour la guitare ou l’harmonica, Abe pensait blues, jouait blues, lisait blues, et il avait refilé le virus à Sue-Helen. Ils passaient des heures vautrés sur le divan du salon des parents d’Abe à écouter les standards du blues et à parler d’avenir !

S’ils affectionnaient le divan des parents d’Abe plutôt que celui de la mère de Sue-Helen, c’est que la grosse ne le quittait plus guère que pour faire des courses et se faire à bouffer de-puis la mort de son mari. Elle avait rêvé des années durant de gagner le gros lot qui leur per-mettrait de vivre comme dans son feuilleton préférée au point d’appeler sa fille comme l’autre outre à whisky (à moins que ce ne fût Pamela qui picolât, Sue-Helen ne s’était jamais pas-sionnée pour Dallas, et frémissait à l’idée que garçon elle se serait appelée JR), dépensant l’argent du ménage en millionnaires et autres jeux à la con pour gogos fauchés, pendant que le père se crevait le cul pour gagner son smic mensuel dans la dernière usine encore en activité à 10 bornes à la ronde, attendant la retraite pour « faire ce que j’ai toujours voulu faire », comme il disait. Quant il avait enfin obtenu une préretraite contrainte et forcée pour cause de fermeture définitive de la taule, il avait dit qu’il était enfin libre « de faire ce que j’ai toujours voulu faire »… Mais quoi ? Il chercha trois mois ce qu’il avait toujours eu envie de faire, et ne trouvant point, il se pendit ! Ce qui fit perdre à sa femme le goût du jeu, et lui fit gagner plusieurs kilos ; elle remplissait avec le même empressement le frigo qu’elle mettait d’acharnement à le vider… Jusqu’au jour où Sue-Helen en eut sa claque de voir sa mère bouf-fer et pleurer, pleurer et bouffer, et se trouva un appartement, trop petit hélas pour qu’on y mette un piano, d’où le divan des parents d’Abe qui continua à leur servir de studio…

Abe et Sue-Helen avaient des projets d’avenir, d’avenir professionnel s’entend, puisque selon Sue-Helen Abe était un ange, et que les anges, chacun sait c’est cela depuis la chute de Cons-tantinople, n’ont pas de sexe.
Ce qui n’était certes pas le cas de Sue-Helen qui, si elle n’aimait d’amour aucun homme, ap-préciait de temps à autre d’en avoir un dans son lit.

Un jour, un homme qu’elle avait choisi mais qui avait cru la lever dans un bar, l’avait accom-pagnée jusqu’au petit appartement. Le genre bellâtre qui garde ses chaussettes pour faire l’amour. La jeune femme s’était dit que ce serait bien de faire ça avec Lucinda Williams en musique d’ambiance. Brusquement le connard se retira, se dirigea vers le lecteur de CD, l’ouvrit, prit le disque, ouvrit la fenêtre et le jeta !
- Excuse-moi poulette, ça me déconcentre !
La poulette ne fit ni une ni deux, prit les vêtements et les chaussures du connard qui suivirent le même chemin que le CD. Une baffe, une autre, Sue-Helen avait du répondant et elle prit les choses en main, elle choppa l’autre par les couilles et commença à serrer.
- Maintenant tu te casses où je te les arrache !
Le connard verdit et réussit à articuler :
- Mais je ne peux pas sortir comme ça !
Sue-Helen attrapa la première robe qui lui tomba sous la main et mit le mec en chaussettes à la porte :
- Tu n’as qu’à te mettre ça sur le cul !
Puis elle se mit à la fenêtre pour suivre la suite des événements. Le connard en robe se baissait pour ramasser ses fringues laissant voir chaque fois son cul poilu. Une voiture de police s’arrêta, la vitre s’abaissa. Une femme flic s’adressa à l’homme qui tenta d’expliquer ce qu’il foutait là en robe tout en montrant la fenêtre de Sue-Helen.
- Laisse tomber, gueula celle-ci, c’est pas un bon coup et il a un tout petit zizi !
La femme flic et Sue-Helen furent pris de fou rire, les fenêtres s’ouvraient, les voisins gueu-laient avant de rire à leur tour. La voiture de police démarra. La femme flic ne devait pas avoir totalement repris ses esprits puisqu’elle grilla un feu rouge et faillit emboutir un livreur de pizza en scooter, qui freina à temps, mais dont tout le chargement vint s’écraser sur le pare brise de la voiture.
Quand au connard, il gueulait en essayant d’enfiler son pantalon, en se cassant la gueule avec régularité car il s’obstinait à mettre deux jambes dans la même manche :
- Salope, putain, connasse, tu vas voir ta gueule quand je vais revenir demain !
Deux jeunes homos habitaient en face. Le plus jeune décida d’ajouter sa touche perso à la scène :
- Il va la fermer sa grande gueule, le gros pédé !
- Ouais, pédé, pédé, gueulait à son tour son compagnon !
Finalement, tant bien que mal, le connard finit par se rhabiller et disparut sans demander son reste.
Sue-Helen, qui ne pouvait aimer d’amour aucun homme, avait du tempérament !

Et un sacré beau brin de voix.
Si Abe maîtrisait à la perfection la guitare, le piano et l’harmonica, Sue-Helen se jouait à merveille de la gamme pentatonique !
Ils se constituèrent donc un répertoire, Koko Taylor, Sister Rosetta Tharpe, Cassandra Wil-son, Shemekia Copeland, Nina Simone, Billie Holliday, Ella Fitzgerald, le meilleur du blues et du jazz, avec quelques gospels empruntés à Mahalia Jackson et Marion Williams.
- On n’a rien inventé, disait Abe, Ray Charles, Wilson Pickett, Aretha Franklin et Otis Red-ding ont fait ça avant nous, on va se la jouer Rytm’n blues !
- Et Lucinda Williams, j’aimerais bien une ou deux chansons de Lucinda Williams !
Age faisait la moue :
- Trop sucrée, ta Lucinda Williams !
Mais il céda, comme toujours !

Quand ils estimèrent le tour de chant au point, Abe prit rendez-vous avec le cousin d’un cou-sin d’un cousin, Daddy Sam, qui tenait une boîte. Ils se présentèrent en début d’après-midi au club du cousin du… La femme de ménage leur indiqua où se trouvait le bureau du Big Boss. Quand elle vit le personnage, Sue-Helen le sentit mal. Le chapeau à la JR, le brushing, la veste de daim avec des franges qui lui arrivaient à mi-cuisse, la chemise de jean à motifs pseudo sioux et le cordon en guise de cravate retenu par une turquoise grosse comme une noix, le ceinturon énorme à tête de buffle grosse comme le poing de la jeune femme, le jean sur mesure, à se demander s’il n’avait pas fait faire avant un moule pour mettre en valeur ses attributs masculins, des botes texanes à bouts ferrés, la chaîne en or épaisse d’un doigt autour du cou, les bagouzes, la gourmette, et un accent américain mâtiné d’inflexions pieds noirs… La totale quoi !
Il fit la grimace en voyant la robe noire que Sue-Helen avait étrennée pour l’occasion :
- Pour le look, babe, ça ne colle pas avec la boîte, mais on verra ça plus tard. On va d’abord voir ce que tu as dans le ventre. C’est quoi déjà ton nom de scène ?
- Lucinda !
C’était venu comme ça, elle n’y avait pas réfléchi avant !
- Ouais, j’aurais préféré un truc plus States, du genre Sue-Helen, tu vois, mais on peut en changer, t’es bien d’accord ?
- Ça fait un peu Dallas, non ?
- Ben c’est ça mon créneau, babe. Bon, assez causé, on va bosser !
Il les conduisit jusque dans la grande salle et Abe se mit au piano. Quand Sue-Helen eut fini son tour de chant, Daddy Sam sourit :
- Il n’y a pas à dire, tu en as dans le ventre. Ça manque de groove, mais avec un bon DJ aux platines ça devrait en jeter. Maintenant on va voir ce que ça donne à poil !
- À poil ? Comment ça, à poil ?
- Ben oui, qu’est-ce que tu crois ? Les clients ils ne viennent pas que pour entendre les chan-teuses, ils viennent aussi pour les voir se trémousser du cul, et elles ont intérêt à le bouger leur popotin, crois-moi ! Bon, elle se décide la pétasse ? Elle ne va pas se faire prier quand même !

Sister Rosette Tharpe n’était pas une sainte, elle aimait picoler et la baise, tout le monde sa-vait ça, Billie Holliday se prostituait pour se payer sa dope, mais aucune n’aurait accepté de faire ÇA au blues !
- Prier, la pétasse elle sait le faire !
- Eh oh, on n’est pas dans un temple baptiste ici, je ne te demande pas de dire l’office en chantant des gospels...
Lucinda se lança :
- Sister Rosetta Tharpe, Dinah Washington, Dee Dee Warwick, Dionne Warwick, Aretha Franklin, Mahalia Jackson, Shirley Caesar, Marion William, Gertrude Ward, Clara Ward, Bessie Griffin…
Abe entama un rigtime pendant que Sue-Helen égrenait la litanie des chanteuses de blues, de jazz et de gospel qu’elle affectionnait, en gamme pentatonique… Daddy Sam voulut l’interrompre d’une claque, mais un coup de genoux dans les parties eut pour effet de projeter son double dentier à travers la pièce, pendant que le chapeau à la JR et la moumoute du cousin du… tombait.
Ce qui se passa ensuite est indescriptible : les tables et les chaises volèrent, et il n’y eut plus un verre ou une bouteille intacts dans la boîte quand ils en eurent fini.
Sue-Helen ramassa le dentier et la moumoute :
- Prise de guerre, le scalp et les dents sont à nous ! Encore heureux que tu sois habillé en cow-boy, en toréador on s’octroyait les oreilles et la queue !

Sur le chemin du retour, Sue-Helen sentit la main d’Abe dans la sienne.
- Qu’est-ce qui te prend ?
- Ben tu vas te foutre de ma gueule…
- T’as l’habitude !
- Cette fois-ci je suis sérieux. Ecoute Sue, je suis amoureux de toi, depuis la maternelle !
Sue-Helen sentit les larmes lui monter aux yeux, en même temps que l’évidence s’imposait à elle !
- Moi aussi je t’aime, Abe, d’amour, depuis toujours !
Quand Abe la serra contre lui pour l’embrasser, elle rit :
- Je ne savais pas que les anges avaient un sexe, mais là je le sens bien !
- Si on a une fille, on l’appellera Lucinda !
- T’es pressé ?
- Oui !
- Même sans boulot ?
- Oui !
- Ce sera une fille !

Neuf mois plus tard elle accouchait d’un petit Jean-François !

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Farfadette

Le lundi 27 Septembre 2005

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Jean-Claude Renoux

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