La Folle De L'impasse Du Teilh

par

JEAN-CLAUDE RENOUX

C'est dans une maison accolée à la colline, que je suis née au printemps 46, au fin fond de l'impasse du Teilh, où la lumière du soleil ne filtre que quelques heures en tout début d'après-midi à travers l'ombre mauve des figuiers gris.
Mon père était revenu de Mathaüsen un an plus tôt.
Nous n'étions pas malheureux. Je vois encore mon père, incapable de dire trois mots de français, refusant de l'admettre, dévorant les livres ( en quelque langue latine que ce soit ) qui lui tombaient sous la main - de là sans doute ma passion pour les langues. Mon père s'arrêtait de lire pour enlacer ma mère ou pour me caresser les cheveux. J'entends encore les chansonnettes en patois cévenol que chantait ma mère à longueur de temps.
Ce n'est que plus tard que j'ai eu honte, rétrospectivement, de notre pauvreté, alors que comme tant d'autres nous avions notre maison sur les hauteurs, au soleil : mon père, comme tant d'autres espagnols, était devenu maçon. Ce n'est que plus tard que je lui en ai voulu de m'avoir appelée « Exception », qu'il prononçait à l'espagnol : Exceptione ! Ce soir, je me rappelle comme si c'était hier le jour où je suis revenue en pleurs de l'école : « Je ne m'appelle pas Exceptione, je ne m'appelle pas Exceptione ! » Il a posé son livre. Il a souri, comme toujours, de ce sourire inimitable : deux grands coups de rasoir fendant les joues, de la racine des yeux bleus, froids, au menton bleu de barbe : « Y ¿ como te llamas, pues ? - Je m'appelle Emma ! » Il m'a caressé les cheveux : « Digan los demás lo que se les autoje : para mí eres mi excepción ! »
Ce soir, alors que je marche dans les rues de Nîmes, j'aimerais mériter m'appeler Exception !
Il y avait à l'entrée de l'impasse du Teilh, faisant l'angle de la grand’rue, une maison encore plus laide que la nôtre. En guise de rez-de-chaussée, béait une bouche immense, noire, voûtée, ouverte à tous les vents, où s'entassait le plus invraisemblable capharnaüm de jouets cassés, de chevaux de bois estropiés, d'ours éventrés, de poupées démembrées que l’on n'ait jamais recensé. Cette maison m'intriguait, elle m'effrayait aussi. Je savais que là était l'antre de la sorcière. De temps en temps, elle en sortait, pour une course - elle désignait d'un doigt osseux ce dont elle avait besoin et n'ouvrait jamais sa bouche mauve. Ses yeux noirs profondément encavés ne regardaient personne. Parfois, elle courait les poubelles et la décharge - les bordilles, comme disait ma mère - à la recherche de jouets détériorés.
Chaque soir, je prenais le pot à lait. Je me rendais jusqu'au mas des pibols. C'était au bout du bout de la grand’rue, après le cimetière catholique, où commençait l'ancienne route d’Uzès. C'était mon travail. Après quoi je pouvais retourner à mes poupées, à mes livres. Chaque soir, je savais que la sorcière me guettait. Je distinguais derrière la porte grillagée une tache plus claire dans l'obscurité, je devinais les yeux noirs dardés sur moi... Un jour, la porte grillagée crissa. La face atroce creva la façade lépreuse, tandis qu'un corps tout en os se cassait au-dessus de la balustrade qui pliait. Un doigt sec me désignait comme la cible de la malédiction de la vieille folle. Le coeur me manqua. Je me cognai contre le mur opposé en voyant les trous noirs des yeux encavés. Sous un nez crochu, la bouche mauve béait, découvrant une dent unique, pendant qu'au bout du menton pointu tremblaient quelques crins blancs et un filet de bave. Les cheveux de neige tirés en arrière, rassemblés en chignon, découvraient un front immense, laiteux, lisse, qui tranchait d'avec la dureté des orbites, la laideur de la bouche. Un long cri emplit l'impasse. La bouche mauve déversait une litanie de phrases en une langue incompréhensible. Puis il y eut un silence, un long silence douloureux. La vieille restait quillée là, la bouche molle happant le vide, le menton pointu tremblant convulsivement, les yeux comme deux gouffres immenses, noirs. Je courus jusqu'à plus souffle. En revenant avec le lait, j'étais certaine que la folle m'attendait. Elle me regarda passer, tache blême derrière la porte grillagée. Chez nous, je me jetai, toute tremblante, dans les bras de mon père.
Le lendemain, la sorcière était au rendez-vous. J'entendis le même long cri, la même terrible litanie... Puis il y eut le même silence, le même long silence douloureux. Il en fut ainsi un mois durant. Le temps passant, je m'habituai à la sorcière. Mieux : je prenais plaisir à me faire peur.
Un jour, la folle de l'impasse du Teilh n'était pas au rendez-vous. J'allais pour sortir de l'impasse. Je me ravisai : « Hou-hou, madame la sorcière ! » J'entendis un grand remue-ménage, un petit cri suraigu de surprise, suivi d'un gloussement de plaisir. La vieille surgit, débitant ses sornettes et riant aux éclats : « Voï, voï, voï, gloussait-elle, voï, voï, voï... »
De ce jour, notre rituel s'en trouva modifier. Elle attendait. Elle m'attendait ! « Hou, hou madame la sorcière ! - Voï, voï, voï, gloussait-elle, voï, voï, voï... »
Le jour où elle ne parut pas à mon appel, je courus jusqu'à la maison en pleurant et en criant : « La sorcière est morte, la sorcière est morte ! » Mon père eut beau tenter de me raisonner, je savais, je savais, je savais... Il me prit par la main. Nous montâmes tous deux les marches pourries. Quand il frappa à la porte grillagée, celle-ci s'ouvrit d'elle même, comme mue par un ressort...
Elle était là, assise sur la chaise, devant un bol de café au lait où trempait encore une tartine beurrée. Elle souriait. Sans la crispation de la main de mon père étreignant ma menotte, j'aurai pu croire m'être trompée. Mais non ! Je vis mon père s'approcher de la morte, caresser les chiffres sur l'avant-bras de la vieille. Il se pencha sur la table. Il examina la photo qui y était posée. Il y avait là deux femmes et une petite fille, vêtues avec recherche, et un piano. La plus âgée - qui devait avoir l'âge que j'ai aujourd'hui - était assise devant le piano, la petite fille sur les genoux. Elle avait les cheveux et les yeux noirs. De beaux cheveux noirs, épais, brillants, de grands yeux noirs empreints de bonté, de sensibilité, d'intelligence. Elle portait un collier de perles autour d'un long cou blanc, sans rides. Elle souriait, d'un sourire doux, triste. L'autre femme, plus jeune, devait être sa fille, sans doute la mère de la petite. Elle était forte, belle. La petite fille devait avoir mon âge. Au grand front laiteux, je reconnus dans la plus âgée ma sorcière. Toutes trois portaient une étoile jaune sur la poitrine !
Elle s'appelait Hannah Weissemberg. On l'enterra deux jours plus tard.
Quarante ans plus tard, je suis professeur d'espagnol et d'occitan. Mon père et ma mère sont morts depuis cinq ans. Je suis mariée depuis vingt-trois ans, grand-mère d'une petite fille. La semaine dernière, a débuté à Nîmes le festival du film yddish. Mon mari a insisté pour m'y traîner. J'ai bien tenté de résister : j'étais sûre de m'ennuyer. J'ai fini par céder, comme toujours. C'était hier, dernier jour avant la clôture. Je boudais un peu, sans conviction. Dieu merci, les films étaient de qualité et sous-titrés - je ne supporte pas les films doublés... Soudain mon coeur a sauté dans ma poitrine : une toute petite phrase, au détour d'une scène d'amour, avait fait affluer des images enfouies au plus épais de mon âme, de ma chair. Mes mains ont tremblé convulsivement.
Le lendemain, le même film était programmé, en clôture du festival. Je m'y suis rendue le coeur battant. Mon mari s'est étonné de cet engouement soudain pour le cinéma yddish, d'autant que je ne manifestai aucun enthousiasme. « On dirait que tu te rends à un enterrement ! » J'ai attendu la fameuse scène. Le jeune garçon a enlacé tendrement la fille. Il lui a murmuré les mots d’une des phrases qui composaient la litanie de la vieille Hannah. « Tu es le miel de ma vie », disait le jeune garçon, à en croire le sous-titrage. Après la clôture, je m’approchais d’un rabbin. J’ai déclamé tout à trac la phrase de la vieille Hannah. Il a rougi et m'a regardée, étonné de cette déclaration abrupte. Je l'ai senti mal à l'aise. « Vous parlez donc le yddish ? » J'ai secoué la tête négativement. Je lui ai demandé s'il voulait me traduire d’autres phrases. Il a regardé de toutes parts, quêtant un secours. N'en apercevant point, il a fait face à la folle avec un gros soupir : « Si je puis vous être agréable... » J'ai débité la litanie de la vieille Hannah... « Tu es l'ondée du matin sur mon jardin », « Tu es la brise qui fait mousser mes cheveux », « Tu es le premier bourgeon du printemps », traduisait le rabbin. Cet homme ne comprendra jamais pourquoi une femme mûre, qui lui débitait des phrases d'amour en yddish, a fondu en larmes et s’est enfuie comme une gaminette.
Un jour, au détour de la route, je la verrai. La bouche mauve s'ouvrira sur une dent unique pour gueuler l'amour. Je sais qu'elle tendra vers moi sa main aux doigts osseux. Cette main me sera douce comme une délivrance.

Avec l’aimable autorisation des Editions l’Harmattan.
www.jeanclauderenoux.com
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Vos commentaires

D'une beauté émouvante et tellement bien écrit.
Maryvonne
brun.maryvonne@wanadoo.fr
Le vendredi 26 Decembre 2004

Vos commentaires

Hypnotisée, chaque fois que je la relis....
Farfadette

Le lundi 27 Septembre 2005

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Jean-Claude Renoux

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