Le Petit Prince Est Triste

par

JEAN-CLAUDE RENOUX

Le Petit Prince est triste. Le Petit Prince s’ennuie. Garder une bête moutonne, même quand elle vous mange vos baobabs, et contempler à longueur de temps une fleur énamourée, qui se croit seule de son espèce, jouer les effarouchées, ça vous laisse des loisirs. Car le mouton s’avére être une brebis, et la rose attrape un fichu rhume avec tous ces courants d’air.
Pour le mouton, je plaide coupable : quand j’ai dessiné la caisse, je n’ai pas songé un seul instant que son locataire puisse être une femelle. Ce sont des détails de ce style qui vous pourrisse une histoire. Pour ma défense, je rappelle que le Petit Prince n’a pas voulu du mouton à cornes que je lui avais dessiné. Vous pouvez vérifier. L’erreur est humaine ; le dessin n’est plus mon fort, depuis cette histoire à l’âge de six ans qui m’a tant contrarié. Vous savez bien : avec cet éléphant dans un boa ouvert ou fermé. Si les grandes personnes écoutaient davantage les enfants, il y aurait moins de vocations en souffrance.
Deux fois par an, la brebis entre en chaleur. Ce sont des bééééh !, bééééh !, à n’en plus finir. La bête insatisfaite se colle à lui. Le Petit Prince n’y peut Mèèèèh.
Quant à la rose, depuis son rhume elle éternue jour et nuit, arrosant l’alentour. Son parfum tourne aigre. Les mucosités gluantes et rances qu’elle projette lui salissent les frusques princières, à mon Petit Prince, et lui polluent les idées. Ajoutez à cela que la fleur est devenue bien laide du jour où lui sont venus des boutons partout !
Allez donc prendre du plaisir, après ça, à regarder la douceur des couchers de soleil avec un mouton qui n’en est pas un, et une fleur boutonneuse qui pue, qui postillonne, qui racle de la gorge et qui parle du nez !
Je dois avouer, à ma grande honte, que j’ai oublié aussi de lui dessiner une sangle pour la muselière, au mouton. Là encore, vous pouvez vérifier. Le Petit Prince utilise sa ceinture en guise de bride. Ne riez pas ! Je voudrais vous y voir, vous, faire votre toilette le matin, curer des volcans, arroser une rose bête et laide qui pue et qui éternue des “ Che t’aibe ! Che t’aibe ! ”, chasser un mouton qui vous colle aux basques en faisant bééééh !, bééééh !, tout en tenant votre pantalon d’une main !
Le Petit Prince est triste. Le Petit Prince s’ennuie. Le Petit Prince déprime. Un petit changement d’air s’impose ! Un vol d’oiseaux sauvages migre par-là. Le Petit Prince débarque un beau jour sur la planète des livres.
La demoiselle de l’accueil lui sourit. Elle est jolie. Elle sent bon. Elle sent un peu comme la rose, avant ce rhume catastrophique.
- Méfiez-vous des courants d’air, lui dit le Petit Prince. Vous allez tourner aigre. Après, vous aurez des boutons partout. Vous sentirez mauvais.
- Je vous demande pardon, dit la demoiselle du guichet ?
- Vous êtes toute pardonnée, dit le Petit Prince.
- Vous désirez ?
- Que désirez-vous, corrige un grammairien qui passe par-là.
- S’il te plaît, dessine-moi un mouton, dit le Petit Prince. Mais un vrai, avec une vraie paire de…
- Mon jeune ami, je vous arrête, dit la jeune fille. Ici, on n’est pas aux Beaux-Arts. C’est une bibliothèque comme il faut. Je suis une bibliothécaire respectable.
- Vous vendez quoi, dit le Petit Prince ?
- Que vendez-vous, corrige le grammairien qui repasse par-là.
- Je ne vends rien, mon jeune ami, dit la jeune fille. Je prête !
- C’est bon, dit le Petit Prince, prêtez-moi un mouton.
- Je prête des livres, précise la jeune fille.
- Mais alors, pour mon mouton, je dois faire quoi, demande le Petit Prince ?
- Que dois-je faire, corrige le grammairien qui repasse de nouveau par-là.
- Allez donc voir au rayon des livres pour enfants. Nous en avons d’illustrés. Vous n’aurez qu’à recopier. Je vous donne une feuille de papier et je vous prête un crayon.
Le Petit Prince trouve ce qu’il veut dans un livre éducatif et réaliste qui ne cache rien aux enfants. Les moutons y ont tout ce qu’il leur faut. En rougissant un peu, le Petit Prince n’oublie pas de dessiner ce que les moutons ont, que les brebis n’ont pas.
En attendant le prochain vol d’oiseaux migrateurs, le Petit Prince décide de visiter la planète des livres.
Il s’approche d’une table où un gros monsieur tout rouge prend des notes sur un énorme cahier gris.
- S’il te plaît, monsieur, raconte-moi une histoire.
- C’est que, vois-tu mon petit bonhomme, je suis un écrivain sérieux, moi !
- Tu écris quoi ?
- Qu’écris-tu, corrige le grammairien…
Le Petit Prince en a assez. Il le prie d’aller corriger la syntaxe chez les Hellènes !
- La vérité ! Je n’écris que la vérité, dit le gros monsieur rouge. Je n’invente rien. Je suis un écrivain sérieux, moi ! Sérieux et ambitieux. Mon ambition est d’écrire un livre définitif.
- Qu’est-ce qui vous en empêche, demande le Petit Prince ?
- La vérité. Elle bouge tout le temps. Prends la géographie par exemple. Tu pourrais penser que les choses sont écrites une fois pour toutes. Les fleuves, les rivières, les océans, les mers, les lacs, les montagnes, c’est du solide ça. Même les déserts, maintenant ils sont répertoriés.
C’est sans compter avec les pays. Ils changent tout le temps. Un jour tu as deux Allemagnes, le lendemain il n’y en a plus qu’une. Tu te dis bon, la Yougoslavie, ça tient la route, il n’y en a qu’une. Tu écris un livre dessus, ses langues, son climat, ses traditions, ses religions. Tu te réveilles un beau matin : plus de Yougoslavie. Alors ton livre, eh bien il ne vaut plus rien. C’est décourageant. En septembre, tu as la Russie, en octobre tu as l’Union Soviétique. Tu te dis bon, avec tout ce qu’ils ont enduré les Russes, Stalingrad, tout ça, leur Union Soviétique ils vont se la garder pour mille ans. Eh bien pas du tout ! Un mur qui s’effondre à Berlin, c’est un empire qui disparaît plus à l’Est. C’est un peu comme la théorie du papillon qui éternue à Pékin ou des dominos coréens. Je me comprends. Pourtant, c’était du sérieux la théorie du papillon chinois et des dominos de la Corée au Viêt-nam. Et paf, tout est à réécrire. Il y a de quoi vous décourager d’être un écrivain sérieux.
Le gros monsieur rouge se tait tout à coup. Un autre homme s’approche. Il lui serre la main.
- Il a eu le Goncourt, confie le gros monsieur rouge quand l’homme a disparu.
- Ma rose aussi a attrapé quelque chose, dit le Petit Prince pour dire quelque chose. Depuis, elle éternue et elle a des boutons partout.
- Je suis un écrivain sérieux moi. Une rose qui éternue, ça n’existe pas ! Les papillons chinois, oui. Eux, ils sont reconnus par l’Académie ; mais une rose, c’est vraiment n’importe quoi !
Le gros monsieur tout rouge replonge dans ses notes.
Le Petit Prince se dirige vers un homme qui lui sourit.
- Veux-tu un autographe, mon jeune ami ?
- Un autographe ? Qu’est-ce que c’est ?
- C’est une signature qu’accordent les gens incontournables.
- C’est que sur mon papier, il y a déjà un mouton. J’en ai besoin.
L’homme qui sourit soupire :
- Tant pis pour toi, mon jeune ami. Tu n’auras pas l’opportunité de me rencontrer tous les jours. Je voyage beaucoup.
- Vous êtes un écrivain sérieux, vous aussi, demande le Petit Prince ?
- Je ne me définirais pas ainsi, dit l’homme qui sourit. Je suis un philosophe moderne et raisonnable.
- Ça consiste en quoi, demande le Petit Prince ?
- Ça consiste à vendre des choses raisonnables, et à passer à la télévision le plus souvent possible.
- La télévision ?
- Oui. Vois-tu, le problème n’est pas tant d’écrire et d’être aimé que de se bien vendre. Pour cela, il faut avoir une bonne image médiatique, et passer à la télévision. Je suis un personnage public, tout le monde peut me voir. Mes livres se vendent non pas pour être lus, mais parce qu’on doit les acheter.
- Pourquoi ?
- Mais parce que tout le monde en parle !
- Comment savez-vous que ce que vous écrivez est raisonnable ?
- Parce que je l’ai décidé ainsi. Je suis un faiseur d’opinion, moi !
- J’ai rencontré un roi, lors d’un de mes précédents voyages, dit le Petit Prince. Lui non plus ne commandait que des choses raisonnables.
- C’est un concept intéressant. Je crois que tu viens de me donner une excellente idée pour mon prochain livre. Tu ne veux vraiment pas d’autographe ?
Le Petit Prince remercie le philosophe moderne et raisonnable. Il s’approche d’un petit monsieur qui se tient très droit sur sa chaise.
- Ah, enfin un admirateur !
- Etes-vous célèbre, demande le Petit Prince ?
- Je mérite de l’être. Je suis le meilleur. Mon œuvre changera la face du monde quand on découvrira enfin son existence. On me rendra justice. On me dressera des statues. On donnera mon nom à des rues, des places, des écoles. J’aurais mon prix littéraire.
- Vous n’êtes donc pas connu ?
- Je t’ai dit que je méritais de l’être. Mais j’ai beaucoup d’ennemis. On ne me pardonne pas d’avoir du génie alors que les autres n’ont que du talent.
- Les autres ? Quels autres ?
- Oh, ils sont nombreux, allez. Les Goncourt, les Renaudot, les Interteralliés, les critiques, les éditeurs, les grands lecteurs des maisons d’édition, le public qui me boude avant de me glorifier un jour, le jour où je serai reconnu…
- Moi, je crois bien que je vous reconnaîtrais, si je vous rencontrais de nouveau.
- C’est que, je ne veux pas être reconnu par n’importe qui. Je veux être reconnu par qui mérite de me connaître.
- Vous me rappelez une fleur qui a attrapé un courant d’air…
- Nous y voilà ! Encore ces fichus dessins animés japonais qui pervertissent l’esprit de la jeunesse et les détournent des vrais talents. Pauvre France. Pauvre, pauvre France !
- Je ne vais pas vous déranger plus longtemps, j’ai un vol d’oiseaux migrateurs à prendre.
L’écrivain suivant a le teint rouge, comme le gros monsieur du début, mais celui-là a beaucoup de mal à tenir droit sur sa chaise.
- Vous êtes malade, demande le Petit Prince ?
- Ah, la maladie, quel thème pour un roman. “ La dame aux camélias ”, “ Le pavillon des cancéreux ”, tout ça. Quelle mine ! Non, je ne suis pas malade. Moi, je bois.
- Vous buvez pourquoi ?
- Pour trouver l’inspiration.
- Vous la trouvez souvent ?
- C’est bien là qu’est mon problème. Quand je bois, je trouve, mais je suis trop saoul pour écrire, et quand je suis à jeun, j’oublie.
- J’ai rencontré un homme qui buvait aussi. Lui, il buvait pour oublier, pas pour trouver.
Le dernier a une calculatrice. Il contemple un feuillet.
- Bonjour, dit le Petit Prince. Vous écrivez, vous aussi ?
- Pour l’instant, je compte.
- Vous êtes conteur ?
- Conteur ? Ça n’existe plus. C’est de l’histoire ancienne. Non, moi je compte, C.O.M.P.T.E.
- Vous comptez quoi ?
- Là, tu vois, je compte les signatures pour la pétition.
- Quelle pétition ?
- La pétition pour le prêt payant dans les bibliothèques. Vois-tu, quand tu achètes un livre, c’est pour le lire. Moi, à chaque fois, je touche des droits d’auteur. Jusque là, tout est normal. Mais avec les bibliothèques, un même livre peut être lu par deux cents personnes ; et moi, je ne touche rien. Parce que, moi, j’ai mes charges, tu comprends. Pour faire un bon livre, je veux dire un livre à succès, aujourd’hui on ne peut plus se fier à sa seule inspiration. Il faut vivre avec son temps. Les canards boiteux doivent disparaître. Alors moi, je fais faire des études de marché et des sondages avant d’écrire. Et ça, hein, il faut les payer, les études de marché et les sondages. C’est comme les documentalistes…
- Les quoi ?
- Les documentalistes. Avant, on appelait ça les nègres. Il faut bien les payer les documentalistes qui écrivent mes livres.
- Parce ce que ce n’est pas vous qui écrivez vos livres ?
- Ah non, moi je suis un concepteur. Je n’écris pas des livres. Je conçois des idées de livres. Je suis un écrivain entreprenant. Un écrivain entreprenant, comme son nom l’indique, c’est une petite entreprise, et les entreprises c’est le tissu économique d’une Nation, sa force vive…
- Vous êtes un homme d’affaires alors ?
- Il n’y a pas de honte à ça. Je gagne de l’argent. Je paie des impôts pour mon pays. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Bon, va jouer plus loin. Le temps c’est de l’argent. Tu me fais perdre le mien.
Quand le Petit Prince se présente à l’accueil, la jeune fille n’est plus là. Assis à sa place, il y a un homme en uniforme qui agite une sébile. Il reconnaît l’allumeur de réverbères qui s’est recyclé.
- Vous êtes devenu bibliothécaire ?
- Non mon gars, maintenant je suis péagiste.
- Vous êtes quoi ?
- Péagiste. Tu n’es pas au courant ? À partir d’aujourd’hui les bibliothèques sont des bibliothèques à péage. On n’emprunte plus de livres : on les loue. C’est la consigne. Bon, qu’est-ce que tu as à déclarer ?
- Un mouton.
- Un mouton ?
- Oui, un mouton que j’ai copié sur un livre…
- Dans ce cas, il y a un droit de copyright. C’est la consigne…
- Rien du tout. Mon mouton, je préfère le manger.
Le Petit Prince avale son papier, et ses rêves avec.
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Vos commentaires

Voila, revisitée, une histoire de Petit Prince triste mais réaliste au fond, bien dans la ligne du polar
Mamsel

Le vendredi 30 Janvier 2005

Vos commentaires

Pas si simple à faire et pourtant bien réussi !
Mary
maryalberthe@wanadoo.fr
Le samedi 21 Fevrier 2005

Vos commentaires
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Jean-Claude Renoux

Le Petit Prince est triste. Le Petit Prince s’ennuie. Garder une bête moutonne, même quand elle vous mange vos baobabs, et contempler à  longueur de temps une fleur énamourée, qui se croit seule de son espèce, jouer les effarouchées, ça vous laisse d
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