Le Joueur Dans L’ombre

par

ALAIN EMERY

Tom s’efforçait de décrotter ses bottes, en frappant, avec une application rageuse, le seuil du talon. Il tombait des cordes et ce fichu pays n’en finissait plus de s’imbiber. La pluie, chaque hiver, tirait immanquablement sur ce petit village aux toits sombres comme un rideau opaque, impénétrable mais Tom ne parvenait pas à s’y faire. Il jeta un coup d’œil écœuré à la plaine fade et claqua la porte. A l’intérieur, sur le rebord de la fenêtre, collé aux vitres embuées, dormait un gros chat gris. L’odeur poivrée d’une soupe de poireaux emplissait la pièce. « Le merveilleux petit monde d’Ernestine » songea t-il avec dégoût... Il détestait cordialement la vieille cuisinière, tout autant pour ses joues pommées couvertes de poils doux que pour sa sirupeuse gentillesse...
Devant l’étendue des dégâts - il était trempé jusqu’aux os - il ôta son ciré en pestant et s’ébroua longuement. Quelle idée avait-il eu de descendre se promener au village? Qu’espérait-il? Le café le plus proche - le seul et unique café, en fait - ronronnait paisiblement à la sortie du bourg et n’abritait qu’une poignée de vieillards communément alcooliques, à jamais allergiques aux étrangers. Il n’y avait rien à faire, personne à qui parler et aucune femme à séduire. Le désert total! Vraiment, s’il n’y avait pas eu ce job...
D’un autre côté, se raisonna aussitôt Tom, son patron, Matthias Rorke, était un vieux monsieur - pas loin de 76 ans - qui ne tarderait vraisemblablement plus beaucoup à rejoindre ses ancêtres. Et, honnêtement, la perspective n’avait rien d’attristant, au contraire.
Ce vieillard longiligne, aussi profondément ridé que s’il était balafré, était un drôle d’énergumène. Sa queue de cheval était, dans le milieu des collectionneurs d’art où il oeuvrait depuis plus de cinq décennies et dans lequel il conservait une foule considérable de relations, devenue légendaire. Rorke, qu’on disait tantôt d’origine hongroise, tantôt de descendance scandinave, faisait l’admiration des connaisseurs et tous auraient considéré comme un immense privilège de pouvoir visiter la vaste demeure où il entassait ses trésors.
Mais Tom - qui, depuis trois ans, faisait office de majordome, de chauffeur et d’homme de compagnie - savait que, sous des allures affables et mondaines, Rorke cachait une nature malsaine. Ce vieux maniaque, qui se nourrissait presque exclusivement de viande crue et n’écoutait que du clavecin, exigeait, par exemple, que Tom, chaque jour, lui baignât les pieds - des pieds affreux, difformes, écaillés - et qu’il les badigeonnât copieusement d’huiles rares avant de les masser longuement. Un cérémonial auquel Tom avait bien du mal à s’accoutumer. La séance quotidienne lui soulevait le cœur. Sa propre docilité le révoltait mais il savait qu’il était impossible d’y couper. D’abord, parce que refuser le conduirait immédiatement au renvoi, ensuite parce qu’il continuait d’espérer, secrètement, que le vieux salaud lui accordât, post-mortem, une juteuse gratification.
En attendant et au cas où Rorke l’oublierait dans son testament, Tom avait devancé l’appel et adroitement subtilisé quelques pièces rares. Un simple jeu d’écritures avait suffi à escamoter un christ byzantin, une aquarelle de Dufy et quelques opalines de Fabergé. Une poire pour la soif, en quelque sorte...

Tom consulta sa montre. Bientôt 18 heures. Le moment de la corvée approchait. Matthias Rorke recevait dans l’ensemble assez peu et les moments passés avec son employé constituaient l’essentiel de ses distractions. Tom le retrouvait invariablement calé dans son fauteuil, imperturbable, témoignant parfois de son impatience par un léger tapotement de doigts agacés sur l’accoudoir.
Tom soupira à nouveau. La longue montée dans l’escalier - où se mélangeaient l’odeur gourmande de la cire et celle, épicée, des bois précieux - l’intimidait. Des tas de bruits couraient sur l’homme qui l’attendait là-haut. On disait volontiers qu’il avait collaboré durant la guerre et trafiqué avec les Américains à la Libération... Il avait même récemment entendu dire, au bistrot du village, que Rorke, dans un accès de colère, avait poignardé sa femme avant de l’enterrer dans le parc! Rien que ça! Lorsqu’il en avait parlé à Ernestine - qui vouait à son patron, depuis plus de trente ans, un véritable culte - elle s’était renfrognée et ne lui avait plus adressé la parole durant près d’un mois.
Tom pénétra dans le grand salon, un ramassis baroque de tentures et de vases au milieu duquel trônait le vieillard, apparemment perdu dans ses réflexions. Il se racla la gorge, pour signaler sa présence, et se planta en attendant les ordres. Rorke lui jeta un bref regard.
« Bonsoir, Thomas. Allez dire à Ernestine qu’elle peut rentrer chez elle, nous dînerons seuls, vous et moi. Et en remontant, ramenez un broc d’eau chaude. Mes pieds me font souffrir, ce soir...Allez, Thomas, ne perdez pas de temps... »
Tom acquiesça d’un hochement de tête qu’il fut tenté de transformer en révérence appuyée avant de se souvenir que le vieux n’appréciait évidemment pas l’impertinence.

En bas, il congédia Ernestine avec la brusquerie dont il faisait habituellement preuve dès qu’il s’adressait à elle et, à la vue de son dépit, éprouva une très sincère jubilation. Après quoi, il réunit tout le nécessaire et s’empressa de remonter au salon.

Rorke l’y attendait, le pantalon retroussé au-dessus du mollet, les pieds dans la bassine vide. Sur son visage émacié, extatique, un léger rictus témoignait du plaisir qu’il prendrait, dans quelques minutes, à voir Thomas - dont la servilité n’avait au fond de cesse de l’étonner - se prêter au jeu malsain de son invention.
Tom versa l’eau chaude précautionneusement, s’agenouilla et entama, la mort dans l’âme, un savant massage. Rorke ferma les yeux et sembla s’abandonner au silence apaisant qui régnait maintenant dans la maison. Tom, qui s’habituait peu à peu au contact de cette peau rêche et s’efforçait de satisfaire le vieux grigou, ne s’aperçut qu’après coup que Rorke s’était redressé dans son fauteuil.

« Je vais mourir, Thomas, annonça t-il d’une voix neutre. »
Tom leva des yeux ronds comme des billes vers son patron. Qu’est-ce que signifiait cette soudaine déclaration? S’agissait-il d’un nouveau jeu, d’un nouveau test?
« Ne faites pas cette tête là, Thomas. Nous y passerons tous un jour ou l’autre. C’est mon tour, c’est tout.
- Vous vous trompez sûrement, monsieur, essaya Tom, visiblement pris de court. Vous avez de beaux jours devant vous et...
- Je dispose d’approximativement deux heures. Le temps que les cachets agissent.
- Les cachets?
- Oui, Thomas. Les cachets. Ceux que j’ai avalés pendant que vous étiez parti chercher de l’eau... »
Tom sentit qu’une violente poussée d’adrénaline lui sciait les jambes. Il fallait réagir, vite. Appeler les secours. Mais une étrange hésitation le paralysait. En fait, il hésitait.
« Ne vous tracassez pas, Thomas. Le téléphone est coupé. Vous ne pourriez rien faire, de toute façon...
- Mais pourquoi vous avez fait ça?! »
Le sourire aux lèvres, Rorke se laissa aller en arrière et croisa ses mains derrière la nuque.
« Je viens de vous le dire, Thomas. Parce que je vais mourir. J’ai un cancer »
Tom ne put s’empêcher de sentir monter en lui une incroyable excitation. Une très agréable exaltation. Rorke allait enfin passer la main. C’était comme une manifestation audacieuse de la justice divine... Il se ressaisit aussitôt. Sa respiration, cravachée par l’émotion, s’emballait et il fallait à tout prix dissimuler son trouble. Avancer masqué.
« Ne rêvez pas, Thomas, souffla Rorke qui semblait décidément lire dans ses pensées. Ma mort ne va rien vous rapporter...
- Mais enfin monsieur, protesta Tom, brusquement désemparé, je ne... enfin vous... »
Il ne termina pas sa phrase. Il venait de s’apercevoir que le regard de son patron avait changé. Désormais, dans son oeil brillait une lueur inhabituelle, inexplicable. Une étincelle animale, effrayante de tranquillité. Comme s’il se délectait de la situation.




« Vous m’avez volé, Thomas. »
Le sourire, en dévoilant les dents du vieil homme, venait de prendre des allures carnassières.
« Mais enfin, monsieur, se défendit Tom, je ne sais pas ce que vous allez chercher là, je ne vous permets pas de...
- Taisez vous! Soyez beau joueur, au moins. Un peu d’élégance... »
Tom perdit pied pour de bon. Un tas de questions se bousculaient, comment avait-il su et depuis quand? Il s’en voulait d’avoir été si imprudent. Il enrageait mais Rorke était décidément le plus fort. Tom comprenait, à présent. Il avait joué et perdu, c’était aussi simple que ça. Restait à savoir où Rorke voulait en venir.
« Vous savez, j’ai longtemps réfléchi à la manière dont je pourrais vous faire du mal. Ce n’est pas pour les babioles que vous m’avez volées, non... C’est le fait que vous ayez osé me voler.
- Je... je sais que j’ai trahi votre confiance mais... je...
- Ma confiance?! Mais je n’ai jamais eu confiance en vous, Thomas. Et pour en finir avec les idées reçues, je ne vous en veux pas non plus. J’aurais fait comme vous. Non, en fait, je vous suis reconnaissant. Grâce à vous, je vais prendre encore un peu de plaisir.... »

Rorke se redressa pour de bon. Sous ce nouvel angle, il semblait ne rien pouvoir cacher de la cruauté qui l’habitait.
« Je vous sens impatient, Thomas... Soit. C’est somme toute assez simple... »
Il prit le temps de contempler sa proie, toujours à genoux. Du bout du pied, il pataugea un instant et l’éclaboussa.
« Vous allez être accusé de meurtre, mon vieux...
- Quoi?! Mais vous êtes complètement...
- Fou? C’est possible. Mais ça ne change rien à vos affaires. Ouvrez les yeux. Dans quelques heures, ce sera très clair pour tout le monde: Vous m’aurez empoisonné. Vous et moi savons que c’est faux, bien entendu, mais que pensez-vous que croira la police? Vous avez un mobile, le vol. Et vous vous êtes arrangés pour rester seul avec moi ce soir... Avouez que les apparences sont contre vous... »
Tom demeurait silencieux. Si la rage faisait place, peu à peu, à l’incrédulité, à la peur - une peur viscérale - il lui fallait conserver son sang-froid et envisager désormais tous les scénarios possibles. Peut-être n’était-ce qu’un jeu, une mauvaise blague. Ce n’était pas la première fois que Rorke jouait au chat et à la souris avec lui. Mais en même temps, il y avait ce regard...
« Vous ne me croyez pas, Thomas? C’est un tort. Vous savez, j’attends une visite en fin de soirée. Un ami. Je voudrais voir sa tête quand il me trouvera mort. Assassiné. A votre place, je filerais tant que je le peux...
- C’est absurde! Je lui expliquerai... je... »
Rorke laissa échapper un rire sauvage.
« Inutile de vous donner cette peine, Thomas. J’ai tout prévu. Cet ami qui vient ce soir, figurez-vous qu’il y a quelques semaines, je lui ai confié craindre pour ma vie. Vous ne m’en voudrez pas, mais j’ai dressé de vous un portrait peu élogieux. J’ai forcé le trait, j’en conviens. Suffisamment, en tous cas, pour qu’il n’ait aucun doute sur votre culpabilité. Si à ça vous ajoutez qu’il manque à ma collection, depuis cet après-midi, un Fragonard et un Chagall, ...
- Mais ce n’est pas moi!
- Je sais que ce n’est pas vous. Mais ne vous ai-je pas dit que j’avais tout prévu... »
Tom sentit s’effondrer ses dernières résistances. A la peur qui l’étreignait s’ajoutait désormais un sentiment d’abattement d’une férocité rare. L’angoisse l’oppressait jusqu’à l’étouffer, jusqu’à le vider de ses forces. Il se releva tant bien que mal - ses jambes se dérobaient - et se planta, les bras ballants, devant un Matthias Rorke qui semblait baigner dans un ravissement pervers.
« Pourquoi vous me faites ça? demanda Tom, définitivement maté.
- Parce que je ne suis pas celui que vous croyez et qu’on ne doit pas lutter contre sa nature. J’aime le jeu, Tom. Je crois que j’ai toujours aimé cela. Vous n’imaginez pas le plaisir qu’on peut prendre à jouer dans l’ombre, à disposer des uns et des autres sans même qu’ils s’en rendent compte. Tenez, là, je vous regarde et ce que je lis dans vos yeux me comble... C’est moi qui vais mourir et c’est vous qui êtes terrifié. Votre oeil ne ment pas. Vous avez peur, n’est-ce-pas? »
Tom baissa les yeux. Son cœur, comme vaincu lui aussi, battait désormais calmement.
« Vous trouverez un peu d’argent dans le tiroir de gauche de mon bureau. Vous avez un peu d’avance. Profitez en, Thomas... »
Tom songea un instant à rassembler ses affaires et y renonça. A quoi bon? Il n’avait plus rien. Si, il avait deux heures devant lui. Un sursis. Il était maintenant en cavale. Il toisa Rorke une dernière fois et lui tourna le dos.

« Une dernière chose, Thomas... Ernestine n’a pas pu tenir sa langue, vous vous en doutez. Elle m’a fait part, comment dire... de vos inquiétudes. Comment avez-vous pu croire que j’avais poignardé ma femme?... »

Tom dévisagea son patron, totalement immobile. Que pouvait-il bien se passer sous ce masque impavide? A quoi ce vieil homme, qui filait vers une mort certaine, imminente, pouvait-il bien songer?... Rorke, de nouveau, se laissa aller à sourire. Quelle machiavélique trouvaille le réjouissait à ce point? Tom, cette fois, renonça à comprendre. Il en avait assez. Il voulait s’en aller, en finir une bonne fois. Mais juste avant, Rorke lui murmura:
« Je ne l’ai pas poignardée. Je l’ai étranglée. »
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