Trappe Fatale

par

MARC ALPOZZO

Le flic Jacques D. était un fonctionnaire sans hargne ni reproche. Ou, enfin presque ! Il n’aimait pas la dégénérescence actuelle. La désaffection de toutes responsabilités civiques des deux pouvoirs politiques en place qui gouvernaient par alternance, la dégénérescence des libertés républicaines et fondamentales, le délitement apparent de nos démocraties. Il n’aimait pas non plus les arabes ou les noirs qu’il accusait de « pourrir » le système, de profiter des velléités « inqualifiables » de l’Etat français.
C’est vrai qu’il avait toujours eu une sainte horreur de la voyoucratie de masse qui sévissait dans les quartiers dit « à risques ». Précisément celui de Trappes dans lequel il officiait depuis déjà trop longtemps à son goût. Quart-monde où on parquait des familles immigrées en grand nombre, et où on poussait la misère à côtoyer la violence.
Ça faisait maintenant quinze ans qu’il courrait derrière de jeunes mecs, basanés pour la plupart, qui chourravaient dans les magasins, dealaient à l’entrée de leur immeuble, et quand ils ne participaient pas à l’économie souterraine qui faisait vivre les enfants du quartier, et parfois un peu leurs parents, organisaient une tournante par-ci par-là ; c’était un jeu nouveau, que les gamins de la banlieue avaient inventé. On se réunissait entre mecs, et on amenait une fille, trouvée au hasard, ou dénichée dans ses connaissances, et on la violait collectivement. Ça faisait les choux gras de la presse locale et nationale. On faisait grimper le phénomène en y accordant un nombre incroyable d’articles et d’émissions. Pas sûr que ce soit devenu un sport collectif partagé par tous, mais ça suffisait comme ça pour aggraver l’état de santé moral, type dépressif-suicidaire du flic Jacques D., qui en avait ras le képi de toute cette dégénérescence quotidienne.

Ce soir-là, on était un lundi, il arriva au boulot vers dix-huit heures trente. Il avait mal à l’âme. On y avait échappé de peu… un nombre pas pensable de quotidiens se félicitaient de la victoire du candidat Chirac sur celle de Le Pen, un idéologue extrémiste, fleuretant avec l’ancienne peste brune qui vint frapper de ses bottes les Champs-Elysées en 1940. Jacques D. était plutôt en pétard. Ça lui semblait le bon choix pourtant, l’extrême-droite. Un grand nombre de ses collègues avaient un peu de mal à partager son avis. Mais il persistait. L’extrême-droite c’était le retour à l’ordre… retour à l’autorité, et la fin du règne presque sans partage de ces jeunes voyous, pour la plupart basanés, et peu enclin à respecter les codes et les consignes de leur pays. Terre d’accueil pour leurs parents… terre natale pour ces troublions à l’ordre moral.

On avait arrêté sur son scooter, un jeune « beur » qui disait étrangement s’appeler Patrick.
« Depuis quand, ça s’appelle Patrick, un melon ? », il fit au jeune avant de s’asseoir derrière son bureau, et de pianoter sur son ordinateur, préparant, las, la déposition de ce garçon de dix-huit ans qui protestait contre l’arrestation.
« J’ai rien fait ! », il clamait, tandis que Greg, l’un des deux fonctionnaires, rétorqua agacé : « Le feu rouge, tu connais, pine de loup ! »
« Ouais ! Ok ! J’ai pas vu, c’est bon ! J’ai rien à faire ici ! J’ai rien à m’reprocher ! », continua le jeune garçon.
La soirée du 29 avril 2002 commençait comme à son habitude, par une arrestation banale, par des protestations ordinaires, par un mal de crâne quotidien. Mais Jacques D. n’avait d’abord pas digéré l’échec électoral de la veille, et n’appréciait pas tellement la morgue avec laquelle, le jeune arabe les tenait en respect. Comment cet individu, espèce proche du « sous-homme » à ses yeux, pouvait se permettre de contester cette arrestation (justifiée ! ça allait de soi !) ?
A ce moment-là, le flic D. ne tint plus. Il se leva lentement de sa chaise, fit le tour du bureau, sur le cadran de son réveil matin, posé nonchalamment près de son ordinateur, il vit subrepticement l’heure : dix-neuf heures dix-sept. En arrivant vers le jeune arabe, il posa doucement sa main de boxeur amateur, sport qu’il affectionnait jeune, sur cette épaule encore fragile, mais qui ne se démontait pas.
« Gril-ler un feu rou-ge c’est riiieennn ? », il souffla dans l’oreille du garçon.
« Oui ! Non ! Si !... j’sais pas ! », bredouilla l’autre. « On arrête pas un type pour ça ! »
« Ah ! Oui ! ‘spèce de crouille ! On arrête pas des petites merdes en pétrolette parce qu’ils respectent pas le code de la route ? »
Et soudain le ton monta.
« Tu te fous de ma gueule, connard ! »
Les yeux du gamin devinrent livides, prenant la tinte de son visage blême. Il essaya de parler, mais l’autre lui administra immédiatement une volée de la main droite, puis une seconde de la main gauche.
« Vous n’avez pas le droit ! », parvint à dire le gosse, tandis qu’il se tenait l’une des joue, rougie par la baffe violente qu’il reçue, et dont l’écho résonnait encore dans la pièce.
« Ah ! Oui ! Et qu’est-ce que tu connais du droit ? Espèce de crouille ! »
Le gamin releva la tête en arrière, et fit, avec assez de haine dans le regard pour effaroucher le vieux flic, déjà bien entamé :
« Je suis étudiant en première année de droit ! »
Ça lui valut une autre paire de baffes.
« Un con comme toi, ça fait des études ! Au frais de l’Etat… j’suis sûr ! »
Oui, c’était vrai. Patrick était boursier d’Etat. Mais il avait un peu de mal à accepter ce traitement de faveur. Savait bien que cette arrestation avait un peu à voir avec ses origines. Que les baffes qui pleuvaient étaient celles d’un flic impulsif qui avait du mal à se faire aux enfants d’immigrés. Mais il fallait bien ce sortir de ce piège à cons. Il essaya de négocier :
« Ecoutez, j’ai rien à voir avec les gosses du quartier ! J’veux m’en sortir ! Non ! C’vrai ! »
Le flic D. reprenait son calme… enfin, en apparence. En réalité, dans sa tête, se mijotait déjà un truc.
« J’ai peut-être fait quec’chose de mal c’soir ! Ouais ! J’ai… », essaya de continuer le jeune arabe. Mais il n’arrivait pas à comprendre comment il avait pu en arriver là, pour un simple feu rouge grillé. C’est vrai, il avait gueulé sur le flic qui l’avait intercepté, il avait un peu joué les caïds, aussi. Mais… Pas le temps de réfléchir, il s’agissait de faire vite. L’autre sortait tranquillement de son étui un revolver de gros calibre.
« J’vous jure, je vais me ranger dans l’rang ! J’veux m’en sortir ! J’veux pas finir comme mes vieux à Trappes ! Ça pue la mort là-bas ! Personne ne voudrait ça pour ses enfants ! Et moi… mes enfants, j’veux qu’ils grandissent bien !... »

Les deux autres flics qui assistaient à la scène commencèrent à froncer des sourcils. Qu’est-ce qui lui prenait au fonctionnaire D. ? Il vida entièrement son chargeur sur son bureau, y compris la balle qu’il avait dans le canon. Puis, il regarda bien fixement le gamin, et fit, d’une voix posée, presque blanche :
« Tu vois petit, ça fait quinze ans que je cours derrière des voyous comme toi ! Quinze ans qu’on s’fait chier, mes collègues et moi pour nettoyer c’quartier ! Mais on dirait, ma parole, que vous êtes comme des cafards… vous proliférez à une vitesse, franchement pas croyable… vous polluez notre vie… et tout le reste… et toi, tu prétends que tu es étudiant, que tu veux te… RANGER ! Ah ! Ah ! », finit-il par s’esclaffer.
« Ok ! », il reprit.
Il montra une balle au gamin qui eut subitement le cœur qui se mit à battre très très fort. Ça lui faisait un mal de chien. Puis, le flic D. l’inséra dans le chargeur.
« Et bien, on va jouer à un jeu ! »
Quel jeu ? Le sang de Patrick ne fit qu’un tour. « Pas bon ! », se dit-il. Il eut soudain un mauvais pressentiment. Comme si toute cette affaire pouvait tout à coup tourner au sordide. Et il n’était pas le seul. Les deux autres collègues eurent le même pressentiment. Ils tentèrent d’alerter le flic Jacques D. qui semblait subitement devenir fou, en l’interpellant vivement : « Eh ! Jacques ! Putain, fais pas l’con ! ». Mais l’autre semblait tout contrôler, et il les fit taire d’un geste de la main. Sur son visage, on voyait ses traits impassibles.
« Si tu sors de là vivant, mon pote, tu seras libre, et tu pourras retourner faire tes… études, et être ce gentil petit que tu prétends être ! Tu vois, qu’une seule balle dans le revolver. Qu’une seule ! »
Il fit un grand sourire hypocrite au gamin. Puis, il fit tourner le barillet. Il était vingt-heures trente.
Patrick essaya de protester, mais il voyait bien qu’il avait affaire à un fou. Le flic le visa longuement. Puis, il reposa son arme.
« Tu y as cru, hein ! », fit-il, avec une fierté sadique parfaitement affichée sur le visage.
Les deux autres eurent un souffle de soulagement très discret. Bon sang, se dirent-ils, D. avait juste fait une blague. D’ailleurs, en le voyant rire à pleines dents, ils firent de même. Mais seul Patrick, doté sûrement d’un fort instinct de survie à ce moment là, compris que rien n’était fini. Pris d’une subite pulsion de vie, il s’élança de sa chaise, et courut vers la porte, aussitôt rattrapé par le fonctionnaire Jacques D., qui avait eut juste le temps de lâcher son arme, et de bondir sur lui.

Puisque c’était ainsi, que ce jeune gars voulait jouer au héros, il allait falloir l’attacher. Ce qu’il fit aussitôt, sans même demander l’aide de ses collègues. Il lui tordit le bras, et l’amena jusqu’à un vieux chauffage central, proche de la fenêtre. Il l’y attacha avec ses menottes.
Puis, il reprit son petit jeu macabre.

Vingt-heures quarante cinq. Le flic Jacques D. recommença plusieurs fois à jouer avec le petit gars, qui pleurait à présent. Il trouvait ça décidément bien marrant, le flic D.. Ça s’appelait la « roulette russe », et ça consistait à ne laisser qu’une balle dans le canon de son arme, et à faire rouler le barillet, et à tirer sur la cible.
Le jeune, malgré les coups, malgré les larmes, continua pourtant énergiquement de protester. Lui, Jacques D. ne voyait plus, à la pace de cet arabe, qu’un violeur, ou un terroriste qui allait un jour ou l’autre s’en prendre à la planète entière. Il brandit l’arme. Ses collègues s’étaient soudainement arrêtés de rire. Non, ça ne riait plus à présent. Le jeune gars vociférait de plus belle, et le flic D. ressentait de vive palpitation dans la poitrine, au moment où il visait ce sale « beur ». Il releva le chien, lentement, comme pour faire durer le suspens, puis appuya lentement sur la gâchette.
Le coup parti.
Il y eut comme une grosse explosion qui résonna dans toute la pièce.
Les deux autres abasourdis n’eurent même pas le temps de réagir.
Le jeune était mort.
D’une balle entre les deux yeux.
Le flic Jacques D. eut un moment d’inconscience.

Puis, reprenant ses esprits, il comprit ce qui venait de se passer.
Il était vingt-heures quarante-sept. Il reposa lentement son arme. Une perle de sueur roula lentement sur son front moite. Il n’arrivait pas à le croire. Ses yeux exorbités fixaient le jeune arabe, affalé sur sa chaise. Son bras était toujours tenu au chauffage par les menottes qu’il avait aux poignets. Il allait falloir prévenir la famille. Rendre des comptes à ses supérieurs. D. ne savait pas encore ce qu’il allait dire.
Et maintenant, il risquait même la Cour d’Assise…
Cette idée lui fit froid dans le dos…
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salut cher homonyme,étrangement j'avais une vocation pour la philosophie étant plus jeune.
alpozzo patrice
alpichou@yahoo.fr
Le mercredi 17 Mars 2005

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Marc Alpozzo

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