Voyage Dans La Conscience

par

CHRISTIAN BOURRIER





S'il nous arrive d'avoir des trous de mémoire, il existe aussi une autre forme de blocage interférant non pas sur un souvenir vécu mais sur un futur proche encore inconnu. Chaque fois que nous sommes dans l'incapacité d'exprimer quelque chose de neuf et d'original, c'est que nous en sommes victimes. Il s'agit de ce qu'on pourrait nommer un trou d'imagination.
Evidemment, l'imagination s'appuie sur la mémoire puisqu'elle gratte en quelque sorte les souvenirs, les transforme, les pétrit, les sophistique et en fait une parodie.
Essayons maintenant d'aller un peu plus loin dans les structures abstraites de notre conscience et allons faire un tour jusqu'à l'embouchure de ce trou imaginaire que j'ai nommé le trou d'imagination...
Le chemin à parcourir pour arriver jusque là est loin d'être rectiligne! Nous n'évoluons pas dans une géométrie euclidienne car l'absolutisme de sa théorie ne serait adéquate que si nous naviguions dans une con science " tranquille ".
Or il se trouve que celle que nous explorons, étant particulièrement exacerbée, ne nous permet qu'une progression difficile, semblable à celle d'un condor qui tenterait de planer à travers l'épaisseur de la jungle équatoriale, en cherchant la clairière.
La faune et la flore extrêmement diversifiée de cette jungle représenteraient autant d'idées banales
et scabreuses aussitôt rejetées par le cerveau central, autant de mauvais jeux d'esprit, de tournures soi-disant lumineuses mais déjà vues quelque part, de mots, de symboles et de thèmes déjà exploités par d'autres que soi-même.
Après s'être débattu durant des heures à l'intérieur de ce labyrinthe sauvage, on finirait peut-être, comme ce condor, par déboucher sur une zone un peu plus clairsemée où l'esprit pourrait battre des ailes en toute liberté. Puis l'on s'apercevrait que cette liberté ne résout pas pour autant notre souci de recherche conceptuelle puisque cette stérilité localisée ne fait qu'empêcher toute forme de stimulation extérieure. Nous nous trouvons alors dans l'un de ces fameux trous d'imagination.
A ce point de notre travail spirituel , si j'ose dire, il nous faut, soit remonter en surface, au dessus de la zone de mémoire usée symbolisée par la jungle, soit descendre dans les profondeurs de ce trou pour tenter de combattre le risque d'être poursuivi par une horde d'idées imbéciles sortant des tréfonds de cette jungle " mémorielle ".
Au centre de cette clairière cernée de tous côtés par une mauvaise graine parvenue au stade ultime de son développement, je sens monter en moi un terrible sentiment d'étouffement. J'ai envie, comme ce condor sans cervelle, de me laisser porter doucement par les vents, dans cet éther saturé de rayonnement cosmique, en rêvant d'un roman bien graissé à l' huile de coco. Mais la nature ne m'ayant pas accordé le pouvoir de voler, je ne fais aucune tentative dans cette voie hasardeuse. Mon trou d'imagination m'agace tant il dure longtemps; je me sens perdu et désespéré.
De vagues souvenirs inconsistants me harcèlent, me narguent et me rient au nez. Je n'en peux plus de ces ricanements grotesques! Je crois entendre, émanant des entrelacs impénétrables, des cris de primates arriérés
et têtus, ivres de liqueurs insipides.
" Chercheraient-ils à embrouiller le fond de ma pensée? "
Tout ce remue-ménage m'asticote fortement l'encéphale mais je tiens bon. J'essaie de ne pas craquer et je réfléchis posément. Je fais rapidement le tour de la situation.
Situation pour le moins cocasse : Je suis seul avec moi-même en terrain dégagé, au centre de l'effervescence de l'enfer vert. C'est alors que me vient l'idée (enfin une idée) d'inspecter le fond de ce trou. Quelle idée d' avoir un trou d'imagination!
Enfin... Cette fois, allons-y ! l'hésitation n'est plus possible! Je me suis assez posé de questions, je me suis assez torturé l'esprit pour n'arriver à rien d'autre que des pseudo-vocalises verbales ennuyeuses!
Je m'avance de quelques pas dans sa direction et constate qu'il se trouve exactement au centre de la clairière des idées reçues. Ce trou n'est pas seulement un symbole. Il existe bien et me semble même d'une pro fondeur extraordinaire. Je n'en vois pas le fond!
" Bonjour à celui qui tombe là-dedans ", me dis-je en mimant le salut militaire...
Bien que ceci ne me paraisse pas très normal, je tente malgré tout la descente de ce puits invraisemblable. Pour en favoriser l'exploration, il s'y trouve un magnifique escalier de pierre éclairé par des torches éternelles et dont la rampe ne peut être polie que par l'usure. Constatation tendant à prouver que je ne serais pas le seul à avoir atteint cette zone critique et irréversible, le seuil ultime d'une consécration de l'esprit qui ouvre la voie vers la lumière jaunâtre et diffuse d'un mystérieux donjon orienté la tête en bas.
Ma progression s'exerce maintenant dans un silence ténébreux et opaque. Il me semble avoir les tympans bouchés par le milieu ambiant. C'est un peu comme si je m'enfonçais au dessous du niveau de la mer, comme si j'étais devenu une sorte d'ammonite se repliant sur elle-même pour entrer dans sa coquille afin d'être oubliée du reste du monde, comme si je voulais faire le vide autour de moi afin d'entrer en transe méditative.
Je m'accroche à la rampe pour ne pas glisser sur les marches de pierre qui résonnent sous mes pas et je m'enfonce encore à l'intérieur de cette spirale inter minable.
J'ai bel et bien un trou d'imagination! Et il ne s'agit pas, à priori, d'un simple petit trou duquel on peut facilement sortir pour retomber dans un autre. Celui-ci agit sur moi comme un aimant. Je me sens irrésistiblement attiré vers le fond et je ne peux rien
faire pour lutter!
Mon esprit divague...je suis pris d'un vertige incontrôlable qui me fait sombrer dans un néant d'inspiration métaphysique... J'ai la sensation étrange que la gravitation s'accentue, m'entraînant dans un cône d'antimatière immatérielle, dans une autre dimension de l'esprit, dans le trou noir du temps et de l'espace.
Je me vois arraché, impuissant, à la lumière ambrée du crépuscule et bientôt, je ne perçois plus ni les bruits ni les parfums poivrés émanant de l'extérieur.
Je suis comme prisonnier de mon enveloppe charnelle au travers de laquelle rien ne peut plus passer et je me retrouve encore seul avec ma conscience...
Je sens monter en moi quelque relent d'inspiration apparaissant furtivement sous la forme de spectres impalpables et s'estompant progressivement... Seraient-ce là des éclairs de génie refoulés par une partie tabou de mon subconscient?
Mais je n'ai guère le temps d'analyser la question car déjà, les spectres phosphorescents s'agitent dans l'obscurité de l'escalier, se dédoublent et se multiplient comme une myriade de feux follets, puis se dispersent et se dissipent et enfin disparaissent.
Une idée qui aurait pu être bonne s'est enfuie à jamais... Ma mémoire n'a rien enregistré de cette scène où circulaient tant d'aberrations délirantes et de délires aberrants dont mon cervelet a soif.
Je suis si épuisé que je me trouve dans un état de demi-sommeil dans lequel le rêve conscient intervient, portant secours à la stérilité déprimante de mon imagination rabougrie. Faudra t-il attendre l'instant propice où la fantaisie ira puiser dans la source frétillante des idées enfouies dans les abîmes des cellules immatérielles du rêve? Le rêve n'est-il pas une succession de flashes et d' impulsions lumineuses qui se chevauchent de manière à former une projection visible à l'intérieur de soi-même? Si l'on parvenait à déchirer le voile épais de la réalité et se livrer à une sorte d'accouplement cérébral avec nos phantasmes, nous pour rions alors affirmer que la concrétisation d'un concept ressemble moins à un bourgeonnement de la conscience qu'au reflet même du rêve.
Nous nous consacrons à une curieuse variante de pêche à la traîne. L'hameçon de notre conscience racle l'océan du rêve afin d'amener en surface les fraîches idées simulées par un banc de thons. Mais si l'on ne remonte que de vieux souliers ou des boites de sardines vides, mieux vaut rejeter le tout et repartir sur des bases nouvelles...
Dans l'escalier, les flambeaux éternels dansent la gigue, me caressant parfois le visage, des ombres fantomatiques se dessinent sur les parois de pierre et je descends toujours dans les dédales insensés de ce gouffre, dans les entrailles démesurées de mes souvenirs greffés dans une partie cachée de mon subconscient et faisant figure de parasites. Cette colonie de polypes incrustée dans les vides de mon encéphale étouffe ma lucidité et dérange ma concentration.
Cette chute interminable dans le néant me donne le vertige... je sombre littéralement dans mon trou d'imagination!
Je dévale les degrés comme si j'étais pris dans un tourbillon... ma vitesse s'accentue de seconde en seconde... cela semble durer une éternité... je tombe à pré sent depuis des heures... je sens venir la fin, l'issue fatale, l'arrêt brutal et instantané!
La réception est très désagréable. Mon esprit est couvert d'ecchymoses! Lorsqu'après un long moment, je me relève douloureusement, je m'aperçois que je suis au bas de l'escalier et qu'un personnage en uniforme est planté devant moi! Le visage impassible, il s'adresse à moi d'une voix grave et monocorde, sans remuer les lèvres. Ou plutôt, son esprit s'adresse au mien et je dois dire que ce télépathe m'épata lorsqu'il me dit sans hâte:
" Monsieur, vous êtes ici dans les coulisses du théâtre de la pensée vivante, multiplié par le reflet du temps au carré..."
Et je retiens un, aurais-je pu répondre... mais le bougre n'avait pas l'air de plaisanter et il me demanda sèchement:
" Avez-vous un laissez-passer? "
Evidemment, après une brève hésitation correspondant à la distance parcourue par l'onde sonore jusqu'au nerf auditif renvoyant l'impulsion au cerveau qui analyse l'information avant de mettre en action les cordes vocales, le tout divisé par la vitesse moyenne de l'ensemble, je ne peux que répondre non!
Aussitôt, l'esprit alerte de mon interlocuteur s'empresse de m'avertir qu'il est absolument interdit de parler ici-bas et que, n'ayant rien à y faire, je me trouve dans l'obligation de remonter l'escalier sans formuler la moindre objection.
A ce moment, ma substance corporelle ne fait qu'un tour et administre un taquet magistral au principe vital qui se dresse face à moi! Celui-ci diminue de volume en devenant peu à peu transparent et s'évanouit en exhalant un nuage de poudre fluorescente retombant en poussière de lumière...
Dédaignant la pitoyable beauté du spectacle, mon entité songeuse disparaît dans les pénombres feutrées qui semblent m'acheminer vers les premières lueurs de la quintessence. Je n'en crois pas ma raison lorsque je découvre, au-delà de ma vision interne bloquée, une profondeur de champ incommensurable s'ouvrant sur un orage éclatant d'inspirations nouvelles jaillissant en gerbes arborescentes sous le dôme fuligineux de ma pensée.
Sur la terre ferme de mon acide cervical, se présente une infinité d'alvéoles dans lesquelles sont couvées une kyrielle d'idées aussi subtiles que fantaisistes! Il ne me reste plus qu'à cueillir celle qui sera l'élue de ma pensée et à me fondre en elle parmi cette infusion bouillonnante! Mon esprit surchauffé s'étire vers un orgasme cérébral particulièrement coquet... Ma condition mentale atteint un tel degré de galante rie que je parviens à repousser l'instant du paroxysme par le simple déclic de ma volonté... L'idée frémissante qui me tient lieu de partenaire d'un jour friserait l'impertinence si elle rendait la liberté à mon imagination hors d' haleine... Mais ce qui ressemble à une courbe extatique ascendante n'est autre, dans le milieu où nous nous trouvons, qu'un cycle répété à l'infini où le temps tourne à contre-courant...
C'est alors qu'après cette défloration émotionnelle, nous glissons sur le toboggan de l'ivresse avant de de plonger dans l'abîme sans fond d'une volupté hermétique renfermant un espace chargé de petites ébauches transparentes de forme ovulaire. La température ambiante est telle que les corpuscules de ma pensée s'agitent à présent de manière frénétique pour aller faire un brin de cour aux chimères en hibernation avant de leur défoncer la membrane sans autre forme de procédure. L'une de ces fertiles émanations d'idées est alors fécondée dans un demi-consentement par les preux chevaliers de ma conscience, puis un embryon d'originalité commence enfin à se développer parmi les têtes chercheuses de mon imagination.
" Tu fumes après l'amour? aurais-je pu demander à ma libidineuse compagne, si celle-ci ne s'était déjà roulé un mystérieux cône mou et informe, tenu avec délice entre ses doigts en forme de suppositoire. Je me détourne du regard concupiscent de cette effluence saugrenue et me concentre avec ferme conviction sur celle qui se compose et mijote au fond de ma marmite. je la sens grandir en moi, je la sens s'échafauder, s'organiser, s'élaborer, mûrir en s' harmonisant peu à peu autour du noyau primordial.
Tout se combine de manière que la chose en incubation croisse jusqu'à dépasser les limites de la réflexion et à s'en échapper, à jaillir comme si elle avait été trop longtemps retenue...
Nous assistons alors au douloureux accouchement de cette idée engluée dans les structures d'un esprit enfin délivré, soulagé après tant d'efforts. L'idée est là, devant nous, fraîche comme un bouton de rose, pure comme une rosée d'avril, étincelante comme un croissant de lune à travers le ciel des Andes. Il ne nous reste plus qu'à la cueillir avec délicatesse entre nos doigts tremblants, en admettant que notre cerveau exténué puisse effectuer ce genre de prouesse.
Si l'on continuait maintenant de voyager parmi le dédale électronique et chimique de nos cellules pensantes, nous n'y verrions qu'un vide infini et glacé, comparable à celui du cosmos avant la genèse, jusqu'à ce qu'une nouvelle jonction des sources stimulatrices aboutisse à un bouillon énergétique et fertile, à une fermentation spirituelle qui serait le point de départ d'une idée inédite, l'épicentre d'une projection substantielle qui finirait par devenir une multitude d'étincelles d'idées retombant en pluie dans notre univers intérieur, l'univers de notre imagination.



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