Le Diable à Montaren

par

JEAN-CLAUDE RENOUX

On trouve, en bord de route d’Uzès, une maison tant vieille que le voyageur s’étonne qu’elle puisse tenir debout. Ne demandez pas à qui elle peut bien être. Dégun vous le direz, dégun se soucierait d’en réclamer propriété, quand on la sait hantée ! Laissez-moi vous conter com-ment l’affaire est arrivée. Ce jour-là était jour d’orage. Le Cadet , vous le savez, n’aime point trop la pluie. Il croisa la route de cette maison-là. Il y chercha refuge. La porte branlait, il la poussa. Tout en secouant son grand manteau pourpre, il sautillait de longue comme s’il s’était trouvé dans un bénitier. Je ne vous apprendrai rien en disant que le Diable redoute autant l’eau bénite qu’il craint la vue des crucifix ! Il se trouvait que le Cadet souffrait de languigne. Trop de travail, avec toutes ces guerres... Il avait, quel comble, des états d’âme ! Il se prit à parler seul, et fort, à se répandre en plaintes.
- Personne ne m’aime ! Que serait le blanc sans le noir, le soleil sans la pluie, le bien sans le mal, Dieu sans le Diable ? Une lanterne allumée en plein midi et en plein causse ! Le méritant n’aurait point vertu si je ne le tentais. Les hommes ne connaissent guère le bonheur de m’avoir. Le Grand-Autre, là-haut, parlons-en ! Si les humains ne transgressaient Ses interdits, s’ils ne venaient, à l’heure même où s’en vient la Mort, faire contrition ; Il ne pourrait plus faire le Grand, le Beau, le Généreux ! Je suis le sel de la vie, l’épice de la nuit, et ils ne m’aiment pas ! Ah les ingrats ! Je donnerais une pièce d’or à celui qui me ten-drait la main en m’appelant « mon compère ». J’irais jus-qu’à offrir une pleine bourse d’or à qui me regarderait en face en me disant « mon ami ». Pour celui qui me baiserait la joue en me nommant son frère, j’aurais un plein coffre de pièces d’or !
Dans le coin le plus sombre de la pièce se terraient un juge, un marchand et un roumieu que rebutaient les foucades du temps et avaient pris abri. Le juge, la bonne aubaine, s’avança vers le prince des ténèbres :
- Messire, tout ce que vous dites est vrai. Je puis en témoigner. Aujourd’hui j’ai fait pendre deux brigands, et trois gueux, qui n’avaient rien fait, mais qui passaient par-là et n’avaient point l’air honnête. Cinq, cela faisait bon compte. J’ai un rendement à tenir, que Diable ; ceci dit sans vouloir vous offenser. Je suis, vous en conviendrez, grand pourvoyeur de l’enfer. Je serais très honoré de vous dire « mon compère », en vous serrant la main !
- Topons là, l’ami !
Le Diable se saisit de la main, la secoua, refusa de la lâcher, pendant que l’autre se répandait en hurlements et qu’une forte odeur de rabiné remplissait l’oustal . La poi-gnée diabolique était tant chaleureuse que la main grésil-lait sous l’étreinte comme rôt en cheminée. Le Diable jeta au vol la pièce d’or, que le juge ne put attraper.
- Décidément, l’ami, tu n’es guère adroit !
Le marchand s’avança :
- Messire, vous avez mille fois raison. Je suis con-naisseur, ayant qualité de négociant. Un bon marché est un marché de dupe. Je serais votre serviteur honoré si je pou-vais, droit dans les yeux, vous dire « mon maître et mon ami ! »
Le filou se planta devant le rouge pour le fixer. Est-ce assez dire que le Cadet à l’œil de braise ? Son regard est une fournaise digne des meilleures flammes de l’enfer. Le marchand ne pouvait dès lors plus s’en arracher. Il hurla tant et plus et s’effondra , aveugle, pleurant de longue. Le Diable jeta la bourse d’or que l’autre ne put ni voir, ni ra-masser.
- Toi non plus, l’ami, tu n’es guère adroit !
Le roumieu s’avança. C’était un gros moine, bien gras, tant paillard que l’abbé de son couvent lui avait or-donné de faire pénitence et pèlerinage à Rome.
- Messire, que dis-je, « cher collègue », nous som-mes ce que le manche est à la cognée, le feu à la cheminée, le couteau au brigand, la bourse au marchand, la potence au juge. Je suis en tout point votre enseignement. Je puis me dire votre disciple. Ce n’est pas par vocation que j’embrassai la soutane. Il me fallut apprendre quelques phrases de latin pour avoir, à vie, l’oustal, le souper. Il n’est point trop fatigant de dire la messe pour trousser, entre un pâté et un pichet de vin, quelque fille d’auberge. Que dis-je, « cher collègue ». Je vous appellerai « mon frère ». Je m’en viens vous baiser !
- Pas avant que nous nous soyons serré la main, dit le Diable.
- C’est qu’elle est sale. Je vais la nettoyer avec cette eau bénite, répondit le moine !
- Ne prends pas cette peine. Viens-t’en plutôt me re-garder sous le nez, si nous avons air de famille, proposa le Cadet !
- J’ai là un crucifix que vous pourriez examiner...
- Non point, non point ! J’ai moi-même la face pas trop nette. Je crains que mon teint ne flétrisse le tien. Baise-moi ces joues-ci !
Le Diable de se desbrailler, de montrer le cul. Ce fondement-là était si noir, si pelut, il sentait tant l’aigre, la pudécine, que le roumieu jura très fort. Il mêla le nom du Seigneur à un certain bourdeau. Le Grand Rival, là-haut, ne pouvait laisser passer pareil outrage, surtout en pré-sence du Cadet. Il y eut un grand bruit de tonnerre. Le roumieu rendit son âme au Diable, qui déjà allait mieux.
S’il y a une morale à cette histoire, c’est que rien ne sert de vouloir pactiser avec le Diable, à coquinas, malinas et demi. On laissera dans l’aventure quelque chose de soi, parfois même son âme. Il vaut mieux tirer le Diable par la queue que d’en venir baiser le cul. C’est pourquoi, je ne suis ni juge, ni marchand, ni prêtre !

Avec l’aimable autorisation des Editions l’Harmattan
www.jeanclauderenoux.com


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Vos commentaires

J'aime beaucoup la morale de l'histoire !
Maryvonne
brun.maryvonne @wanadoo.fr
Le vendredi 26 Decembre 2004

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Jean-Claude Renoux

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