Angles Morts

par

ALAIN EMERY

Charlie est assis dans l’auto depuis des heures. De temps en temps, une onde de fatigue remonte le long de ses jambes engourdies et, malgré cela, il demeure tout à fait immobile. Comme pétrifié.
Il est près de minuit et le souffle fade de l’averse étouffe la ville. La radio annonce que l’étalon Roan Seagull a perdu dans la 7ème mais il n’entend rien.
Ce soir, une rage inconnue souffle en lui et l’assèche. C’est comme un vent chaud et vorace qui viendrait de loin et brûlerait tout sur son passage. Un mystère déferle et ouvre l’homme en deux. Le laisse pour mort derrière le volant, bouffi de haine. Figé, ravagé par cette interminable attente.
Charlie, dont les yeux cernés de creux avalent les reflets lunaires, fait peur à voir. Sa peau grise s’est encore ternie et, comme si une fièvre tropicale s’était enroulée sur lui, il respire à peine. Ne bouge pas.
De temps à autre, machinalement, il allume une cigarette. Chaque fois, le tabac, sous la flamme, crépite et l’odeur écoeurante d’un tabac blond envahit l’habitacle. Il baisse la vitre et la pluie, fine, oblique, en profite pour se glisser jusqu’à lui. Chaque fois, il accueille cette gifle sans un sursaut. Il ne cille pas. Ne quitte pas des yeux la demeure bourgeoise sous laquelle , depuis la fin du jour, il est aux aguets.
Simplement, de temps en temps, comme on sort d’un fleuve de boue, il émerge, éreinté, de cette lassitude épaisse, rivée à lui, et jette un bref regard sur le siège d’à côté. Noir et luisant sous les maigres éclats des candélabres, le Beretta posé là attend, lui aussi, son heure.

Il n’a pas fermé l’oeil depuis des jours et l’opacité de la nuit le renvoie à ses tourments. Depuis vingt ans, Charlie pratique l’enfer. Le côtoie dès que le jour s’achève. Avec son revolver, sa plaque, dans des blousons crasseux, des chemises trempées de sueur, il a exploré les entrailles du monde. Navigué dans les angles morts. Vingt ans, presque une vie. Dès qu’il ferme les yeux, c’est la descente infernale. Avec la nausée, il revoit tous ces christs overdosés, les bras en croix, cloués par une seringue de coke sur l’émail blanc des pissotières. Des gamins, des jeunes filles, et brutalement, il songe aux parents auxquels on annonce, au beau milieu de leur dernière nuit de bonheur, qu’ils devront, dès l’aube, venir reconnaître le corps de leur enfant. Il dégringole, impuissant, vers les baltringues, les branques, les petites frappes et les putes rongées par la vermine et dont les squelettes pâles sèchent sous les réverbères. Toute la boue reflue, les tournantes, le racket, les clandestins entassés jusqu’à crever dans des camions frigo roulant vers l’Angleterre, les gangs de mômes, tout remonte en un magma gluant qui lui roule dans la gorge et manque de l’étouffer. Il voudrait n’avoir rien vu et croire aux anges. S’estimer pardonné, tiré d’affaire, rédempté pour de bon et ne respirer que le parfum des fleurs quand les seules odeurs qu’il reconnaît sont celles des cadavres dans les salles de légistes.
Combien de nuit passées là, dans cette fange, à remuer toute la misère du monde? A croire au pire en attendant qu’il arrive? A redouter que la terre ne s’ouvre en grand sous vos pieds? Et pourquoi? Pour qui? Pour une médaille en fer blanc, agrafée à titre posthume? Pour une pension de retraite minable?
Ce soir, en montant dans l’auto, Charlie a pris une décision. Comme c’était la première de sa vie, il a regardé le ciel vide et silencieux et il est parti seul, sans son coéquipier. Il est entré dans l’arène mais son pouls s’est tenu tranquille. Il s’en est allé d’un pas résolu, apaisé, parce qu’il venait de décider que cette nuit pouvait être la dernière.


Charlie, c’est quoi, pour toi, Marie? La petite voix intérieure réveille Charlie, assis en chien de faïence dans cette automobile froide. La peur lui cramponne la gorge. Marie, au début, c’était juste une aventure. Une escapade rêvée pour la quarantaine. Un cul divin, des seins de rêve, une bouche rouge baiser. Elle aimait le cherry brandy, les églises romanes et le blues de Rory Gallagher. Elle était comme une parenthèse offerte, un pari insensé, un détour, une folie. Une intrusion dans ce monde sauvage. De quoi se mettre l’âme à l’envers et les tripes à feu et à sang.
La nuit, Charlie courait le bitume, frayait dans les courants d’air. Pourchassait la crasse. Et quand le jour se levait enfin, il courait rejoindre Marie et se lovait contre elle, pendant qu’elle lui soufflait de la guimauve dans l’oreille. Ses épaules se dénouaient, tout son corps se relâchait et il s’endormait dans ses bras, à l’abri du monde.

Retour brutal dans l’auto. Charlie allume une autre clope et se verrouille à double tour. Le bonheur est une fumisterie. Il l’a touché du doigt avant de devoir le fouler aux pieds. C’est un mensonge glacé. Il y a pourtant cru, quelques mois. Le temps d’une romance à la noix, moderne. Jusqu’à ce qu’il croise, sur un flag, un collègue des moeurs. Le flic en question, un grand costaud désabusé, s’est approché, avec l’air de rien et a dit:
- Ca ne me regarde pas mais tu devrais faire gaffe avec Lola.
- Connais pas de Lola, a répondu Charlie.
- Tu préfères que j’l’appelle Marie?
La vie prend parfois des reflets meurtriers. Le flic des moeurs a déballé son histoire, celle, banale et sordide, d’une petite môme qui tapine pour vivre, qui se transforme, entre chien et loup, en une lolita interlope et racole, enveloppée dans de la soie et du cuir, les richards solitaires. Juste avant de laisser Charlie en vrac, l’estomac retourné, il a ajouté, catégorique, « elle fait tout, Lola, tout, absolument tout... »

Elle fait tout. La phrase résonne encore, dans l’auto, comme une épitaphe laconique. La fin de tout. Charlie, sonné, récupère doucement. Sa Marie, à la fois ange et pute. Deux faces pour une femme-enfant, une énigme vivante dont il est et sera, jusqu’à sa mort, raide dingue...

Charlie, bien sûr, n’a rien dit à Marie. Il a plongé. Plusieurs nuits dans l’alcool. A l’heure du désir absolu, il a traîné où personne ne va plus, il s’est dérobé, s’est enfermé dans des alcools forts. Au matin, quand il la retrouvait, une vraie fureur lui secouait le ventre. Dans les bras de sa belle, il a chialé comme un môme. Mais il n’a rien dit.

C’est vrai, il aurait pu jouer avec son flingue, se le coller contre la tempe et en finir. L’espace d’une seconde, une seule fois, il y a songé. Presser la détente, tout éteindre. Passer à autre chose, peut-être... Mais il a choisi de vivre. De tout raser et d’attendre, à genoux, la rédemption.

Et c’est pour ça qu’il a suivi Lola, ce soir, et qu’il attend devant cet hôtel particulier. Une façade baroque et cossue, impersonnelle. Devant l’imposante bâtisse, il prend la mesure du destin. Et quand il sait enfin qu’il va tout envoyer valser, il attrape le flingue et sort dans la rue.

La nuit crache entre ses dents une pluie piquante et froide. Personne ne traîne, ici. Et les ombres elles-mêmes sont reléguées dans les coins. De toute façon, Charlie, maintenant, avance en pleine lumière.

Il entre dans le hall, clair et spacieux et devant lui se déroule un escalier en bois, à la rampe dodue et patinée. Un colimaçon bourgeois, saturé de vieux velours bouffé aux mites. Une soudaine chaleur descend de là et, au passage, lui graisse la peau. Il l’a suivie des yeux, tout à l’heure, et il sait qu’elle est au troisième étage gauche. Il ne s’attarde pas, se rassure en palpant la crosse de son feu et monte.
En lui, rien ne bouge. son esprit ressemble à l’eau d’un étang calme et profond, insondable et tendu. La surface est d’un noir impénétrable et rien de ce qu’il dissimule de monstrueux n’en émerge.
Charlie sait qu’elle est là-haut. Qu’il monte vers elle, elle qui, en ce moment, donne, avec son ventre, sa langue, du plaisir à un porc qui la paie pour gémir. Alors, oui, il monte et personne ne pourrait l’en empêcher.

Sur le palier, un plaque en laiton. Les références de Monsieur. Un gastro-entérologue diplômé.
Charlie pousse la porte. Une chance, c’est ouvert et le vestibule s’annonce fin dix-huitième, meublé cossu et très certainement cash. Le tout sent le bronze oxydé, la cire d’abeille et les boiseries dorées. Avec une belle assurance, il dégaine.

Quelques pas prudents et il les entend, ils sont derrière la porte. Son ventre se creuse. Le bruit le guide. Quelque chose de feutré, coupé de couinements, un barouf facilement identifiable, et il lutte, de toutes ses forces, pour ne pas faire feu à travers la porte.

Un coup de pied et la porte vole en éclats. Les lambeaux battent misérablement sur le spectacle du couple enlacé. Lui dessus, elle dessous. Écrasée par le mastodonte. Le praticien lève la tête. A la fois furieux et stupéfait, il se désarçonne. Bat des ailes pour se redresser. Semble se noyer dans l’air. Comme il essaie de se relever et de s’enfuir, il tombe nez à nez avec le canon de Charlie.
- Qu’est-ce que vous foutez chez moi!! Qui vous êtes d’abord? couine le toubib.
- Ta gueule! lance Charlie avant de lui décocher un coup de crosse. Le toubib roule à terre. Charlie lance un regard en biais à Lola-Marie. Les bras croisés sur ses seins, cachée derrière une petite table de salon, elle semble éteinte, recroquevillée sur elle-même. Ses yeux n’ont jamais été si tristes. Elle voudrait parler mais ce qu’elle voit, dans le visage clos de Charlie, l’incite à se taire.
- Je voulais pas, Marie. Mais j’ai bien réfléchi, tu sais. Et j’ai pas le choix, Marie. Faut bien que j’fasse quelque chose...
- Mais qu’est-ce que vous racontez, bordel? Foutez le camp de chez moi, tous les deux! Je vais payer mais vous foutez le camp!
A peine termine t-il ses injonctions que le toubib regrette d’avoir parlé sur ce ton. Le Charlie qui vient de se tourner vers lui a une tête d’halluciné, de barjo intégral. Un physique de fondu en bout de course, efflanqué, acculé et bien décidé à jouer avec la mort. Le toubib baisse les yeux et se surprend à réprimer un sanglot nerveux.
- Lève toi, lui grogne Charlie.
Et comme le médecin se laisse désirer, Charlie insiste.
- Et magne toi, bordel! On a pas toute la nuit.
Lola-Marie, dans son coin, observe l’ex-interne des Hôpitaux de machin se lever en titubant. Nu comme un ver, un gros ver blanc. Elle devrait se dégoûter mais elle n’en a pas le temps. Le temps file à toute allure, l’attire vers la peur. Surtout quand elle entend Charlie qui murmure soudain au toubib, d’une voix sadique:
- Va ouvrir ton coffre, conar.

Il s’écoule quelques secondes et personne, pas un des trois, ne semble croire vraiment à la scène qui se déroule sous leurs yeux. Charlie, tout en agitant son flingue devant le bide du thérapeute, s’enfonce dans sa carapace. Il diminue, se tasse à vue d’oeil.
- J’ai rien dans mon coffre, bredouille le toubib.
- Dépêche toi d’ouvrir ça, coco. Je plaisante pas.
Face au petit trou noir et mortel du canon qui se balade, vorace, devant ses yeux, le toubib capitule. Il lui a suffi de s’imaginer ce que ferait une balle, tirée à bout portant. La fulgurance, le sang, la gueule béante d’un trou noir. La fin.

Le coffre n’est pas planqué derrière un tableau mais sous un vase énorme. Le médecin déplace le bibelot, dévoile la porte blindée et la combinaison se déroule en cliquetant. Quelques secondes plus tard apparaît le fabuleux trésor. Quelques dossiers, un petit paquet, une montre.
Et puis tout de même, bien rangée, une liasse de billets. Rien d’extraordinaire. Une poire pour la soif.
- Recules, lâche Charlie, impavide.
Lola-Marie regarde sans comprendre. Elle voit Charlie empocher le fric et repousser son client. Il n’a pas l’air furieux. Simplement concentré, attentif aux événements.
- Allez, direction la salle de bains, conar.
Le médecin, perplexe mais vaincu, s’avance et Charlie lui emboîte le pas. Lola-Marie les voit passer et le pressentiment qui l’étreinte arrive trop tard. Charlie, au passage, allume la hi-fi et balance la sauce. U2, With or without you. Volume à fond, Bono s’élance dans le salon et les secondes, à partir de cet instant, mettent un temps infini à s’écouler.
Lola-Marie s’est levée et se rhabille. Elle se dit que c’est impossible. Que rien de ce qui vient de se passer et de ce qui va immanquablement arriver n’est réel. En remontant sa minijupe, elle essaie de se convaincre que Charlie ne va pas le faire.
Mais voilà, une détonation claque contre les murs. Comme un coup de fouet qui siffle et sent la poudre. Charlie l’a fait.

Comme une automate démantibulée, elle s’avance, sans force, vers la porte qui s’ouvre soudain sur Charlie. L’effroi est passé par là et n’a rien laissé derrière lui. Charlie, derrière son teint de cendres, est un homme dévasté. Ses yeux sont muets, perdus quelque part dans les angles morts, et lorsqu’il s’avance vers elle, il est plus raide et froid qu’un cadavre.
- J’ai fait ça pour nous, Marie. Il fallait le faire. Je voulais pas mais il le fallait.
Alors, elle se laisse aller contre son homme. Par la fenêtre, sur le côté, elle aperçoit la nuit mauve et s’agrippe à lui de peur d’y sombrer.
Charlie, d’une voix brisée, revenue de tout, parle et n’en finit plus. Il dit tout son amour, sa vie passée et elle ne résiste pas. Elle l’entend, proche et lointain à la fois, lui murmurer qu’il l’aime plus que tout, qu’il lui pardonne, et encore qu’il l’aime pour le restant de ses jours. des sanglots étouffés montent entre eux, ils sont désemparés et lorsque Charlie, les yeux dans les yeux, lui dit, de cette voix sombre et cassée dont elle est folle, qu’après un ou deux coups comme celui-là, quand ils auront fauché assez de fric, ils partiront tous les deux, rien que tous les deux, Lola, par dessus l’épaule de son homme, regarde un bref instant la nuit profonde qui semble s’avancer vers eux et, sans un mot, comme on scelle un pacte de mort, plante ses yeux dans les siens et l’embrasse à pleine bouche.
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