La Direction De Nulle Part

par

CHRISTIAN BOURRIER










Cette année là, Oswald, cantonnier de son village, avait entrepris, pour une fois, de partir en voyage pour ses congés de fin d'année. Très bon marcheur, il décida, à l'étonnement de son entourage, d'utiliser à cette occasion, les chemins de grande randonnée. Il pensait que les cartes étaient superflues, que les sentiers conduisaient toujours quelque part et qu'il n'avait besoin de rien d'autre qu'un bon sac à dos rempli de victuailles et d'objets utiles.
Le courage et la volonté ne lui manquaient pas. Il lui manquaient surtout de l'argent, du temps et quelque fois, des amis... Peu de gens le comprenaient. Sa fiancée avait, pour des raisons qu'il n'admettait pas, refusé de se joindre à lui pour effectuer ce périple. Elle jugeait cet exploit inintéressant et physiquement épuisant et préféra rester au frais, dans son village natal. Dans sa détermination, il était donc parti seul et marchait maintenant depuis vingt-trois jours, sans jamais avoir quitté les sentiers. Jusqu'à présent, Il n'avait rencontré que des fermiers et des bergers accompagnés de leurs animaux, avait surpris ou dérangé quelques bêtes sauvages et croisé des véhicules tous terrains ou agricoles...
Au vingt-quatrième jour, il aperçut les fumées d'une ville. Il s'agissait probablement, pensa-t-il, d'une ville industrielle de grande superficie car, ne parvenant pas à la contourner, il fut obligé d'y entrer peu à peu, comme si toutes les routes convergeaient vers le centre.
Le ciel commençait à s'embraser quand il arriva en vue des quartiers résidentiels, qu'il traversa sans rencontrer âme qui vive. A bout de souffle et les pieds brûlants, il s'installa pour la nuit dans une petite cabane de chantier qu'il trouva sur la route. La porte n'était retenue que par une planche et l'intérieur, sommairement aménagé pour le casse-croûte de midi et encombré d'outils plus ou moins rouillés, comportait
tout de même une douche froide et un wc défectueux , garni de mouches vertes agonisantes et d'araignées immobiles.
Sans tenir compte de ces petits inconvénients, il ingurgita rapidement un repas réchauffé, avala une bonne gorgée de tord-boyaux et s'endormit presque aussitôt à même le sol...
Il se réveilla de bon matin, bien décidé à sortir de cette ville afin de regagner la campagne. Mais il fallait d'abord la traverser de part en part et surtout, ne pas s'arrêter en chemin, ne pas flâner, ne pas perdre de temps!
Il croisa quelques matinaux mal réveillés, des gens arrêtés sur le trottoir, qui semblaient le regarder comme s'ils n'avaient jamais vus un cantonnier en vacances, muni d'un sac à dos! Il ne fit guère attention à ces hurluberlus et poursuivit son chemin jusqu'à proximité du centre ville.
Il y avait maintenant beaucoup de voitures qui roulaient en enfilade, à la vitesse d'un escargot. Malgré la démesure des encombrements de cette ville, personne ne s'énervait pour autant. Oswald en conclut que ce devait être habituel aux heures de pointe et que chacun prenait son mal en patience... Des gens attendaient tranquillement au feu vert, alors qu'ils avaient large ment le temps de passer entre les véhicules. Sur le trottoir, les piétons étaient encore rares à cette heure. Certains regardaient les vitrines, figés dans une attitude contemplative, d'autres avançaient d'un pas hésitant et s'arrêtaient presque à chaque pas, comme s'ils étaient préoccupés par quelque chose...
A l'approche d'une plus forte concentration d'automobiles et de gens, Oswald s'aperçut que la majorité portait un regard vers lui, dans une expression bouleversée ou chargée de frayeur! Plus il progressait dans la ville, plus il trouvait cela anormal et sans cause apparente. Hormis le fait de porter un short, des chaussures de marche et un sac à dos, il ne se voyait rien de spécial et ne comprenait pas ce qui pouvait provoquer un tel état de béatitude apeurée... Il ne voyait que de grandes bouches ouvertes et des yeux écarquillés! Chaque individu paraissait englué sur place, affolé par sa présence et ne cherchait qu'à lui faciliter le passage.
Ayant peu d'aptitude à réfléchir sur des questions étranges ou inhabituelles, il ne faisait que sourire à cette situation. Fier de sa personne, il s'imagina un instant, être devenu une sorte de divinité toute puissante, crainte et respectée par ses milliers de fidèles et descendue sur terre pour les persécuter... Cette idée l'amusa beaucoup mais il n'en continua pas moins de traverser les carrefours à grands pas, ne se souciant ni des camions, ni des motos, ni des automobiles qui venaient de toutes les directions. ces objets ambulants ne lui faisaient aucune impression. Il sautait par dessus, jouait à saute-mouton ou au toréador, riait comme un fou! Il parvenait à doubler, d'une démarche tranquille, une moto lancée à pleine vitesse en ligne droite...
Et tout à coup, dans un sursaut de lucidité, il réalisa! Il s'arrêta alors de marcher et considéra l'en semble d'un regard différent. Il s'installa sur un banc, alluma une pipe et observa attentivement ce qui se passait... Il vit une circulation relativement fluide, des individus se croiser en tous sens, des feux passer au rouge et au vert, des enfants courir sur la chaussée pour éviter de se faire renverser, d'autres jouer au ballon sur le macadam... et tout cela se dérouler avec un très fort ralentissement. Par contre, dès qu'il bougeait ou agitait le bras ou la jambe, il discernait, parmi la foule, des réactions d'épouvante à retardement. Il se rendit compte que, vis à vis d'eux, il représentait un être excentrique, une sorte de fou dangereux, un malade des nerfs ou peut-être encore plus que cela. Personne, en tout cas, n'osait l'approcher et dès qu'il portait la pipe à sa bouche, les passants apeurés esquissaient un interminable mouvement de recul et se tournaient vers lui avec des yeux exorbités!
Oswald ne pouvait s'empêcher de rire et provoquait, du même coup, des réactions encore plus vives. Lui, par contre, ne percevait aucun son. Tout était atténué,
comme s'il se trouvait sous la mer. Il distinguait seule ment, par moments, les bruits les plus stridents, comme les crissements de pneus sur l'asphalte surchauffé ou quelques cris d'enfants, équivalant au registre le plus grave d'un chanteur baryton s'époumonant au travers d'un tampon d'ouate...
Finalement, il commençait à accorder de l'importance à sa découverte et se comporta comme un scientifique se livrant à une expérience du plus haut intérêt. Il se sentait totalement supérieur à tous ces pauvres gens aussi empotés que des fourmis dans un pot de confiture. Il s'aperçut qu'il pouvait distinguer toutes les phases de l'expression d'un visage, allant du rire jusqu'à la stupeur. Il provoquait des individus menaçants par des grimaces tandis qu'ils tentaient de lui administrer des coups de poings et de pieds! Dans les bas fonds de la ville, il évita à lui seul les assauts d'une vingtaine de sauvages à la mine patibulaire... Par contre, dès qu'il recevait un coup par l'arrière, il sentait, malgré la lenteur, une force tout à fait normale et respectable. il cessa rapidement ce jeu car s'il était attrapé, il pouvait passer un très mauvais quart d'heure!
Il rejoignit les quartiers commerçants au petit trot, afin de semer définitivement ses agresseurs. Une petite foulée comme celle-ci pouvait être comparée, dans ce monde ramolli, à celle d'un petit avion de ligne. D'ailleurs, personne ne l'avait vu passer car Oswald n'avait déclenché aucune réaction. Peut-être avait-on perçu sur sa trajectoire, un léger sifflement sans signification.
Oswald vivait très bien ce nouveau mode d'existence... Il se sentait heureux, puissant, indestructible! Il pouvait entrer dans les grandes surfaces et emprunter tout ce qu'il désirait; il pouvait, sans en tirer beau coup de gloire, voler la nourriture dont il avait besoin, occuper les suites royales des plus grands hôtels, nourrir à l'occasion les personnes défavorisées, les enfants pauvres, aider les vieillards à traverser la rue et bien d'autres choses encore.
En quelques jours, il était devenu à la fois le personnage le plus redouté, le plus détesté et le plus apprécié de toute la ville. Sans le savoir, il était Recherché par la police pour provocation, attentat aux moeurs, violation de domicile, effraction et vol à la tire! Ses libéralités et sa générosité avaient fait de lui un sauveur inespéré, un irremplaçable héros, tandis que ses méfaits le plaçaient en tête des ennemis publics!
Mais alors qu'il commettait ses agissements depuis plus de quatre jours, les brigades d'intervention étaient à peine entrées dans leurs voitures. il était insaisissable! On le signalait à tel endroit, l' instant suivant à un autre et quelques secondes plus tard à l'opposé. Pour les habitants de cette ville, le temps n'avait pas la même valeur car pour eux, l'intrusion d'Oswald ne datait que de trois heures! Rattraper cet énergumène leur demandait le même effort que celui de limaces lancées à la poursuite d'un scolopendre. Oswald avait donc peu de soucis à se faire...
Il se sentait tellement bien qu'il ne pensait plus à rentrer chez lui. Ayant trouvé l'occasion rêvée de faire valoir sa véritable personnalité, il comptait bien en profiter un bout de temps. Il disposait maintenant de l'argent et du temps qui toujours, lui avaient manqués et, ce qui n'était pas pour lui déplaire, bénéficiait d'une notoriété et d'un pouvoir démesurés. Il se plaignait tout de même, juste retour des choses, de l'absence d'amis, de compagnie et surtout de communicabilité... Car, bien entendu, aucun échange de paroles n'était possible avec les autres...
Un jour, alors qu'il avait été cerné dans la rue par un commando spécial armé jusqu'aux dents, il eut l'idée, tout en esquivant les dangereux projectiles dirigés sur lui pour le tuer, de s'emparer d'une craie récupérée dans la papeterie la plus proche et de tracer une phrase sur le trottoir. Il inscrivit: " Je viens d'un autre monde mais je suis un ami "
Aussitôt, la fusillade cessa! le chef de la police s'approcha de lui, lentement, lui demanda la craie et répondit d'une main molle: " Pars d'ici au plus vite!" Oswald s'exécuta immédiatement, alla se réfugier dans un grand hôtel et s'installa dans une chambre inoccupée après avoir dérobé la clef suspendue au tableau.
IL s'allongea sur le lit et se mit à réfléchir...
" Pourquoi m'ont-ils tirés dessus sans préavis et pourquoi m'ont-ils ensuite laissé partir? Pensent-ils que je suis d'une autre planète et qu'il n'y a rien à faire pour me tuer? Sans doute n'ont-ils pas eu le temps de voir que j'évitais chaque balle et croient ils que mon corps est indestructible? Il faudrait pou voir communiquer mais c'est extrêmement long! Il leur faut autant de temps pour écrire une phrase que j'en utilise pour une page entière... Mais ça ne fait rien, il me faudrait toujours une ardoise et une craie à portée de main afin de pouvoir écrire et effacer rapidement." Il s'apprêtait alors à sortir pour effectuer ses achats et s'approchait de la porte quand il la vit s'ouvrir lentement...
Des têtes de chiens furieux apparurent... Ils étaient très nombreux, peut-être une quarantaine suivie d'au moins une centaine de policiers et de militaires armés de mitrailleuses et de grenades lacrymogènes... Il y avait aussi des hommes en blouse blanche munis de piqûres calmantes ou paralysantes... Oswald les regarda approcher, analysant point par point chacune de leurs expressions... Il était obligé de reculer pour leur laisser le passage... Ils étaient menaçants, déterminés à le détruire, à l'exterminer... Dans l'impossibilité de s'enfuir, il sentit en lui, monter la panique... La chambre était immense... Lentement, tous les personnages entrèrent et envahirent l'espace... Il cherchait une solution, une faille qui lui aurait permis de sortir de ce piège... Leur nombre croissait progressivement, les chiens montraient les dents, les militaires couraient littéralement vers lui, les policiers barraient la sortie, les armes étaient braquées sur lui!
Comment lutter contre une telle masse en mouvement, si ralenti soit-il? Il se dérobait aux attaques des énormes chiens qui, les yeux sortant de la tête, agitaient méthodiquement leurs mâchoires acérées... Il se tortillait comme un ver pour ne pas être frappé par des centaines d'objets de métal traversant la pièce dans sa direction... Quelques uns le frôlaient ou le percutaient, lui provoquant de terribles douleurs ou brûlures... La marée vivante l'encerclait, l'étouffait, le noyait... Il tentait de glisser entre ces monstres déchaînés, déferlant sur lui, de se frayer un chemin entre les centaines de membres, d'armes et de mandibules qui se concentraient vers le même point... Il avait l'impression de voir une immense peinture cherchant à sortir d'elle-même pour l'anéantir, la toile d'un peintre fou qui aurait voulu représenter l'horreur et la haine à l'état pur, une scène imaginaire mais plus vraie que nature.
Oswald n'en pouvait plus... Sa résistance devenait impossible... Il succombait sous les incessantes attaques de ses agresseurs... Il se sentit peu à peu coincé, écrasé, empoigné, avalé, digéré par ce gargantuesque estomac...
Un homme en blanc lui planta une seringue dans l'épaule et lui injecta un produit calmant tandis qu'un autre infirmier lui administrait un puissant anesthésique dans la jambe...
C'était fini! Durant son sommeil, il fut transporté à l'infirmerie du pénitencier et se réveilla, pieds et poings liés, à l'intérieur d'une camisole de force. L'effet des produits chimiques avait disparu le temps du trajet alors que la dose massive aurait pu agir plusieurs heures chez un éléphant! Il se trouvait entouré de médecins ébahis, décontenancés par ce qu'ils avaient sous les yeux: Un mystère total!
Un homme apparemment normal au repos, mais capable de résister durant des heures à l'assaut de cent hommes armés et de quarante chiens surentraînés, de survivre à un tir de balles groupées sur lui, de supporter une dose d'anesthésique à assommer un boeuf et de se ré veiller dix minutes plus tard!
Encore plus extraordinaire fut le dernier résultat de l'électrocardiogramme, qui révéla plus de deux mille battements de coeur par minutes et le vieillissement prodigieusement accéléré de ses cellules. Marginal par désobéissance et par principe, Oswald ne portait jamais de papiers permettant de l'identifier. Ne disposant, par conséquent, d'aucune source de nature à le situer dans l'espace ni dans le temps et les analyses n'ayant abouti qu'à des résultats absurdes, on conclut que cet individu étrange était venu d'ailleurs. Les autorités ordonnèrent de le transférer en cellule, en attendant les décisions ultérieures...
Oswald mourrait de faim et de soif. Il se sentait horriblement mal. Depuis le maigre repas concédé à l'infirmerie, il avait déjà attendu trois jours dans sa geôle, sans voir ni entendre âme qui vive! Il commença à lécher les murs suintants et recouverts de salpêtre mais après cinq jours, il se vit obligé de boire son urine et d'avaler des cafards, afin d'échapper à l'agonie. Le septième jour, alors qu'il sentait ses forces l'abandonner, la porte s'entrouvrit et on lui déposa un peu de nourriture et de l'eau...
Il bloqua rapidement son pied dans l'entrebâillement, fit comprendre au gardien, par des signes, son besoin de manger plus souvent et réclama de quoi écrire et du papier. Les gestes d'Oswald étant trop rapides, le geôlier, excédé, n'y entendait rien et montra ses dents jaunes en grimaçant. Le prisonnier, réalisant cette évidence, s'efforça d'employer, pour se faire comprendre, un fort ralentissement de tous ses gestes. Et après deux heures d'insistance qui n'avaient duré que quatre minutes, il eut enfin l'impression que quelque chose passait...
Oswald ingurgita son insipide repas, comme s'il se fut agi d'un mets princier et quelques trois heures plus tard, le gardien revint, accompagné du directeur de la prison. Prudemment, l'homme au regard de marbre lui remit un bout de papier et un feutre noir. Le brave gardien avait saisi sa requête!
En quelques mots, Oswald tenta d'expliquer qu'il était un être humain et qu'il avait besoin, pour vivre, de deux ou trois repas par jour, alors qu'il n'avait eu droit qu'à un seul repas en une semaine! Il écrivit encore que, s'il continuait à lécher les murs pour se désaltérer, sa langue finirait par devenir une plaie sanguinolente et qu'il mourrait... Il montra ses papilles gustatives usées par la pierre et le directeur esquissa une expression dégoûtée, en refermant aussitôt la porte du cachot.
Trois heures plus tard, le directeur et le gardien revinrent, suivis du médecin chef de l'infirmerie et celui-ci remit une lettre au détenu, disant ceci:
" Nous ne savons pas qui vous êtes mais il s'avère que, votre rythme cardiaque étant trente fois plus rapide que le nôtre, votre rythme biologique devrait être multiplié dans les mêmes proportions. si le nombre de vos repas doit être porté à 90 au lieu de 3, nos économies risquent de disparaître rapidement et nos cuisiniers seront vite débordés. La solution serait d'employer deux cuisiniers de plus à plein temps pour vous seul et réduire la cadence de vos repas à 1 par jour, c'est à dire à 30 dans notre journée ou 1 toutes les 48 minutes que nous pourrons réduire encore à 1 par heure, c'est à dire 1 toutes les trente Heures pour vous ou environ 22 repas copieux par mois. C'est tout ce que nous pouvons faire à votre égard... Bon courage!" A la lecture de ce message, Oswald fut éberlué. Il n'avait pas encore assimilé cette différence, au niveau du temps. Il pensait que ces gens étaient tout simplement plus lents que lui! Ces notions de temps et de rythme le dépassaient! Il savait seulement qu'il allait croupir un bon moment dans cet espace clos, qu'il aurait faim en permanence et s'ennuierait à mourir...
Très vite, son moral tomba à zéro et il se mit à dépérir, à grelotter de froid et à dormir sans cesse entre les repas. Puis il tomba malade... Une terrible fièvre accompagnée de sueurs froides le fit délirer durant son sommeil... Il était en proie à des angoisses épouvantables, devenait fou... Lorsqu'il ne dormait pas, il tournait en titubant à l'intérieur de sa cellule et lorsqu' il dormait, il recommençait à tourner à l'intérieur de sa tête...
Ce calvaire dura sept mois! Une éternité pour Oswald, qui ne représentait qu'une petite semaine pour ses geôliers. La porte de fer de sa cellule s'ouvrit toute grande... Il était étendu, immobile, sur le sol bétonné. Un seau d'eau glacé le sortit de son inconscience mais il était trop faible pour réagir. L'heure du jugement était arrivée. Il fut conduit à l'infirmerie, réanimé, soigné, suralimenté et habillé en conséquence. Ses forces revinrent peu à peu et il se sentit prêt à assister à son propre jugement, à entendre le verdict!
Il ne compris rien au déroulement du protocole et des différentes phases du procès. Il sut seulement, d'après un panneau qui lui était montré au terme des délibérations du jury, qu'il était condamné à trois années de prison ferme!
A la lecture de cette sentence, il fut pétrifié de stupeur et d' angoisse; un rapide calcul lui rappela que trois ans signifiaient pour lui, quatre-vingt-dix ans d'internement! La justice était la justice. Elle ne faisait pas exception à la règle. Elle ne savait pas s'adapter au cas d'un spécimen dangereux et soupçon né extra-terrestre... On ne pouvait pas, vis à vis du peuple et des autres condamnés, incarcérer un homme pour un peu plus de cinq semaines au lieu de trois ans, sous prétexte qu'il était différent des autres. Personne ne l'aurait accepté et une telle décision aurait causé d'énormes problèmes à la magistrature.
On continua, en revanche, à la demande des autorités médicales, de lui fournir sa ration quotidienne de nourriture et il fut transféré dans une cellule moderne et bien aménagée, généralement réservée aux personnalités officielles.
Oswald faisait la une de tous les journaux! Tout le monde parlait de lui: Médecins, scientifiques, savants et politiques se réunissaient pour tenter de le comprendre... ou de s'en servir!
Quant à lui, il apprenait à s' habituer à sa détention. D'une part, il commençait à trouver les gens moins lents qu'autrefois et d'autre part, il éprouvait, peu à peu quelques difficultés à absorber tous les repas qu'on lui apportait...
Il se mit à engraisser jusqu'à atteindre le double de son poids normal. Il devenait obèse mais n'en continu ait pas moins de dévorer jusqu'à satiété. Cet alourdissement contribua encore à alourdir son comportement gestuel et à ralentir ses cycles biologiques. Son corps, progressivement, s'adaptait. Si un gros repas toutes les trente heures avait pour effet de le grossir, Oswald en conclut que c'était trop pour lui et demanda qu'on ralentisse la cadence. Trop contents, les cuisiniers la diminuèrent de moitié, c'est à dire qu'ils ne lui délivrèrent plus qu'un repas toutes les deux heures...
Lorsque, quelques mois plus tard, les autorités se décidèrent d'utiliser Oswald à des tâches productives, lorsqu'enfin, ils comprirent comment compenser largement la perte économique due à son gigantesque appétit, il était trop tard! IL n'était plus que trois fois plus rapide qu'un autre! Encore quelques semaines à travailler dans la fabrication de chapeaux de paille et un beau matin de décembre, il fut libéré de cette incroyable pénitence.
La neige tombait... un vent glacial soufflait en rafales... les rues étaient presque désertes...
Il avait encore beaucoup de poids à perdre mais il pouvait toujours marcher bien plus vite qu'un autre. Instinctivement, il reprit la direction de la forêt, en passant devant la petite baraque de chantier. Il n'avait guère la sensation de se déplacer moins vite qu'autrefois. Il savait seulement que sa perception du temps avait changé à cause de son rythme interne...
Toujours muni de son sac à dos, il traversa la forêt enneigée, plusieurs durant, jusqu'à épuisement. Le septième soir, il trouva une cabane de berger et s'y arrêta pour dormir... Au cours de son sommeil, il entendit comme des ultrasons venant de l'extérieur! IL voulut sortir mais le froid le paralysait et déjà, un troupeau de chèvres entrait frénétiquement dans la cabane, suivi d'un homme barbu, armé d'un bâton...
" Que faites-vous ici? Voulez-vous déguerpir en vitesse! " lui cria le berger, d'une voix vive et fluette comme celle d'une petite fille.
Aussitôt, Oswald se leva et comprit ce qui arrivait. Toujours cette histoire de temps!
" Dépêchez-vous! Je n'ai pas que ça à faire! " insista le gardien de chèvres.
Oswald parvint à s'extraire de sa torpeur et disparut dans la nuit aussi vite qu'il le put...
Se nourrissant de baies, de champignons, de châtaignes et d'asperges sauvages, il parvint à se maintenir en vie et à marcher jusqu'aux abords de son village. Il n'avait, hormis cet exécrable berger, rencontré personne sur sa route. L'hiver, la campagne était en léthargie, elle attendait silencieusement, sous sa couverture blanche, des jours meilleurs...
Oswald appréhendait de rentrer chez lui! Il prépara du papier et un feutre noir, se mit du coton dans les oreilles et fit semblant d'être devenu muet. Il savait qu'il allait affronter à lui seul, les assauts de tout un village en effervescence!
S'efforçant d'avancer le plus vite possible, il aperçut d'abord deux hommes affairés à charger une charrette de foin. A son grand étonnement, leurs gestes semblaient tout à fait naturels.
" Pourquoi êtes-vous si lents? leur dit-il, je pensait vous voir bouger à toute vitesse! "
" Comment? Tu n'as pas honte de nous critiquer, toi qui vient de prendre trois mois de vacances! " répliqua l'un des paysans.
A ces mots, Oswald eut un grand sourire, à la fois d'incompréhension et de soulagement, et se mit à courir à toute vitesse jusqu'à son domicile, pensant y retrouver sa bien aimée Mathilde, occupée à préparer un délicieux repas...
Il ouvrit la porte, fit le tour du rez-de-chaussée qui était vide, gravit les marches de l'escalier, pénétra dans la chambre du premier étage, puis dans celle du deuxième et s'arrêta net dans sa course! Mathilde était là, le visage épanoui, étendue sur le lit, honorée par deux homme à la fois...
La vue de cette scène l' horrifia! Personne ne fit attention à lui, comme s'il n'existait pas! Il redescendit les marches quatre à quatre, comme s'il voulait fuir la vérité, revenir en arrière et ne jamais avoir été présent à ce moment précis. Il courut à en perdre haleine jusqu'à ce qu'il eut rejoint la forêt et s'y enfonça sans s'arrêter jusqu'à la tombée de la nuit...
Quelques jours plus tard, il rencontra à nouveau le berger qui appelait ses chèvres à l'aide d'un sifflet à ultrasons. De sa petite voix fluette, il lui souhaita le bonjour et s'excusa de son attitude de l'autre jour... Il lui demanda ensuite d'où il venait et où il allait. Oswald lui raconta son histoire sans beaucoup d'espoir d'être cru mais l'homme semblait ne pas y attacher beau coup d'importance... Il lui expliqua qu'il avait entendu parler de Mathilde qui était devenue maire du village, mais qu'elle était maintenant décédée depuis quarante ans! D'après lui, la fille qu'il avait aperçue devait être la petite fille de Mathilde ou plus probablement, l'une de ses amies... Quant aux deux fermiers rencontrés dans le village, ils avaient dû le confondre avec un descendant de sa famille...
Cet homme qui connaissait beaucoup de choses, n'avait pourtant jamais entendu parler d'une ville qui vit au ralenti!
Oswald se retrouva seul, sans but, au milieu des grands pâturages et songeur, regarda le vieux berger barbu partir au loin, accompagné de ses chèvres, prenant comme lui, la direction de nulle part...


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