Maison à Vendre

par

JEANNE DESAUBRY

Maison à vendre



Le soleil d'un frais matin d'été inondait la salle de bain et Julie finissait de se coiffer en chantonnant. Une bonne odeur lui disait que son mari avait fait du café pendant qu'elle prenait son bain et elle s'étira avec bonheur en se regardant dans la glace. Ses seins lui firent un petit signe d'amitié et elle ferma les yeux un instant, tout au souvenir des délices de la nuit passée.

Au bureau aussi, ça sentait le café. Mais à 10 heures du matin, c'était une odeur recuite de cafetière entartrée qui lui soulevait le cœur. Pas autant, toutefois, que le regard du bonhomme que venait de lui présenter son patron.

Monsieur et Madame Jonchet voulaient acheter un appartement plus petit que leur maison. Maintenant les enfants étaient grands... Il fallait aller visiter, estimer, préparer les annonces et contacter les clients de l'agence immobilière qui pouvaient être intéressés. Julie se trouva chargée du dossier.

Pauvre Madame Jonchet ! Autant le mari s'étalait, content de lui, imbibé d'un after-shave irrespirable, autant elle avait l'air d'une souris effrayée, silencieuse, acquiesçant à tout ce que disait l'Homme. Elle avait un poignet bandé, et Julie se demanda brièvement si le mari n'y était pas un peu pour quelque chose. Il la traitait avec un mépris qu'il étalait sans pudeur, prenant autrui à témoin de la stupidité de cette imbécile. Il en avait du courage de la remorquer comme un boulet, alors qu'elle n'y comprenait rien de toutes façons.
Julie se mordit la langue. Un client c'est sacré, et son patron n'apprécierait pas un couplet féministe. Mais quel sale bonhomme !!

La maison était plus petite que ne l'avait pensé Julie. Impeccablement tenue par une Mme Jonchet qui s'avérait une vraie fée du logis, la visite en fut rendue pénible par la manie qu'avait Jonchet de se coller derrière sa visiteuse, beaucoup trop près, en soufflant comme un phoque. Elle ne connaissait rien de plus désagréable que ce souffle tiédasse dans son cou. Quand il la reconduisit à la voiture, il garda trop longtemps sa main dans la sienne, molle et moite.

Il y a des mystères dans l'immobilier. Le petit pavillon, très propre, rutilant au milieu d'un jardinet impeccable, ne trouvait pas preneur. Jonchet en voulait un peu trop, mais ça aurait pu se discuter. Non, c'était autre chose. Les clients que Julie avait amenés étaient repartis emplis d'un sentiment de malaise.

Mme Jonchet préparait d'excellents biscuits, et son café à elle embaumait le caramel. Elle avait dû se brûler en sortant ses gâteaux du four car, cette fois, c'était sa main qui était bandée. Et puis, elle avait dû mal regarder en entrant dans sa cuisine, car la porte dans laquelle elle était entrée lui avait causé un beau cocard. Le mari était toujours là avec sa lippe humide, son œil sale qui courait sur les femmes.

Les parquets avaient beau luire, les roses s'épanouir, les clients de Julie repartaient pressés et oubliaient le pavillon...

Un samedi soir, Julie fut surprise de ne pas trouver Mme Jonchet en train de cuisiner comme à son habitude. M. Jonchet était là, l'œil plus salace que jamais. Elle détestait cette façon qu'il avait de la regarder. Elle avait l'impression de sentir les mains moites courir sur son corps.
En l'absence de sa femme, il leur fit faire la visite, commençant par un débarras plus propre que le salon de Julie. Quand le téléphone sonna, la jeune femme s'empara des clients et les pilota dans la petite maison, soucieuse d'échapper au plus vite à cet horrible bonhomme. La porte de la chambre lui résista.

Julie insista, secouant la poignée. C'était la première fois qu'une porte intérieure était fermée ici. Cela la contraria un peu, car il allait falloir attendre le retour de Jonchet qui s'énervait au téléphone. Il était question de billet de train annulé.

Ne voulant pas voir s'éterniser cette situation gênante, elle descendit au sous-sol. Là aussi, le sol peint aurait pu servir de publicité pour un produit désinfectant. Julie s'étonna pourtant de la poubelle mal fermée. Curieuse comme à l'habitude, elle attendit que le couple s'attarde devant la chaudière à gaz pour soulever le couvercle du container d'un index prudent.

Le tapis de la chambre ! Elle le reconnaissait bien, avec ses grandes roses démodées que Mme Jonchet avait assorties à la cretonne des double rideaux, du couvre-lit, tous plissés, ruchés, amidonnés… De larges auréoles brunes marquaient le mauve des fleurs, et Julie s'étonna d'un pareil manque de soin. Mme Jonchet était une femme si soigneuse.
Même chose pour le seau posé sous le robinet de la buanderie. Des tas de chiffons y trempaient dans une eau rouille dégoûtante…

Jonchet arriva comme elle expliquait à ses clients les possibilités d'agrandissement sur le jardin. Quand ils réclamèrent à Jonchet la visite de la chambre, il s'embarqua dans des explications confuses sur la serrure coincée. Il attendait un serrurier.
Les acheteurs potentiels se récrièrent. Comment, dans ces conditions, se décider ?

Jonchet ne les raccompagna pas, restant l'air furieux sur son perron. Julie lui jeta un dernier regard dans son rétroviseur. Elle se demanda un instant si c'était à eux qu'il parlait avec ces mouvements du menton… Sûrement, puisqu'il avait prétendu que Mme Jonchet était partie dans sa famille. Une fois de plus, elle eut un sentiment de compassion pour cette pauvre femme, si gentille. Sa cliente choisit ce moment pour déclarer que le bonhomme était vraiment antipathique.

Penchée sur son évier, Julie finissait de découper des légumes pour le repas. Quand le téléphone sonna, elle sursauta, s'entaillant assez profondément le pouce. Elle emballa sa blessure avec un torchon et alla répondre. Son mari, qui voulait la prévenir qu'il était retenu à son travail, s'excusa d'être cause de cette blessure. Ils échangèrent quelques mots doux, quelques baiser qui la firent frissonner, impatiente de le retrouver…

C'est à la cuisine, alors que le torchon tombait dans l'évier, et que l'eau du robinet étalait largement le sang, que l'idée qu'elle avait refoulée toute la journée émergea à sa conscience. Le tapis. Jamais Mme Jonchet n'aurait jeté un tapis auquel elle tenait tant ! Elle l'aurait détaché, même si cela avait été … des tâches de sang.
Julie se retint au bord de l'évier, saisie de vertige.

Elle pansa sa blessure. Il fallut serrer fort pour que le sang arrête de couler. Elle avait encore les clefs du pavillon dans son sac à main. Le besoin de vérifier se fit de plus en plus pressant tandis qu'elle se mettait dans un fauteuil, attendant le retour de son mari.
Elle n'y tint plus. Elle pouvait juste passer dans la rue, voir si la silhouette de Mme Jonchet apparaissait derrière les voilages de la cuisine. Après tout, elle ne risquait pas grand chose.

La rue des Primevères était sombre. Ça et là, les télés bleuissaient les fenêtres des salons. Un chat sauta d'un muret, la forçant à stopper brutalement. Julie se rangea et coupa son moteur. Elle était passée au ralenti devant le pavillon des Jonchet. Pas de lumière sur le devant, mais un reflet suggérait que l'on se tenait sur l'arrière. Elle hésitait. Aller sonner, carrément, prétendre qu'elle avait oublié quelque chose ? Si ce sale type était tout seul, il irait peut-être croire qu'elle venait pour lui. Le dégoût la fit se recroqueviller. Tout, mais pas ça !

Elle hésitait toujours sur la conduite à tenir quand le jardin s'illumina. Jonchet avait ouvert le garage et sortait la voiture. Il fit ensuite plusieurs allers et retours, jetant au fond du coffre d'abord des valises, puis plusieurs sacs poubelles. De l'un dépassait le tapis. Quand il s'éloigna après avoir soigneusement fermé la maison, Julie eut l'impression qu'il avait regardé autour de lui comme un chasseur à l'affût. Elle s'était tassée dans son siège.

Elle attendit un moment. Le cœur battant à l'étouffer, elle se dirigea aussi silencieusement que possible vers la maison. Elle laissa tomber les clefs, poussa un juron tremblé. Dans les phares d'une voiture qui passait dans la rue, elle se replia contre le muret du perron. Elle en était à maudire intérieurement sa stupide curiosité quand la porte céda sous sa poussée. Il ne lui fut pas difficile de trafiquer la serrure de la chambre. C'était un mécanisme complètement symbolique. Dans sa tête tournait l'image de Jonchet jetant des valises dans sa voiture. Ses bagages à lui ? Peu de chance puisqu'elle devait revenir pour une autre visite le lendemain. Ceux de sa femme ? Comment mieux faire croire à un départ qu'en éliminant ses affaires ?

La lumière des réverbères peinait à traverser les rideaux tirés. Pourtant, on voyait bien la forme allongée sous la fenêtre. Emballée soigneusement dans plusieurs épaisseur de drap. Elle était agenouillée en train de tenter d'essayer fébrilement d'ouvrir le ballot. Elle n'entendit pas le bruit feutré des pas qui s'approchaient...

Finalement M Jonchet ne vendit pas son pavillon. Il faut dire qu'il avait refait toute la chape de béton du sous-sol, cassant lui-même la précédente à la pioche.
Et puis ces agences immobilières ne sont pas sérieuses. Quand on pense qu'un agent immobilier peut vous laisser tomber et disparaître comme ça, sans prévenir ! Comment voulez-vous vendre dans ces conditions ?
Depuis sa mise en ligne vous avez été
1655

visiteurs à consulter cette page

Vos commentaires

Pourquoi avec utilisé le nom de Jonchet, si peu courant et pas très vendeur pour cet ype d'histoire ?


Le vendredi 14 Mai 2005

Vos commentaires

Euh... il n'est jamais trop tard pour répondre, n'est-ce pas ?
Pourquoi Jonchet ? Aucune idée. Je ne me souviens plus du tout. Je ne connais aucun Jonchet et ils sont tous certainement très respectables. Peut etre à cause de Thierry Jonquet, grand écrivain de noire? Oui, sans doute...
Jeanne Desaubry
jeanne.desaubry@club-internet.fr
Le mardi 4 Juillet 2007

Vos commentaires
peuvent sauver
Jeanne Desaubry

C'est à la cuisine, alors que le torchon tombait dans l'évier, et que l'eau du robinet étalait largement le sang, que l'idée qu'elle avait refoulée toute la journée émergea à sa conscience.
Commentaire
Nom
Mail
Recopier le code:
Le champs commentaire est obligatoire
Les commentaires apparaissent immédiatement

Les réclames du RayonPolar

Pour votre publicité, contactez le site

Pub sur RayonPolar

Sur les 32200 pages du Site
chiffres Google Le mercredi 3 Novembre 2011

1.88 euros au format Kindle
sur








En accédant à ce site marchand par l'intermédiaire de ce lien vous soutenez financièrement le RayonPolar






Site dédié au Polar (roman policier)
Si vous entrez directement sur cette page,
Retrouvez ses nouvelles en ligne, ses critiques de polars, de films, de séries TV
Sa liste de revues et sa galerie de couvertures de polars anciens.
Visitez le Rayon Polar
Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les gros mensonges et les statistiques.
- Benjamin Disraeli (1804-1881), homme politique britannique

















Pinterest
(C) Les textes n'engagent que leurs signataires
RayonPolar
La majorité des illustrations de ce site sont des reprises des couvertures de la collection Néo et sont signées de
Jean-Claude Claeys.

Reproduit ici avec son aimable autorisation
Pour visiter son Site
Pour acheter des originaux
Cliquez sur l'image
RayonPolar