Le Roi Des Grenouilles

par

JEAN-CLAUDE RENOUX

Il était une fois, il y a bien longtemps, du temps où logeaient aux arènes de Nîmes des hommes d’armes, un chevalier qui s’appelait Gui d’Oulier. Un chevalier qui aimait se vêtir d’un haubergeron rouge et de chausses d’or. On le savait égoïste, ivrogne et surtout joueur. Il aimait tant les dés, les cartes qu’il perdit toute sa fortune dans les bouges de la cité. Gui d’Oulier devait de l’argent aux uns, aux autres. Il ne cessait de se battre en duel. Il tua, dit-on, plus de gens des arènes de Nîmes que la grande peste de 1353. Jusqu’alors il avait eu les faveurs des armes.
Un jour il rencontra une vieille aveugle. La mendiante avait des yeux blancs, une grande cape noire. Elle lui tendit sa sébile. Parmi tous les sols d’étain, il vit une pièce d’or. Il se dit qu’avec cette pièce il regagnerait ce qu’il avait perdu… Une main sèche, brûlante, lui agrippa le poignet, le serrant si fort qu’il pâlit. Les yeux blancs de la vieille devinrent rouges :
- Il faut avoir le coeur plus laid qu’un crapaud pour tenter de dérober l’argent d’une indigente. C’est dit, tu seras grenouille !
Voilà Gui d’Oulier transformé en une grenouille mâle, le dos pourpre, le ventre d’or. Avant de partir, la vieille mendiante lui dit :
- S’il t’arrivait de nager aussi profond qu’un poisson puisse descendre, de voler aussi haut qu’un oiseau puisse monter, de t’enfoncer sous terre jusqu’à sentir le souffle du Diable, n’oublie pas d’appeler : Fade Peloufre, Fade Peloufre ! (C’est mon nom !) J’accourrai bien vite pour te rendre ta taille d’homme !
Sur un dernier rire grinçant, la vieille saisit les pans de sa grande cape noire, cracha par terre, péta un coup - c’était le rituel pour s’envoler - et s’envola dans le ciel nîmois. Gui d’Oulier-Grenouille se dépêcha de gagner la font de Nîmes, puisque l’eau était dorénavant son élément. À peine y était-il qu’un saumon l’avala... Dans le ventre du poisson, Gui d’Oulier-Grenouille sauta d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre… Tant que le saumon ne se sentit pas bien-bien, et qu’il dit :
- Qui que tu sois, sors de là !
Gui d’Oulier-Grenouille répondit :
- Pas avant que tu n’aies nagé aussi profond qu’un poisson puisse descendre !
Le saumon gagna la mer, traversa sept mers, sept océans. Arrivé dans le plus grand d’entre eux, il plongea jusqu’à toucher le fond. Comme le poisson remontait, Gui d’Oulier-Grenouille lui dit :
- C’est bien, ramène-moi d’où je viens !
Le saumon traversa de nouveau les sept océans, les sept mers. Il parvint jusqu’à la font de Nîmes. Comme le saumon ouvrait la gueule pour libérer Gui d’Oulier-Grenouille, un aigle arriva, qui avala le saumon, et Gui d’Oulier-Grenouille avec ! Gui d’Oulier-Grenouille se mit à sauter d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre… Si bien que le rapace ne se sentit pas bien-bien, et dit :
- Qui que tu sois, sors de là !
- Pas avant que tu n’aies volé aussi haut qu’un oiseau puisse aller, répondit Gui d’Oulier-Grenouille !
L’aigle s’envola, il traversa sept vallées, franchit sept montagnes. Arrivé au pied de la plus grande d’entre elles, il monta jusqu’à en toucher le sommet, pour redescendre ensuite. Gui d’Oulier-Grenouille lui dit :
- C’est bien, ramène-moi d’où je viens !
L’aigle franchit en sens inverse les sept montagnes, traversa de nouveau les sept vallées. Il s’apprêtait à ouvrir le bec pour libérer Gui d’Oulier-Grenouille, quand arriva un dragon qui avala l’oiseau, et Gui d’Oulier-Grenouille avec ! Gui d’Oulier-Grenouille se mit à sauter d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre… Tellement que le dragon ne se sentit pas bien-bien, et qu’il dit :
- Qui que tu sois, sors de là !
- Pas avant que tu ne te sois enfoncé sous terre jusqu’à sentir le souffle du Diable, répondit Gui d’Oulier-Grenouille !
Le dragon s’enfonça de galerie en couloir, jusqu’à rencontrer le grand Satan en personne. Il le salua fort civilement, et revint à la surface. Gui d’Oulier-Grenouille lui dit :
- C’est bien, ramène-moi d’où je viens !
Revenu à la font de Nîmes, le dragon ouvrit la gueule, Gui d’Oulier-Grenouille en sortit en gueulant :
- Fade Peloufre, Fade Peloufre !
La fée arriva en tenant les pans de sa grande cape noire.
- Eh quoi, que veux-tu ?
- J’ai nagé aussi profond qu’un poisson puisse descendre, volé aussi haut qu’un oiseau puisse aller, je me suis enfoncé sous terre jusqu’à sentir le souffle du Diable. J’attends que tu tiennes ta promesse !
- Et que t’ai-je promis ?
- Eh bien, de reprendre taille humaine, répondit Gui d’Oulier-Grenouille !
- C’est dit : reprends taille humaine !
Voilà Gui d’Oulier-Grenouille devenu Grenouille-Géante, grande comme un homme !
La fade Peloufre dit au malheureux :
- Je reconnais que c’est une bien mauvaise plaisanterie de ma part. Je t’accorde une nouvelle chance. Qu’un humain te trouve une qualité, quelle qu’elle soit, tu redeviendras toi-même !
La fée prit les pans de sa cape noire, cracha par terre, péta un coup, et s’envola dans le ciel nîmois. Les batraciens n’avaient jamais vu une grenouille aussi belle. Pourpre, à ventre d’or ; grosse, grosse comme un homme ! Les grenouilles l’élirent roi. La font de Nîmes est plus profonde qu’on croit. Elles y construisirent un palais gigantesque, plus vaste que les arènes de Nîmes... Elles se mirent en devoir de remplir le palais de tous les trésors, toutes les pièces d’or, tous les bijoux qu’elles trouvaient dans les rivières, les lacs, les mers. Gui d’Oulier-Grenouille-Géante se plut à être riche, à régner sur des grenouilles, bien en cuisses, toutes plus appétissantes les unes que les autres. Mais il était trop grand, et elles bien petites ! Il ne pouvait se pencher comme il l’entendait sur ses sujets.
Un jour, une jeune fille, Nagriote, vint s’asseoir près de la font de Nîmes. Jamais Gui d’Oulier n’avait vu femme plus belle, quoiqu’elle eût le visage sombre, souffrant de languigne, comme on disait à l’époque ! Gui d’Oulier-Grenouille-Géante s’approcha. Il se mit à sauter, d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre ; à marcher sur les mains, à faire des cabrioles. La belle eut un faible sourire et lui dit :
- Décidément, tu es bien laid !
Pensez si Gui d’Oulier-Grenouille-Géante fut blessé par les paroles de la jeune fille ! Le lendemain, Nagriote revint. Gui d’Oulier-Grenouille-Géante voulut de nouveau la divertir. Il sauta d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre. Il marcha sur les mains, il fit des cabrioles. La belle eut un autre sourire :
- Décidément, tu es bien laid !
Il en fut ainsi un mois durant. Chaque jour, la jeune fille s’approchait de la font de Nîmes. À chaque fois, Gui d’Oulier-Grenouille-Géante sautait d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre. Il marchait sur les mains, faisait des cabrioles… La belle avait le même pâle sourire et disait :
- Décidément, tu es bien laid !
Jusqu’au jour où Gui d’Oulier-Grenouille-Géante entendit appeler à l’aide ! Nagriote était poursuivie par trois nobliaux que Gui d’Oulier avait connu avant d’être grenouille. Les trois nervis voulaient forcer la petite. Gui d’Oulier-Grenouille-Géante sauta d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre… Non pour amuser la jeune fille, mais pour la défendre ! Il fit tant et si bien qu’il assomma les trois malandrins. Dans l’affaire, il avait pris un mauvais coup de couteau. Il répandait son sang. La jeune fille lui caressa la tête :
- Décidément, tu étais drôle !
Voilà Gui d’Oulier-Grenouille-Géante redevenu jeune homme, avec un haubergeron rouge, des chausses d’or ! Pas content du tout, il se mit à gueuler :
- Fade Peloufre, Fade Peloufre !
La vieille arriva en tenant les pans de sa grande cape noire.
- Eh quoi, n’es-tu pas content ?
- Ah non alors ! Je ne veux ni travailler, ni payer des impôts. Je veux être grenouille, ni plus ni moins grosse que mes sujets. Et je veux toutes les grenouilles. Et celle-là aussi, dit-il en désignant la fille mélancolique !
- C’est dit !
La fille fut transformée en grenouille ! La Fade Peloufre prit les pans de sa grande cape noire, cracha par terre, péta un coup, et s’envola.
Gui d’Oulier-Grenouille était satisfait. Il était de taille à se pencher sur ses sujets. La fille devenue grenouille en fit aussitôt l’expérience. Elle sentit sa majesté, avec son dos pourpre et son ventre or, qui lui sautait dessus !
- Quoi ? dit la fille à qui quelque chose avait échappé.
- Quoi ? Quoi ? répétait-elle pendant qu’il la besognait d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre, d’un côté de l’autre...
Elle n’a toujours pas compris ce qui s’est passé ! C’est depuis que les grenouilles posent de longue la même mélancolique question.
- Quoi ? Quoi ?

Avec l’aimable autorisation des Editions l’Harmattan
www.jeanclauderenoux.com

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Jean-Claude Renoux

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