Revelations.

par

CHRISTIAN BOURRIER

Sous l'effet d'une chaleur implacable, la savane aux couleurs d'ambre jaune et d'ocre rouge calciné fumait dans le lointain, transformant l'air en une masse opaque et vibrante qui masquait en partie une ligne d'horizon incertaine...
Au delà s'étendait une invisible barrière montagneuse de roches granitiques.
En contrebas, lourdement enfoncés jusqu'à mi-flanc dans une mare boueuse, trou d'eau nauséabond et glauque, deux pachydermes aux défenses brisées, las et poussiéreux, tentaient de se rafraichir, de soulager leur peau meurtrie par d'innombrables parasites.
Leur trompe se balançait de droite à gauche, s'enlaçait sur elle-même, décrivait des cercles et des huit, s'allongeait pour aspirer de l'eau et la projeter en arrière et recommençait inlassablement.
La paisible scène semblait pouvoir durer une éternité quand elle fut troublée par un martèlement de sabots provenant d'un nuage de poussière grise. Surgissant de cet amas de particules en suspension, un troupeau d'antilopes aux naseaux dilatés s'approcha du point d'eau en ralentissant peu à peu sa course folle.
Dérangés par cette horde lilliputienne, les éléphants, vieux mâles solitaires et bourrus, stoppèrent leurs gestes millénaires en regardant les intrus du coin de l'oeil. Ils hésitaient, s'observaient, cherchaient à communiquer, hésitaient encore... Puis leur masse imposante s'ébranla, se délivra de la boue épaisse et collante. Les antilopes apeurées s'écartèrent à la hâte, ouvrant un passage aux mastodontes qui s'éloignèrent de leur démarche lente et impériale en poussant des barrissements tonitruants. Dans un craquement de branches, ils disparurent vers les profondeurs de la forêt voisine, apparemment inviolable
dans le même temps, trois lionnes maigres et affamées approchaient, silencieuses, retenant leur souffle, le regard braqué sur le rassemblement d' herbivores. Elles
s'aplatissaient au maximum, frôlant de leur poitrail le sol aride, jonché de petites pierres et d'herbes sèches. L'une de ces herbes se brisa, un léger bruit se fit entendre et des dizaines d'oreilles se mirent à bouger. Des têtes se tournèrent en direction des fauves et en quelques secondes, les antilopes disposées en cercle s'étaient éparpillées, laissant dans leur sillage une odeur de panique.
L'occasion était passée pour les lionnes épuisées. Leur intention première n'était que de rejoindre le point d'eau et elles ne trouvèrent pas la force de pour suivre leur délicates victimes qui fuyaient avec une grâce infinie. La sagesse de leur instinct leur commandait en priorité, de boire quelques gorgées de ce liquide saumâtre mais vital...
En ces temps de sécheresse, il n'y avait guère le choix ! Sur une immense étendue, il ne subsistait que ce puits verdâtre. Le cours d'eau le plus proche, s'il n'était déjà tari, se trouvait à plusieurs jours de marche.
Quatre jeunes lionceaux vinrent retrouver leurs mères et la famille royale se désaltéra autant qu'elle le pu. Ceci fait, chacun prit le chemin de la savane en direction des superbes quadrupèdes à cornes torsadées.
Bientôt, le lieu privilégié fut désert ou presque... Seule une hyène tachetée, profitant du départ des prédateurs, vint se remplir le gosier, laissant pendre sa lourde tête par dessus les roseaux. Un épais cumulus vint obscurcir le ciel. la terre prit une teinte rousse et vert foncé et les hautes herbes frémirent sous la poussée du vent. A son tour, le charognard repu détala en ricanant comme s'il venait de commettre une mauvaise farce. Ses plaintes saccadées ressemblant à un rire morbide, furent audibles encore longtemps après sa disparition.
Lorsqu'il se tut enfin, un silence total retomba. Même les insectes étaient absents. Le vent s'apaisa graduellement, jusqu'au calme complet.
Le soir tombait...
Depuis une butte rocheuse dominant la vallée plongée dans la pénombre, un témoin muet n'avait rien perdu du spectacle... L'un des plus beaux qu'il n'eut jamais vu! Enfoui dans une petite cavité naturelle, il était parvenu à dissimuler sa présence et admirait ce modèle d'équilibre entre la force et la fragilité.
L'Afrique! Continent étrange et mystérieux, berceau de l'humanité, symbole de la nature vierge et pure! Il savait que toutes ces notions n'étaient que des clichés ridicules dont le tourisme organisé avait su tirer profit pour allécher ses clients. Comme ces derniers, il avait rêvé de venir se plonger au coeur de cet exotisme hors du temps.
Après avoir rangé sa caméra dans le sac qu'il portait à l'&paule, il entreprit de redescendre son promontoire pour aller explorer les environs avant la nuit.
Trois jours auparavant, un bon pilote d'hélicoptère l'avait déposé en pleine savane, promettant de revenir le chercher au même endroit dans une semaine... Lorsqu'il vit l'engin repartir, il réalisa à quel point il "tait seul au monde, livré à un terrible destin...
Il avait délibérément choisi de vivre cette aventure! Ni reporter, ni maraudeur, ni chasseur, il n'était guère préparé à ce genre d'expérience. Lui-même ne savait pas ce qui l'avait poussé à la tenter, si ce n'était la simple curiosité ou la plus puérile des passions mais il était conscient en revanche, de sa folie téméraire. Finalement, après avoir regretté sa décision, l'extravagance de la situation le fascina et l'enivra. Quelques jours dans ce mélange de paradis et d'enfer lui paraissaient plus gratifiants que des siècles de monotonie!
Il allait encore passer une nuit blanche à surveiller les alentours sans répit, à sursauter au moindre froissement de feuille. Malgré cela, il lui tardait de revivre ces moments magiques et exaltants au plus profond de l'Afrique, en milieu hostile, sur le terrain de chasse des lions et des guépards!
Mettre son existence en péril pour servir d'appât à de féroces carnassiers, devenir un simple repas de viande crue, s'intégrer à la chaîne alimentaire... Autant de concepts, d' images qui l'envahissaient, lui donnaient des sueurs froides mais simultanément, le plongeaient dans un inexplicable bien-être. Parfois, il se sentait invulnérable ou immortel, avec l'impression étrange qu'il poursuivrait sa vie dans l'estomac d'un lion, qu'il survivrait à travers son esprit ou deviendrait lui-même cet animal en participant à la régénération de ses cellules.
Une foule d'idées insolites déambulaient dans sa tête lorsque, le soir venu, il cédait à la torpeur...
" En vérité, je ne suis que de la viande, se répétait-il; rien que de la viande fraîche en étalage sur le sol, prête à la consommation... L'organe qui me permet de penser n'est autre qu'une masse de chair comestible et mon crâne peut, en quelques secondes, devenir un objet aussi dérisoire que le caillou qui lui tient lieu d'oreiller." Puis, au milieu de la nuit, à force de méditation, il extrapolait, se livrait à des comparaisons délirantes:
" Le cerveau est un outil, le caillou en est un autre... Mais si une partie de ce minéral entre un jour dans la composition d'une structure vivante évoluée, jamais par contre, un cerveau ne retournera dans ce caillou... "
" Bien, essayons de dormir! Cela fait trois nuits que je n'y parviens pas alors que l'endroit est parfaitement calme, serein et sans danger... Il n'y a aucune raison de s'inquiéter! Pourquoi frissonner de cette façon? La chaleur est étouffante! Je ferais mieux de monter dans cet arbre pour m' y mettre en sécurité. Dois-je le faire? "
Une voix grave de femme très distinguée lui répondit: - Non! Les arbres sont couverts de fourmis et d'araignées et les léopards peuvent aisément y grimper.
- Qui a parlé? Sursauta l'étranger... Où êtes-vous? Répondez-moi... insista-t-il.
Seuls le bruissement infime du vent effleurant la cime des arbres et ses propres martèlements de coeur étaient perceptibles. Plus personne ne se manifesta et l'infortuné passa une nuit plus terrifiante encore que les précédentes. C'était moins la peur de se faire dévorer que celle de l'inconnu qui l'empêcha de sombrer dans l'inconscience! Le regard plongé dans les ténèbres, il s'imaginait des êtres de cauchemar, des créatures immondes aux griffes acérées, aux dents luisantes... Il croyait apercevoir des fantômes égarés surgissant du néant, des formes étranges voilées de noir dansant autour de lui... Il entendait encore cette voix sourde qui semblait venir de nulle part et avait lu dans ses pensées.
" Comment cette femme avait-elle pu connaître mon intention de monter dans cet arbre? Et pourquoi m'a-t-elle déconseillé de le faire? C'est hallucinant ! J'ai l'impression d'assister à ma propre aventure, de voir les évènements se dérouler de l'extérieur, comme lorsque l'on visionne un film. Curieuse sensation! Je suis venu ici, en Afrique, dans l'espoir de retrouver les émotions de nos ancêtres, les terreurs nocturnes, la magie des démons, de me fondre dans le milieu ambiant, et c'est exactement ce qui se produit ! Je ne parviens pas à croire que tout cela soit réel et pourtant, j'entends encore cette voix gronder à travers mes tympans, ces mots prononcés distinctement et sans hâte... "
Graduellement, l'aube s'annonça... Une lueur se dessina par delà les monts enneigés puis un soleil pâle mais déjà chaud apparut à travers la brume stagnante, inondant la plaine d'une lumière phosphorescente...
Rien ne bougeait encore. L'herbe mouillée restait immobile. Les arbustes rabougris projetaient des ombres titanesques se perdant dans l'infini... Pas un murmure ne venait troubler cette plénitude matinale.
Tranquillisé par cette nature bienveillante, le jeune homme épuisé eut soudain envie de s'assoupir. S'allongeant sur un lit de feuilles mortes, il plissa les yeux en regardant au loin. Quelque chose avait bougé! Observant la chose à l'aide de ses jumelles, il distingua une longue corne effilée précédant un corps massif et carapaçonné... C'Žtait un rhinocŽros! Simultanément, il entendit un cri strident de perroquet, des grognements rauques et des clameurs de toutes sortes provenant du couvert forestier. La plaine s'éveillait...
Il n'était plus question de se reposer, le danger était omniprésent.
" Encore trois jours et je reprends l'hélicoptère, ce serait dommage de ne pas en profiter, " pensa-t-il. " Je vais partir d'ici au plus vite! "
Il se leva d'un bond et se dirigea prudemment vers la savane. Fléchissant sous le poids de la fatigue, il avançait péniblement en ingurgitant de temps à autre des fruits secs et du café tiède. Il se demandait encore pourquoi il avait pris une décision aussi stupide que de se perdre, seul et sans arme, dans une région sauvage de l'Afrique noire.
Après avoir cherché durant tant de siècles à s'éloigner du milieu naturel, l'homme n'est peut-être plus capable de s'y intégrer. La civilisation nous a fait perdre nos instincts et nos sens, nous n'appartenons plus à ce monde qui nous a vu naître, nous ne sommes plus tout à fait des animaux...
Il marchait maintenant depuis deux bonnes heures lorsqu'il cessa de réfléchir. Relevant alors la tête, il constata que le paysage avait changé. Il ne reconnaissait plus la ligne d'horizon. Se tournant vers l'arrière, il découvrit que le petit plan d'eau qu'il venait de quitter avait disparu de son champ de vision et que le monticule rocheux sur lequel la veille, il était monté, ne lui apparaissait plus. Il n'avait plus aucun point de repère!
" Que s'est-il passé? Ai-je dormi en marchant, songea-t-il, pour que tout me semble si différent? "
Sa gorge se serra, une peur atroce le fit vaciller...
" C'est invraisemblable, le site m'est totalement étranger, comme si j'avais été transplanté ailleurs!"
Il scruta encore en vain tous les points du paysage en réalisant un tour complet sur lui-même puis, se sentant faible, s'effondra comme une masse amorphe sur une large pierre plate. Une angoisse grandissante le submergea. Il resta longtemps assis sur le rocher, le regard portant sur toute l'étendue de ce plateau semi désertique. Peu à peu, il prit conscience de la démesure de l'espace qui l'entourait...
" Il n'y a rien à faire, je suis perdu, vraiment perdu! " réalisa-t-il, se parlant à lui-même d'une voix étranglée.
Droit devant lui, très haut dans le ciel, il aperçut un point brillant qui filait doucement, devançant une fine traînée blanche. C'était très curieux! Ailleurs, dans une autre tranche d'espace, un homme pilotait un avion à réaction, modèle de perfection technologique permettant de dominer le monde sauvage, sans y avoir accès.
" Impossible de communiquer avec lui! Bien qu'il se situe à distance de regard, nous sommes à des années-lumière l'un de l'autre car nous ne pouvons absolument pas nous rencontrer. Pour lui, je n'existe pas, et pour moi, il n'est qu'une image virtuelle... A l'inverse, si je rencontre physiquement un léopard, son esprit sera à des années-lumière du mien et nous ne pourrons échanger le moindre propos... "
" Quelle charmante impression, poursuivit-il en pensée, je me sens devenir, au fur et à mesure que le temps passe, un tournedos cuisant lentement sur la pierre. D'autant plus que je tourne le dos au soleil! "
Et il se mit à rire à gorge déployée.
" Comme c'est drôle, oui, vraiment très drôle! Je n'en peux plus... Mon esprit commence à divaguer... Je crois que l'homo sapiens a bien fait, grâce à son intelligence, de dominer entièrement la nature. C'était sans doute, en devenant lui même un super prédateur, l'unique moyen de ne plus avoir à subir les assauts des grands carnivores. Ce statut d'être supérieur lui a permis de se libérer de sa peur, pour mieux développer encore son potentiel intellectuel et ainsi, dépasser sa condition d'animal... Seulement, pour cela, il lui fallait et il lui faudra toujours du feu... et une arme! Et moi, je n'en ai pas. Je n'ai ni l'un ni l'autre... La suprématie de l'être humain n'est qu'artificielle; je prends conscience aujourd'hui, que sans argument offensif, on ne vaut pas grand chose, sinon rien! "
Plongé dans ses réflexions, le naufragé volontaire en avait quelque peu oublié ses angoisses. Prenant appui sur ses mains, il s'extirpa de son inconfortable siège de pierre, avala une gorgée de café et se remit en route au hasard, à travers la brousse...
Il contourna d'énormes termitières, entendit des sifflements de serpents, vit passer des escadrons d'oiseaux migrateurs, trébucha sur des racines et renifla des odeurs acides ou poivrées. Il arrivait à proximité d'un gros surplomb rocheux couleur de rouille lorsqu'une voix, la mystérieuse voix, s'adressa à lui:
- Ou vas-tu? Un guépard te suit...
- Encore cette voix... Mais où êtes-vous? cria-t-il d'un ton rauque.
- Ne parles pas si fort; viens te mettre à l'abri sur cet arbre mort, à ta gauche. Sur celui-ci, il n'y a ni araignée ni fourmi.
Décontenancé, il fit ce que lui dictait la voix, comme si c'était celle de sa propre raison. Il grimpa et attendit, à cinq mètres du sol...
Mais qu'attendait-il? Il n'y avait aucun animal en vue, exception faite des moustiques qui lui trouaient la peau et se régalaient de son sang. En regardant bien, il apercevait aussi, tout au bout de la plaine, une colonie de girafes galopant en toute liberté, mais le prédateur annoncé restait invisible. La voix lui avait menti! Et comment peut-on entendre une voix en ces lieux de solitude? A vrai dire, il n'était plus très sûr de l'avoir entendue...
" Je suis sur le point de devenir fou! pensa-t-il. La privation de sommeil, la faim et le soleil brûlant ont eu raison de ma santé mentale et j'ai dû être victime d'une sorte d'hallucination. Il devient urgent pour moi, de quitter cette région! "
- Ecoute - moi bien, jeune être humain, reprit la voix. si tu pars maintenant, tu ne reviendras jamais parmi les tiens.
" Chaque fois qu'elle s'adresse à moi, c'est pour me prévenir d'un danger, " réalisa l'aventurier.
- Dites-moi qui vous êtes et montrez-vous, lui supplia-t-il.
- Mais je suis là, tu me vois, je ne suis pas invisible...
- Où êtes-vous donc? Dans un arbre? Derrière ce rocher? Pourquoi restez-vous cachée de cette manière? - Je ne me cache pas, je suis ici, là et ailleurs. Je suis partout... Tu ne peux pas ne pas me voir.
- Je ne comprends rien à ce que vous dites. Cessez de me persécuter; Ce n'est qu'une ridicule plaisanterie! Seuls les esprits sont partout...
Il se sentait troublé par ce qu'il venait d'imaginer. Il gardait une forte appréhension de l'au-delà et des imes errantes, ayant ouî-dire que parfois, les esprits du mal possédaient les créatures fragiles ou à bout de force. Le mental n'avait plus le pouvoir de lutter et se laissait ainsi pénétrer sans résistance, devenant alors le jouet d'une émanation démoniaque. Il se rassura en imaginant que cet esprit là ne pouvait être que bon. Mais tout de même...
La voix lança une phrase qui le sortit de sa réflexion:
- Effectivement, les esprits sont partout et je suis également partout mais je ne suis pas un esprit. Je suis bien plus que cela. Un esprit n'a pas le pouvoir ni la force de déclencher des tempêtes et des orages!
A partir de cet instant, il poursuivit la conversation avec légèreté, sans plus s'étonner de rien. L'anxiété l'avait quitté et il se sentait presque bien, empli du sentiment de vivre un moment rarissime et fabuleux...
- Je vois! Oui, maintenant je vois qui vous êtes... Mais c'est impossible! Vous ne pouvez pas être Dieu, je n'arrive pas à y croire! Jésus ou la Vierge Marie... serait plus admissible... mais puisque Dieu n'est pas un homme et que le Christ n'est pas une femme, je peux supposer que vous êtes sa Mère, n'est-ce pas? Voulez vous m'arrêter si je me trompe?
- Ce que tu racontes là me semble fort intéressant mais je ne suis rien de tout cela. Toutes ces choses sont des produits de l'invention humaine. Son imagination sans limite lui confère une position totalement marginale dans la nature dont il méprise les lois.
- Mais enfin, Dieu est bien le créateur du ciel et de la terre... Vos propos me donnent à penser que vous pourriez être de la famille, au moins une parente éloignée.
- Erreur! trancha l'insaisissable interlocutrice. Le créateur du ciel et de la terre, c'est le Soleil! Nous lui appartenons entièrement et devons tout à sa puissance prodigieuse. C'est grâce à ses rayons protecteurs que nous sommes en vie. Ce n'est pas seulement une bombe thermonucléaire mais aussi notre Père à tous...
- Dites-moi, ne seriez-vous pas un peu écologiste, par hasard? Mais je perds la raison, je me surprends à écouter les propos d'une sorte de fantôme et à lui répliquer de la façon la plus naturelle qui soit, comme si tout était normal. Enfin... oui, je n'ignore pas cette version scientifique du big bang, de l'univers et des galaxies qui donnèrent le jour à des planètes en se refroidissant et qui...
- Attends un peu, fils de la nature. Tu n'as toujours pas compris à qui tu t'adresses...
- Mais bien sur que j'ai compris! Je sais maintenant qui vous êtes. Ce n'est pas difficile à comprendre.
- Alors, je t'écoutes...
- Vous êtes tout simplement un spectre égaré qui rôde par hasard dans les contrées sauvages de l'Afrique et serait devenu pour l'occasion, mon ange gardien. Cela fait quatre jours et trois nuits que ni mon esprit ni mon corps n'ont pris de repos. Dans ces conditions, le délire peut aisément s'emparer d'un pauvre fou perdu dans la brousse et même si tu m'annonçais que tu es une fée ou une extra-terrestre, je te croirais...
- Non, justement, je ne suis pas une extra-terrestre. Je suis... Je suis la Terre!
- La terre?
- Oui...
- Tu veux dire que tu es l'âme de cette région, de ce territoire? C'est extraordinaire! Je n'aurais jamais imaginé que l'Afrique possédât une âme. Cela dépasse mes espérances sur la découverte de ce beau pays.

- Non, non! Il ne s'agit pas de cela. Je suis la Terre entière... La planète Terre! Je mesure quarante mille kilomètres de circonférence, j'ai les pôles aplatis et une ceinture équatoriale sur laquelle tu te trouves actuellement.
- Attendez un moment, n'allez pas si vite car je crains d'avoir mal compris. Tu es la... Vous dites que... Pardonnez-moi mais l'émotion me rend nerveux. Donc, tu prétends... vous prétendez être la terre! La Terre? Alors, vraiment, je suis... enchanté, chère amie, véritablement très honoré, très flatté de faire votre... connaissance.
- Mais tu me connais depuis toujours...
- C'est exact, mais je ne vous ai jamais parlé... Permettez-moi donc de porter un toast à notre rencontre! Il sortit sa gourde et avala une longue rasade d'eau minérale citronnée. Ensuite, il engouffra la main dans son sac de voyage et s'empara d'une bonne poignée d'abricots secs qu'il ingurgita en un instant. Pour finir, il prit une gorgée de café tiède fortement sucré et se sentit légèrement mieux.
- Eh bien ça alors! Si cette histoire est vrai, reprit-il, j'ai vraiment de la chance d'être tombé sur vous... Comment allez-vous, au fait?
- Comment je vais? J'aimerais mieux ne pas en parler! Je deviendrais grossière, tant je suis outrée de ce qui m'arrive... C'est ignoble!
- Que vous arrive-t-il donc de si terrible?
- Tu devrais le savoir, Diable d'homme! Après des milliards d'années d'existence à me faire doucement dorloter par le soleil et à prospérer dans le firmament, je vis à présent un véritable cauchemar. Comment pouvais-je concevoir, de la part des êtres que je porte, une attitude aussi dévastatrice, sachant qu'il s'agissait de l'espèce la plus élaborée qui soit? Vous semblez oublier que c'est ma qualité de créature vivante et fertile qui vous a permis de voir le jour. Je ne suis pas seulement une planète bleue flottant dans l'espace; je suis une entité pensante! Je possède une conscience acquise au fil du temps, qui me donne droit à un statut identique à celui de l'être humain. Or cette conscience, mon cher, n'est sûrement pas apparue d'elle-même; je l'ai fabriquée de toutes pièces, comme l'on reconstitue un puzzle. Je suis, en quelque sorte, née de moi-même!
- Mais comment cela s'est-il passé? fit le jeune homme, éberlué par de telles confidences.
- J'ai donné le jour à une espèce capable de se comprendre elle-même et de comprendre l'univers. vos âmes sont allées en terre et je les ai récupérées, me confectionnant ainsi une conscience totale car ma mémoire est composée de toutes celles de l'histoire de l'humanité.
- C'est magnifique! Une terre qui pense...
- Oui, sans doute, mais mon problème actuel est votre acharnement à me détruire comme le font les parasites! Vous en êtes encore au stade de la délinquance et de l'irresponsabilité. vous n'êtes encore que des enfants gâtés, fiers de produire des objets inutiles dont vous vous amusez!
- Je suis désolé, vraiment désolé de faire partie de l'espèce humaine. Je ne l'ai pas choisi...
Il n'en croyait pas ses voies auditives. Il était en conversation avec la Terre, sa propre " Terre "! Il réalisa que cette planète représentait effectivement beaucoup plus qu'un simple objet céleste satellisé par le soleil. Elle était la mère de tous les organismes vivants! Elle avait fait naître, dans son liquide originel, la première cellule qui donna lieu au premier poisson, amphibien, puis reptile, mammifère et homme. Il est vrai que ce processus complexe, qui avait mijoté durant des milliards d'années en son sein, se reproduisait aujourd'hui sur une autre échelle de temps, dans le ventre des femmes...
- Rien de ce qui a traversé ta lumière intérieure ne m'a échappé, jeune aventurier. Ton esprit est dans le mien et le mien est dans le tien. Tu n'a pas tort de me comparer à une mère, tes déductions sont fort judicieuses, je les apprécie.
La voix émanait étrangement de toutes les directions
à la fois, en partant du sol. Il s'agissait bien de celle du globe terrestre! Cette grosse boule de matière solidifiée pouvait-elle disposer d'une intelligence? Il n'y croyait toujours pas et se sentait plutôt sous l'emprise d'une hallucination enivrante et tenace dont il ne parvenait à se libérer.
- Au cours des milliers de millénaires qui ont suivi la genèse, poursuivit la Terre, je me suis façonné une une chair, une peau, un système circulatoire, des poumons et un principe de régulation de ma température. Je puis être considérée, à ce jour, comme une jeune dame qui vient d'accoucher de son premier enfant... Un enfant terrible qui a déjà pris son envol pour visiter la lune et d'autres soeurs devenues stériles ou pas encore en mesure de procréer. Je comprends ce besoin de faire ses premiers pas dans le voisinage, de couper le cordon gravitationnel, d'acquérir cette liberté à n'importe quel prix, pour atteindre enfin l'âge adulte. La passion orgueilleuse et insensé qui le pousse à jouer aux allumettes semble pourtant démontrer que cette maturité lui reste encore inaccessible...
L'aventurier amateur restait bouche bée. Il buvait littéralement les paroles que la Terre imprimait à son cerveau fatigué. Pour lui, c'était de la sorcellerie. Il voyait passer des images, apercevait des scènes, suivait son oratrice à la fois par le biais de ces oreilles et de ses yeux.
- C'est extraordinaire! balbutia-t-il, l'air hagard.
- En fait, il m'inquiète beaucoup, continua la planète... Je crains qu'il ne puisse aller jusqu'au bout de sa croissance... S'il n'y parvient pas, il sera remplacé par un mammifère encore inconnu et très différent de lui, qui saura vivre en harmonie avec le cosmos.
- Serions-nous donc appelés à disparaître, nous aussi, comme tout autre animal?
- Absolument! L'évolution est une loi universelle, la sélection naturelle en est une autre. Tu dois savoir que lorsqu'une espèce vivante se trouve handicapée par le développement excessif de l'un de ses organes, elle finit par en subir les conséquences et s'éteindre peu à peu. Si l'homme ne parvient pas à contrôler artificiellement l'ampleur grandissante de cette particularité, il disparaîtra...
- Mais quel est donc ce handicap dont il est victime; s'agit-il de son cerveau?
- Bien sur! Cette extension de la moelle épinière s'est poursuivie chez lui de façon disproportionnée et ne cesse de se poursuivre. Il n'est pas évident, dans l'avenir, qu'il puisse supporter le poids de sa tête ou que les femmes soient en mesure d'accoucher normalement.
- Je n'y avais jamais songé, effectivement...
- Mais ce n'est pas tout ! La procréation permanente qui le caractérise, sa longue espérance de vie et sa supériorité sur les animaux, devraient lui garantir un avenir sans faille alors que ce sont les causes de sa destruction future. s'il ne réagit pas rapidement, il se perdra lui-même pour des raisons aussi diverses que le surnombre, la famine, les épidémies ou la guerre!
- Le simple mortel que je suis sais déjà tout cela. D'ailleurs, la plupart en sont conscients et les plus convaincus se battent contre cette évidence, contre ce mal irréversible qui ronge notre société...
- Tes paroles sont bien sombres, petit homme.
- Les vôtres aussi, Madame la Terre.
- Je ne voulais que dire la vérité... pardonne-moi.
- Je ne vous reproche rien...
Un long silence s'installa entre les deux êtres. la communication ne passait plus, chacun étant plongé dans ses propres pensées. Le bruissement des insectes, le sifflement des reptiles et le vent léger glissant à travers les broussailles étaient de nouveau perceptibles. Un superbe guépard passa lentement à proximité puis s'éloigna en prenant une accélération prodigieuse...
Le jeune voyageur rompit le silence:
- Savez-vous que j'étais venu me fondre dans cette région sauvage dans le but de faire le point sur ma condition d'homme, de savoir, au mépris de toute prudence, si ma chair avait encore une valeur culinaire pour l'animal et si, en somme, je méritais ma place au sein de cet espace vierge?
- C'est une tentative pour le moins originale, j'en conviens, que de mettre en péril ton existence afin de communier avec ce monde étranger au tien. C'est d'ailleurs la raison qui m'a poussé à prendre contact avec toi, car il n'eut servi à rien d'en finir ici, dans la solitude des steppes africaines. J'ai entendu ta voix, tu as perçu la mienne et tu as été sauvé... Etant le seul être humain à qui j'ai parlé, tu représentera désormais pour moi, l'humanité toute entière.
- Merci, ô ma Terre, Vous me comblez d'honneurs! Je ne sais comment vous ...
- Tu sais, je repense à ton désespoir à propos de l'avenir... trancha gentiment la Terre
- Oui... eh bien?
- Je suis persuadé que la solution est en chacun de nous. Il vous suffirait de surmonter vos instincts égoïstes et conflictuels pour que le monde retrouve un état d'équilibre.
- Ce qui m'étonne le plus en vous, chère planète bleue, c'est votre immense sagesse. Bien que vous ayez des milliards d'années d'existence, vous êtes toujours imprégnée d'une pureté presque puérile et attendrissante!
- Je ne sais si je dois remercier cet encensement narquois...
- Je ne voulais pas me moquer, je ne fais que constater... ce paradoxe inouï!
- Je cherchais simplement à te faire part de mes impressions à votre égard. Vous représentez si peu de temps pour moi... Vous vous en sortirez, cela ne fait aucun doute. Vous parviendrez à surmonter vos ennuis et deviendrez des adultes. Vous vivrez en osmose avec l'univers et votre civilisation atteindra son apogée, pour ne pas dire l'apothéose. Ensuite évidemment, votre race vieillira et s'éteindra, laissant peut-être derrière elle, un paradis artificiel ou un désert infernal et irradié. J'assisterai, impuissante, à cette fin du règne humain et en sortirai extrêmement affaiblie et malade... N'ayant pour remède que le temps, je reprendrai vie et force comme auparavant, ma surface reverdira et...
- Et l'histoire de l'humanité n'aura été pour vous qu'un moment de fatigue, suite à un accouchement difficile... conclut amèrement l'aventurier.
- C'est à peu près cela. Je vous place tout de même au-dessus d'une simple bactérie, dans la mesure où, grâce à vous, j'ai pris conscience que la vie était une chose tout à fait extraordinaire. Qu'une simple explosion aboutisse un jour à la pensée abstraite semble bien improbable... Mais c'est pourtant ce qui est arrivé! Vous avez une chance fabuleuse d'être les témoins conscients d'un tel scénario et je crois qu'il faut la savourer. Si la vie découle d'une suite de hasards improvisés par le plus grand orchestre du monde, l'intelligence est, en revanche un exercice de style dont je suis seule responsable.
- C'est vrai que nous vous en sommes tous redevables, reconnut le jeune homme. Mais finalement, était-ce bien nécessaire? Je me demande parfois si nous n'aurions pas dû rester des singes...
La Terre fit une réplique à laquelle il ne s'attendait pas le moins du monde:
- Mais... vous êtes... vous êtes des singes!
Des singes... Jamais il n'aurait envisagé cela.
- En êtes-vous sûre? Terre? rétorqua-t-il d'un ton sceptique.
- Absolument! En comparaison avec ce que vous allez devenir, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Lorsque votre savoir sera instantané, comme l'est l'instinct des singes, lorsque vous utiliserez vos sens à des fins purement intellectuelles, vous serez alors totalement sortis de la lignée des primates et là...
- Et là ?
- A vrai dire, je n'en sais strictement rien! Je sais seulement que, pour l'instant, il faut assumer votre statut de singe qui s'amuse d'être intelligent et ne pas le surestimer. Il m'est difficile de t'en dire plus... pour aujourd'hui. N'oublie pas que je suis malade... Je m'essouffle vite.
- Vous allez me quitter? C'est vraiment dommage!
Je commençais à m' habituer à votre présence, bien que vos révélations ne soient pas toujours très agréables à entendre. Vous reverrai-je un jour?
- Oui, comme chaque jour...
- Enfin, je voulais dire, aurai-je encore l'occasion de dialoguer, d'être avec vous?
- Peut-être, dans un millions d'années... lorsque tes atomes seront éparpillés dans toutes les directions, tu feras alors partie de moi, tu deviendras, toi aussi, la Terre! J'aimerais à présent, avant que le contact soit rompu, te dire ceci...
Un silence s'établit, elle prit une longue inspiration et se remit à parler. son discours fut long, très long...
A tel point que, bien calé sur sa branche d'arbre mort, le jeune homme finit par s'endormir... Il avait, deux heures durant, assimilé les paroles de la Terre, s'en était imprégné jusque dans ses électrons.
Quand il s'éveilla enfin, trois jours avaient passé...
Regardant distraitement sa montre, il n'en revint pas de constater qu'il était bon temps d'aller rejoindre l'hélicoptère en route vers lui. Il s'étonna même d'y repenser instantanŽment, les yeux à peine ouverts. Ce repos prolongé avait dû lui remettre les idées bien à plat...
" Comment ai-je pu dormir aussi longtemps? Dans deux heures, le pilote sera au rendez-vous! " s'inquiéta-t-il.
Plein de courbatures, les muscles endoloris par cette longue inaction, il descendit difficilement de son perchoir inconfortable. L'immense prairie d'herbes sèches s'étendait autour de lui, à perte de vue. Ne sachant où aller, il prit au hasard ou peut-être d'instinct, la direction du soleil.
Par la suite, il se souvint qu'en s'éloignant de l'hélicoptère, il fit un signe au pilote tandis que le soleil l'éblouissait. S'il n'avait pas tourné en rond depuis ce jour, il devait se trouver sur la bonne voie, à raison d'une chance sur deux. C'était mieux que de vagabonder sans la moindre indication...
En chemin, il songeait à cette inconcevable rencontre avec sa propre planète... Admettre d'emblée cette réalité lui semblait absurde et pourtant, il refusait que ce fût une hallucination ou un rêve. Tout cela était si limpide, si présent encore dans sa tête...
Il se surprit même à penser: " Où est-elle maintenant? comme s'il la regrettait! Il s'aperçut alors, en regardant le sol et le mouvement régulier de ses pieds, qu'il marchait dessus...
" Désolé, chère amie, je ne connais aucun autre moyen de se déplacer ici-bas, d'un point à un autre... " lui dit-il à voix haute. Désormais, lorsque je penserai à toi, je saurai à quel point il faut respecter ta présence sous nos pas, je saurai que tu n'es pas un astre comme les autres, que les hommes doivent rester dignes à ton égard; j'apporterai le message au monde et aux foules, je leur dirai que tu possèdes une mémoire et une âme! Peut-être me prendront-ils pour un détraqué, pour un pauvre diable qu'un séjour solitaire en Afrique a rendu fou... Peut-être, s'ils me croient, auront-ils peur de la nouvelle! Ils seront pris de panique à l'idée que leur terre est un colossal être vivant qui les regarde, les surveille, les entend, partout où ils se trouvent et où ils vont. Ils se sentiront pris au piège! Il est possible que certains le prendront mal et chercheront à te nuire, te détruire ou mieux encore t'abandonner, en te laissant agonisante et irradiée jusqu'à la fin des temps...
Et ton âme, où ira-t-elle? Sera-t-elle perdue à jamais dans les espaces sidéraux? Va-t-elle s'éparpiller et te laisser seule? Deviendras-tu une planète morte, comme Vénus ou Neptune?
L'aventurier s'arrêta de parler et même de penser... Il poursuivit sa route dans la même direction, bien qu'il ne voyait plus le soleil. Il avait disparu! De gros nuages obscurs étaient arrivés, le ciel s'était assombri de façon spectaculaire, devenant opaque et menaçant. La chaleur et l'humidité atteignirent un niveau effrayant. En peu de temps, ses vêtements lui collèrent à la peau comme du linge mouillé...
De brefs éclairs apparurent, de plus en plus nombreux, de plus en plus rapprochés, de plus en plus éblouissants!
Des grondements fracassants n'en finissaient plus de résonner à travers la plaine, pareils à des milliers de gongs martelés par des géants... Un vieil arbre mort, touché par l'un de ses foudroyants impacts, prit feu instantanément... Le vent se leva à cet instant précis, comme s'il était désireux d'activer le brasier... La forêt proche s'enflamma, telle une torche... Mais bien tôt, un déluge aveuglant, véritable torrent vertical, s'abattit sur le sol aride... L'eau monta, enveloppant rapidement les parties surélevées, dessinant de ruisselants méandres... Propulsés par une tempête à déraciner un baobab, des tourbillons de pluie giflaient le visage du voyageur, l'obligeant à courber le dos, à se protéger de ses mains.
Pataugeant dans ce bourbier infect, où de petits animaux terrorisés surnageaient, il désespérait d'atteindre son but, quand il distingua, par delà les éléments déchaînés, un léger bruit de moteur. il s'approcha, s'éloigna, s'approcha encore, tourna en rond, resta en suspens, reprit de l'altitude, s'éloigna à nouveau et devint finalement inaudible. Sans visibilité, l'hélicoptère ne pouvait pas se poser! Il reviendrait probablement après la tourmente...
Le naufragé ne se faisait plus d'illusion sur son devenir. Il se savait perdu et n'attendait plus rien de personne. Les trombes d'eau déployaient une force telle qu'elles entravaient sa progression. Il lui était impossible d'avancer!
Une tornade approcha... Elle faisait penser à de l'eau sale s'évacuant dans le siphon d'un immense évier transparent. Arrachant tout sur son passage, grondant comme un monstre fabuleux, elle s'enroula autour de lui, l'éleva dans les airs, le fit tourbillonner, tournoyer et le projeta au loin, dans les profondeurs dégoulinantes d'une jungle sordide.
Sous l'impact de cette chute vertigineuse, il resta inanimé, le corps disloqué. Gisant sur un sol boueux, il perdait son fluide vital sans aucun moyen de reprendre connaissance. Les déclarations que la Terre lui avait faites ne sortiraient jamais de la sombre forêt tropicale. Il ne pourrait jamais révéler au monde son merveilleux secret. Il ferma les yeux pour la dernière fois et l'emporta avec lui pour l'éternité...
Un éléphant s'approcha de lui, le contourna tout en l'effleurant de sa trompe et s'éloigna de lui en barrissant... Sur son chemin, un superbe léopard aux yeux brillants tomba en arrêt devant le corps inerte, le renifla, l'observa un moment avec une certaine curiosité puis, de sa langue râpeuse, lécha une plaie béante au niveau de l'épaule. Cette chair fraîche le tentait terriblement. Il avait faim. Il aurait bien planté ses crocs dans les flancs de sa victime mais il ne parvenait pas à se décider. Il avait le temps... Il pouvait fort bien le dévorer tout de suite ou, s'il le désirait, attendre encore quelques instants...
Il n'était pas un charognard! Il aimait le combat et aurait préféré voir courir devant lui cette créature étrange et sans vie.
Enfin, après moult hésitations, il agrippa ce fardeau et le traîna jusque sa tanière, pour l'offrir à sa progéniture... C'était une proie facile avec laquelle les jeunes pouvaient jouer avant de la dépecer. Mais ils n'en firent rien...
Le cadavre fut laissé à l'endroit même où le léopard l'avait déposé et aucun animal n'y toucha depuis ce jour. Enfoui sous un inextricable entrelac de branches et de lianes, on ne le retrouva jamais et il mit un temps interminable à se décomposer entièrement...
Un million d'années plus tard, il était lui-même devenu la Terre et son âme planait toujours, dans cette région d'Afrique qui n'était plus qu'un désert.





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Christian Bourrier

Sous l'effet d'une chaleur implacable, la savane aux couleurs d'ambre jaune et d'ocre rouge calciné fumait dans le lointain, transformant l'air en une masse opaque et vibrante qui masquait en partie une ligne d'horizon incertaine...
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