Air Bag

par

PIERRE VINARD


La voiture bleue file rapidement sur l'autoroute qui déroule ses courbes monotones entre Toulouse et Bordeaux. C'est une des dernières soirées du mois d'août. Le soleil s'attarde sur les collines, caressant les champs de blé fraîchement moissonnés et les étendues de tournesol flétris. Entre Fronton et Buzet, les vignes ondulent en rangées impeccables, cachant sous leur frondaison des grappes gorgées d'eau et de sucre qui n'attendent plus que le ciseau du coupeur. La chaleur estivale a séché les pluies du printemps, ce qui est bon signe pour la récolte. Parfois, au détour d'un bois, un château dresse sa silhouette massive, avec ses créneaux et ses mâchicoulis, ses tourelles et sa porte fortifiée, comme pour rappeler que dans ce pays de douceur et d'abondance, on s'est étripé pendant près d'un siècle au nom d'une foi qui prêchait la tolérance et l'amour.

Bordeaux n'est plus qu'à une centaine de kilomètres. L'autoradio, branché sur une de ces stations qui passent à longueur de journée une musique sans aspérité, alterne les succès des années 70 et des chanteurs français en vogue : Francis Cabrel, Jean-Jacques Goldman, Jacques Higelin. Parfois un morceau de rapp secoue le conducteur de sa torpeur et lui tire quelques mots d’agacement. Dans sa nouvelle voiture, Patrick apprécie la commande de l'autoradio au volant, qui lui permet de régler le son ou la fréquence d'un simple coup d'annulaire. Et aussi la climatisation, qui crée autour d'eux un cocon de fraîcheur et de silence. Patrick n'a pas lésiné sur les options proposées par le constructeur, cherchant sans doute inconsciemment à épater Hélène. Mais cette dernière n'a manifesté depuis le début de leurs vacances aucun enthousiasme particulier pour leur nouvelle acquisition, se contentant de remplir le cendrier de mégots à peine entamés d’un geste où se mêlent lassitude et agacement.

Ils ont quitté Narbonne en fin d'après-midi, afin d’éviter les embouteillages et la chaleur. Ils doivent rouler toute la nuit, et arriver à Chartres vers une heure du matin. Là ils dormiront un peu, passeront le dimanche avec les parents d'Hélène, et rentreront sur Paris dans la soirée. Les enfants ne sont au courant de rien, les grands-parents ont voulu leur laisser la surprise : découvrir Hélène et Patrick au petit déjeuner, en même temps que les croissants chauds et la vue sur la Cathédrale ! Patrick se représente la scène : une maison bourgeoise sur les bords de l'Eure, une terrasse dominée par une grande baie vitrée. Et en contrebas un saule dont les branches effleurent l'eau et servent de refuge aux canards ! Cette vision idyllique devrait suffire à son contentement, pourtant il n'en est rien. Parfois il jette un regard à Hélène, qui fixe le paysage avec obstination. C'est à peine si elle réagit à ses propos, et les rares remarques qu'elle formule sont d'une désespérante banalité.

Sept ans désormais qu'ils sont mariés ! Patrick pensait bien avoir tout pour être heureux. Un emploi d'ingénieur informatique dans une grande banque parisienne, deux enfants adorables, un pavillon presque entièrement payé à Clamart, à deux pas de la forêt de Meudon. Hélène enseigne le français et l'histoire dans un lycée professionnel tout proche. Avec son mi-temps, elle travaille presque pour son argent de poche et leurs loisirs, consacrant son mercredi à accompagner les enfants à l'équitation et à l'école de musique, et son samedi après-midi à ses cours de gymnastique. Aux beaux jours, ils leur arrivent de jouer au tennis, et une fois par an ils vont au ski. En revanche, Patrick a renoncé à accompagner Hélène au théâtre, activité pour laquelle elle manifeste un enthousiasme dévorant qu’il ne partage pas. Elle a pris plusieurs abonnements : la Comédie française, le Théâtre des Amandiers de Nanterre et le Théâtre de Chaillot, où elle va avec des amies. Patrick préfère garder les enfants. Il fait alors des crêpes et s'enfonce dans le canapé avec son garçon pour regarder un match de football sur Canal +. Ou bien il concède la télécommande à sa fille, qui raffole des séries américaines sur M6. Avec promesse de n'en rien dire à Hélène, et de se coucher au premier coup de minuit !

Ils ont tout pour être heureux, selon la formule consacrée. Parfois, quand ils se promènent tous les quatre dans la forêt de Meudon, Patrick ne peut s'empêcher de penser à une publicité pour une compagnie d’assurance ou une marque de céréales matinales : un homme à l’allure sportive, une jolie femme à la trentaine épanouie ; des enfants bonds et resplendissants de santé. Il ne manque que l’épagneul breton pour gambader à leurs côtés et rattraper les branches qu’on lui lance. « Ce bonheur est trop évident pour être parfait ! » se dit-il parfois. Depuis longtemps, Patrick a deviné l'insatisfaction d'Hélène. À l’image d’une Madame Bovary de banlieue « chic », elle doit trouver la vie à ses côtés un peu fade, en tout cas trop éloignée de l'image qu'elle se fait de l’amour. Deux enfants, et voilà qu'elle se trouve liée à un homme qu'elle a aimé, et pour lequel elle n’éprouve plus que de l’affection ! Elle lui reproche sans doute de ne pas partager sa passion pour le théâtre, son intérêt pour les livres, son goût pour les expositions et les débats. Elle lui en veut aussi d’avoir tissé autour d’elle cet écheveau d'habitudes et de conformisme, où l'imprévu et la fantaisie n'ont pas leur place. Patrick n'est en effet ni un intellectuel, ni un aventurier ! Il ne manque pas de charme, il sait manier l'humour, il est généreux avec ses amis et attentif avec les siens. Mais les seuls livres qu'il ouvre sont des notices techniques ou des romans policiers. Et le seul journal qu'il lit régulièrement un quotidien sportif à grand tirage. Et il aime rester chez lui, avec ses enfants et ses gadgets électroniques. Cela peut-il suffire à Hélène, qui côtoie journellement Camus et Balzac, Shakespeare et Tchekhov ?

Patrick ne se souvient plus du moment exact où il eut la certitude qu'Hélène lui cachait quelque chose. Un ensemble de petits faits, de gestes insignifiants qui l’ont alerté : elle s'est mise à fumer, elle qui l'avait convaincu d'arrêter au tout début de son mariage ; elle reste de plus en plus souvent dans son établissement, pour des raisons les plus diverses ; elle sort autant qu'elle le peut. Et puis il y avait cet air absent qu'elle affecte quand ils étaient ensemble, et cette lassitude qu'elle manifeste lors de leurs ébats amoureux. Evidemment, Patrick n'a jamais eu de preuves tangibles d’une infidélité. A l'heure du téléphone portable, on ne laisse plus traîner des mots doux ou des rendez-vous sur papier. Une nuit qu'il n'arrivait pas à dormir, il a essayé de lire la messagerie téléphonique d’Hélène, mais le code d'accès en avait été changé. Patrick sait Hélène incapable de réaliser une telle opération. Et pour quelle raison lui aurait-elle interdit l'accès à sa boîte, si elle n'avait rien à lui cacher ? D'autres éléments l'ont conforté dans cette certitude : une amie censée être au théâtre en compagnie d’Hélène qui a téléphoné malencontreusement ce soir-là ; une manifestation culturelle à laquelle elle disait avoir participé et qui avait été en réalité reportée. Il s'est bien gardé de faire à Hélène la moindre remarque. Endosser les habits du mari jaloux n’aurait fait que le ridiculiser. Il a plutôt conçu une stratégie propre à la reconquérir, avec la même détermination avec laquelle il l’avait séduite, dix ans auparavant.

Cette idée de partir une semaine en Espagne sans les enfants, c'est lui. Il a acheté plusieurs guides sur la Catalogne ; il s'est documenté sur toutes les vieilles pierres de Gérone à Valence, de Barcelone à Zaragoze ; il a étudié la vie et l'œuvre de Salvador Dali et de Pablo Picasso, ainsi que pour faire bonne mesure celles de Juan Miro et de Tapies. Il s'est même plongé dans les aventures de Pepe Carvalho - le célèbre détective gastronome - le suivant mentalement dans ses pérégrinations dans les rues du Barcelone, dégustant avec lui un gaspacho et maudissant comme lui le ballet de bulldozers qui éventrait le Barrio Chino. Arrivé sans trop savoir comment sur les Ramblas après avoir emprunté deux autoroutes urbaines et trois tunnels, Patrick s'est senti presque chez lui au milieu de cette foule bigarrée qui déambulait jusqu'à la mer. Les yeux fermés, il a conduit Hélène à l'hôtel où il avait réservé une chambre, dans une rue perpendiculaire aux Ramblas. Après avoir déposé leurs affaires, ils ont gagné à pied la place Reial, où ils ont mangé des tapas en regardant le numéro des cracheurs de feux et des jongleurs. Puis ils ont dégusté une glace près du théâtre du Licéo, et déambulé jusqu'à la place Christophe Colomb, s'arrêtant devant les mimes et les caricaturistes qui exercent leurs talents sur l'allée centrale des Ramblas. Ce soir-là, Hélène s'est laissée gagner par l'animation de la ville et l'enthousiasme de Patrick, s'étonnant que ce dernier connaisse aussi bien une ville où il n'avait jamais mis les pieds. Et quand ils sont revenus par le Barrio Gótico, elle a glissé sa main dans la sienne. Dans l'entrée de l'hôtel un groupe de jeunes touristes devisait gravement. Patrick et Hélène se sont glissé jusqu'à leur chambre, et ils ont fait l'amour les rideaux tirés et la fenêtre ouverte, mêlant leurs gémissements aux bruits de la ville. Hélène s'est endormie rapidement, un vague sourire effleurant son visage fin, ses cheveux blonds recouvrant l'oreiller. Patrick prit alors le temps de la regarder dans son sommeil, de guetter son souffle régulier et de compter les minces rides qui affleuraient autour des yeux et de la bouche. Quelques minutes, il goûta cette félicité retrouvée et communia avec la ville qui lui avait rendu son épouse. Puis il sombra à son tour dans un sommeil sans cauchemar.

Le bonheur de Patrick a été de courte durée. Dès le lendemain, Hélène a retrouvé son air distant, ne montrant d’intérêt qu'aux sites visités, avec l'ardeur d'une étudiante japonaise. Ils ont fait le tour de la Sagrada Familia, déambulé dans le quartier de Gràcia et escaladé la colline de Montjuich. Avant de prendre une horchata sur les marches du Parc Güell et finir leur journée dans un petit restaurant derrière le marché de la Boqueria, où l'on sert des calamars "à la plancha", avec de la sangria pour touristes. Pourtant la magie de leur première soirée à Barcelone s'était dissipée, et leur conversation traînait laborieusement. À l'hôtel, Hélène s’est glissé dans son lit et lui a tourné le dos. N'arrivant pas à dormir, Patrick s’est alors posté à la fenêtre, contemplant derrière son rideau l'immeuble qui lui faisait face. C'était aussi une pension de famille où descendaient des touristes plus jeunes et sans doute moins argentés qu’eux. Une fille blonde et un peu grasse était allongée sur son lit, recouverte d'une simple serviette de bain, tandis que sa compagne écrivait des cartes postales sur la table de chevet. Sans trop savoir pourquoi, Patrick pensa qu’elles étaient Américaines. À côté, un couple devisait sur le balcon, allumant cigarette sur cigarette, avant de se retirer en fermant les volets. Lui avait l’allure d’un de ces petits trafiquants de drogue qui traînent dans les rues perpendiculaires aux Ramblas, essayant d’arnaquer le touriste de quelques dizaines de francs en leur vendant de la mauvaise poudre. Et elle paraissait déjà usée par la vie, avec une silhouette amaigrie et de grandes poches sous les yeux. Pourtant Patrick les envia ! Vers minuit les conversations nocturnes se turent enfin, pour laisser place aux bruits des bennes à ordure, puis des machines de nettoyage. A deux heures du matin, Patrick s'assoupit enfin, pour être réveillé quelques heures plus tard par le bringuebalement des camions de livraison.

A quoi sert de décrire le long cheminement d'un couple qui se délite, quand les mots ne trouvent pas d'écho, quand l'un cherche inutilement à préserver ce que l'autre conjugue déjà au passé ? Ni les maisons blanches de Cadaquès, ni les remparts ocres de Pierra Tallada, ni le bleu de la mer au fond des criques ni les douces collines qui leur rappelaient la Toscane ne sont parvenus à raviver les quelques instants de complicité qu'ils avaient connus à Barcelone. L'absence des enfants, de leurs bavardages et de leurs sollicitations, révélait le vide qui s'était creusé entre eux. Les efforts de Patrick pour peupler les longs moments où ils marchaient côte à côte en étaient ridicules et il s'en apercevait. Pourtant il n'osait pas demander à Hélène l'explication qui aurait balayé les derniers faux-semblants. Ou simplement se taire, comme un aveu de leur défaite. Sur la route du retour, ils visitèrent quelques châteaux cathares, et une abbaye cistercienne dans un écrin de collines et de vignes. Mais ils avaient hâte désormais, l'un comme l'autre, de remonter vers le nord et retrouver leurs enfants.

Ils passent Bordeaux à la nuit tombante, traversant successivement la Garonne et la Dordogne dans un flot de voitures de plus en plus nourri. Les zones industrielles et les docks font des tâches sombres dans la ville, tandis que les centres commerciaux resplendissent de mille feux. La radio annonce des ralentissements dans la vallée du Rhône, et un inextricable embouteillage à Niort, où se mêlent les vacanciers remontant vers la Bretagne et les touristes anglais venant de Saint Malo et de Cherbourg. Hélène baille et manifeste le désir de se restaurer. Ils s'arrêtent dans une de ces aires d'autoroute où l'on vante les mérites des provinces françaises au milieu des volutes d'essence et des effluves de cuisine rapide. En la circonstance, il s'agit de la Charente, qu'un ancien Président de la République honore de sa dépouille mortelle. Ils s'assoient dans un coin de la grande salle, d’où ils peuvent contempler d'un côté les allers et venues aux toilettes, et de l'autre le fonctionnement des machines à café, et ils commencent à déguster un croque-monsieur au pain ramolli avec une bière sans alcool. Hélène choisit ce moment pour lui annoncer la nouvelle qu'il craignait tant. Peu assurée, elle utilise des périphrases et des formules alambiquées. Elle souhaite « prendre de la distance, réfléchir à leur situation, à leur couple… ». Une année sabbatique - « pour faire le point » - lui semble une bonne chose. Bien que préparé, Patrick s'en trouve abasourdi. « Et les enfants ? » parvient-il à articuler. Hélène a réponse à tout. Les enfants resteront avec lui, dans la villa. Elle prendra un appartement non loin de là, les hébergera le week-end, et viendra les garder quand Patrick devra sortir un soir ou partir quelques jours en mission. À écouter Hélène, tout cela est simple, naturel ! Un couple a besoin parfois de se ressourcer, de se séparer un temps pour mieux se retrouver, de faire le tri entre l'accessoire et l'essentiel. Elle qui n'a jamais dit plus de trois phrases à la suite pendant tout le voyage se révèle tout à coup prolixe, vantant les avantages de leur future vie tout en guettant les réactions de Patrick du coin de l’œil, vaguement inquiète, vaguement coupable.

- Tu as quelqu'un d'autre dans ta vie ? demande enfin Patrick.

Hélène s'offusque.

- Les hommes s’imaginent toujours la même chose ! Quand une femme décide de vivre seule, vous êtes persuadés qu'elle a un amant, et que tôt ou tard elle le rejoindra. Comme si nous ne pouvions pas exister par nous-mêmes, pour nous-mêmes... Figure-toi que je gagne ma vie ! J'ai même demandé à reprendre à plein temps. Si je le lui demande, le proviseur me donnera quelques heures supplémentaires. Je ne te coûterai rien, et les enfants n'en seront pas affectés !

Patrick n'a pas la force de sourire à ces propos, dont il ne croyait un traître mot. Comment Hélène peut-elle quitter deux enfants, une maison agréable, un époux attentif pour simplement faire le point ? Comment accepte-t-elle la perspective d’affronter dans quelques heures la désapprobation de ses parents et l'incrédulité de ses enfants si elle n'est pas poussée par une passion plus grande encore ? Patrick se lève brusquement, laissant une moitié d’un croque-monsieur dans son assiette en carton.

- Je t'attends dans la voiture ! dit-il simplement, parcourant les quelques pas jusqu'à la porte du restaurant avec la démarche d'un homme groggy.

L'air frais de la nuit le secoue. Il se dirige tout d'abord vers la voiture, qui est garée sur un parking derrière le restaurant, mais il se ravise et marche jusqu'à la station service. Là, il prend un café, jette un regard distrait sur les titres des journaux du soir et gagne les toilettes pour se rafraîchir. Ces gestes familiers lui permettent de reprendre pied. Il se regarde dans la glace et se trouve plutôt bel homme, avec un teint hâlé de retour de vacances, des traits réguliers et un large front à peine dégarni. Il est encore capable de plaire, y compris à son épouse. Si Hélène dit vrai, si elle n'a pas d'amant, si elle ne désire que prendre un peu de recul, alors rien n'est perdu. Les enfants œuvreront dans le même sens que lui : ensemble ils partiront à la reconquête de la belle Hélène, et comme les Grecs anciens, Patrick ne doute pas de l'issue de la bataille ! Ainsi rasséréné, il repart vers la voiture. Il passe devant le restaurant pour constater que la table où ils ont dîné est désormais occupée par un couple de retraités. Patrick pense tout d'abord qu'Hélène l'attend devant la voiture. Mais au moment où il contourne le bâtiment pour regagner le parking, il l'aperçoit dans une cabine téléphonique un peu retirée. Elle parle avec animation, ignorant le monde qui l'entoure. Le cœur de Patrick se met à battre très fort : il ne peut imaginer qu’elle appelle déjà son amant ! Sans doute téléphone-t-elle à ses parents, pour les rassurer. Doucement, il se dirige vers la voiture, qu’il ouvre d'aussi loin qu'il le peut grâce à la télécommande - habitude qui a le don d’agacer Hélène -. Puis il s'installe au volant. Quelques minutes après la jeune femme arrive, un peu rouge, un peu haletante.

- Tu as été bien longue ! lui dit-il.

- J'étais aux toilettes. Et il y avait du monde si tu veux tout savoir ! Vous, les hommes, vous n'avez pas ce genre de problèmes : vous pouvez pisser n'importe où !

Elle dit cela avec une vivacité aussi inutile que surprenante. Sans un mot, il démarre le moteur et s'engage sur l'allée.

- Oh, zut ! dit-elle. J'ai oublié d'appeler mes parents... Ils doivent s'inquiéter. Arrête-toi s'il te plaît devant la cabine téléphonique qui est devant ! J'en ai pour deux minutes.

Patrick sent ses mains trembler et ses tempes bourdonner. Il a envie d’éclater de rage et pourtant une fois encore – peut-être la dernière – il se contient et se gare à nouveau sur le bas-côté ! Elle lui ment, bien sûr. Avec qui téléphonait-elle donc tout à l’heure, alors qu’elle disait être aux toilettes ? Cette façon qu’elle a eu de lui répondre, cet air de défi qu’elle arbore désormais, ce sourire qui transparaît parfois sur ses lèvres… C’est l’attitude d’une femme amoureuse, Patrick en est certain ! L'image de son amant ne l'a pas quittée durant tout leur séjour à Barcelone, tandis qu’ils se promenaient dans les rues du Barrio Chino et qu’il déployait les efforts pathétiques pour la distraire, ou lui racontait du haut des tours de la Sagrada Familia la vie de Gaudi. Comme il devait paraître ridicule ! Son espoir de la reconquérir semble à Patrick brutalement tout aussi vain. La belle Hélène va le quitter à jamais, il le sait. Elle s'installera seule, et au bout de quelques mois - un laps de temps décent, comme après un décès - elle lui annoncera qu'elle a rencontré quelqu’un. Et qu’elle s’apprête à refaire sa vie avec ce dernier. Bien sûr, elle jurera aux grands dieux qu’elle ne le connaissait pas avant leur séparation, qu’il n’est pour rien dans sa décision de partir. Toute chose qu’il ne pourra contredire. Il devine alors l’enchaînement des événements, pour l’avoir observé maintes fois autour d’eux : les bonnes résolutions, les sourires forcés devant les autres. Puis les mesquineries, les comptes d’apothicaire, les disputes et les reproches. Seuls les enfants resteront un lien ténu entre eux, le souvenir de leur passé et de leur amour, devenu désormais une obligation supplémentaire à « gérer » : le mercredi et un dimanche sur deux pour le père, le reste de la semaine pour la mère. Et les grandes vacances à se partager au jour près. Car cela ne fait aucun doute, Hélène obtiendra la garde des enfants. Et elle reprendra leur pavillon de Clamart où il a passé tant d’heures à bricoler. Celui-ci n’a-t-il pas été acheté en grande partie avec l'argent de ses parents à elle ? Et puis cela sera tellement mieux pour les enfants de ne pas changer de cadre de vie ! Patrick ne se fait pas d’illusion, il y aura toujours un juge pour entériner cela, tant il est vrai que dans ces affaires, les hommes ont tous les torts et qu’ils ne savent pas s’occuper de leurs enfants.

Patrick a coupé le moteur de la voiture et tapote nerveusement son volant. Près du tableau de bord, il y a un petit mécanisme qui attire son attention. Celui-ci est actionné par la clef de contact et permet de condamner l'airbag du passager de devant. Dans le cas où l'on veut installer à cette place un siège d’enfant ! Patrick se surprend à prendre sa clef, à l'introduire dans la fente, et à actionner le barillet. Si ce geste constitue une méchanceté évidente, Patrick ne projette à ce moment-là aucune action particulière. Il n’a établi aucun plan. Il s’agit juste d’un acte irréfléchi, la manifestation tangible de la haine qu'il commence à éprouver à l’encontre de son épouse.

Quand Hélène monte dans la voiture, il démarre sans un mot et s'engage sur l'autoroute. La circulation est dense et il doit accélérer pour pouvoir s'intercaler entre deux voitures. Il se place rapidement sur la voie de gauche et cherche à trouver dans la vitesse un dérivatif à sa rancœur. En vain ! Il ne veut toujours pas comprendre les raisons qui poussent Hélène à sacrifier le bonheur de ses enfants, et l'équilibre si patiemment construit de leur couple. Bien évidemment, leur vie manque d'imprévu, il n'est pas un intellectuel brillant, il préfèrera toujours un match de football à la télévision à une pièce de théâtre d’avant-garde dans un théâtre mal chauffé. Mais en aucun cas il n’empêche Hélène de sortir, de lire, de voir ses amies. Il ne lui demande pas d'être une femme au foyer soumise et effacée. C'était plutôt lui qui se plait à rester à la maison, à bricoler ou confectionner des petits plats, et qui se verrait bien bénéficiaire d'un congé parental. D'ailleurs, combien de missions en province ou à l'étranger n'a-t-il pas refusé pour pouvoir embrasser ses enfants tous les soirs ? Cela lui a coûté sa promotion comme chef de service, confortant Hélène dans l'idée qu'il était un irrémédiable perdant ! Et à combien d'aventures faciles dans son milieu de travail n'a-t-il pas renoncé pour respecter l'engagement de fidélité qu'il a pris le jour de son mariage ? Comment tout cela peut-il être balayé par quelques phrases définitives prononcées sur les bords de l’autoroute, devant un croque-monsieur tiède ? Cette pensée ne fait qu'accroître le sentiment de révolte et de désespoir infini qui le tenaille. A quelques centaines de mètres devant eux, un ralentissement se produit, et il faut freiner brutalement. Derrière eux, un crissement de pneus retentit aussitôt.

- Patrick, arrête de conduire comme un fou ! s'exclame Hélène. Tu veux nous tuer ou quoi !

Patrick jette à Hélène un regard haineux. Pendant les quelques dixièmes de seconde où ils se font face, il lit la peur dans les yeux d’Hélène. Et cette image lui fait du bien. Elle aussi peut souffrir, elle aussi peut connaître l’angoisse qu’il ressent.

- Tu sais, mes parents se sont couchés. Qu'on arrive à minuit ou a deux heures du matin, cela n'a aucune d'importance ! dit-elle.

Alors il se range sagement sur la voie de droite, sachant qu’il aura d’autres occasions de provoquer chez elle la même terreur.

On n'est pas très loin de Poitiers. De grands panneaux annoncent le Futuroscope. Patrick se souvient qu'ils y sont allés ensemble, avec les enfants. Un moment de bonheur qu'il faudra aussi apprendre à oublier ! Comme tous les autres. Dix ans de sa vie qui s’évanouissent ainsi, comme des braises qui finissent de se consumer au fond d’une cheminée. Tout cela à cause d’un simple caprice d’une femme qui se veut moderne et libérée, alors qu’elle n’est que prisonnière des représentations de son époque et des modes qui sévissent dans son milieu. Patrick pense aux femmes d’autrefois, aux femmes de devoir, à l’image de sa mère. Dans les années soixante, dans ce pays de Fougères, les temps étaient durs : les ateliers de chaussures fermaient les unes après les autres, on parlait de reconversion, des usines automobiles ou d’électronique s’implantaient dans les nouvelles zones industrielles, attirées par les primes de la décentralisation. Mais on préférait toujours y embaucher les femmes et les filles d’agriculteurs, qu’on allait chercher en car dans les campagnes reculées. Parce qu’elles n’avaient pas de tradition ouvrière… Parce qu’elles ne connaissaient pas les syndicats ! Le père de Patrick était devenu couvreur en bâtiment, et sa mère occupait un emploi d’auxiliaire de puériculture dans une école maternelle du centre-ville. Ils étaient heureux de pouvoir offrir un toit à leur famille, de nourrir et d’envoyer leurs enfants à l’école, et de partir quelques semaines en vacances dans la Creuse. Et les seules plages qu’ils connaissaient étaient celles de Normandie… Quelques soient les griefs que l’on formulait à l’autre - à l’exception de l’alcool et des mauvais traitements - on n’imaginait pas devoir se séparer ! C’était bon pour les gens riches ou les vedettes de cinéma : Brigitte Bardot et Roger Vadim, Johnny et Sylvie. On faisait face aux fins de mois difficiles, on donnait la meilleure éducation possible à ses enfants, on se retrouvait en fin de semaine entre connaissances au café pour les hommes, à la chorale de l’Église pour les femmes. On n’avait ni le temps, ni les moyens de divorcer. Comment ces gens si simples et si vertueux prendront-ils la nouvelle de leur séparation, dans leur petite maison des faubourgs de Fougères, où ils entretiennent un potager et élèvent quelques lapins ? Ils se voient si rarement maintenant. Hélène n’aime pas y aller, et quand ils viennent à Paris, ils ont l’impression de gêner et ne restent que quelques jours. Pour cela aussi, Patrick en veut à Hélène. À cause d’elle, il a le sentiment d’avoir trahi ses origines ! Il s’est fait de plus en plus rare au pays, il a perdu de vue ses amis de lycée, il a laissé s’installer trop de silences entre lui et les siens. C’est peut-être pour cela qu’il aime le football, et qu’il suit avec passion les matchs de l’équipe de Rennes. C’est la seule façon qu’il a trouvé de rester fidèle à son milieu !

Dans une longue descente rectiligne, Patrick voit le véhicule garé sur le bord de l'autoroute. C'est un grand semi-remorque, qui brille de mille feux, comme un arbre de Noël dans l'obscurité. Naturellement, sur cette portion du parcours, les voitures accélèrent, et il se retrouva rapidement à cent vingt kilomètres-heure. Il veut revoir la peur dans les yeux d’Hélène, lui retourner la douleur qu’elle lui inflige, lui montrer la haine qu’il éprouve maintenant à son endroit. Et il continue à accélérer.

- Patrick, tu es fou ! parvient-elle à crier. Ralentis, je t’en prie !

Et lui de continuer d’accélérer, grisé par cette peur palpable dans la voix d’Hélène, soulagé de partager enfin son désespoir. Ils se rapprochent du camion, Hélène crie de nouveau, tout cela ne dure qu’une fraction de seconde. La masse du camion est maintenant sur eux. Dans un sursaut de lucidité, Patrick essaie de redresser la course de la voiture. Ce n’était qu’un jeu, un jeu idiot auquel ils jouaient quand ils étaient jeunes. Le mur d’un gros corps de ferme, à l’entrée du virage, sur la route de Rennes. La griserie du samedi soir, l’excitation grégaire, les filles qu’il faut épater avec un soupçon de risque. Cela se terminait toujours bien, au milieu des cris de frayeur simulée et des rires… Mais, cette fois-ci, Olivier braque trop tard. Il ne peut éviter d’accrocher l’arrière du camion. Le choc est d’une violence inouïe, un crissement de pneus puis un bruit de tôles froissées qui domine les cris d’Hélène… Et puis tout sombre dans le néant…


La première chose qu'il voit, c'est l'obscurité, avec des tâches vertes auréolées de traits plus foncés. C'est comme dans son enfance, quand il fermait très fort les yeux après les avoir frottés. Des lacs aux algues fluorescentes, au fond d'un cratère sombre. Ou bien un atoll après une explosion nucléaire qui aurait dissous le vert de la terre et le bleu du ciel ! Et puis il y a cette lumière blanche, si forte qu'il referme les yeux. Près de lui, il entend un bip régulier, mais il lui est impossible de bouger la tête, ou d'esquisser le moindre mouvement. Mais surtout, il a soif, très soif ! Il émet un gémissement qui n'a pas d'écho, et il sombre de nouveau dans l'inconscience. Progressivement il appréhende son environnement. L'espace de son lit, les fils et les tubes qui partent à la verticale, le moniteur sur sa droite, la source de lumière blanche sur sa gauche. Le visage de l'infirmière - des tâches de rousseur et des yeux verts encadrés par un casque de cheveux bruns ! - qui porte régulièrement à ses lèvres un vert d'eau tiède. C'est un jeune interne qui lui annonce la mort d'Hélène avec d’infinis précautions. Quant à lui, il s’en est tiré grâce à « l’air bag ». Il a un traumatisme crânien et des multiples fractures, mais il pourra marcher à nouveau. Ses enfants lui rendront visite à la fin de la semaine, avec les parents d'Hélène et ses parents. D'ici là, il faut absolument qu'il se repose. Un policier viendra aussi le voir, mais cela serait juste une formalité. Patrick hoche de la tête, comme un enfant discipliné. Il n'éprouve encore rien, ni tristesse, ni remords. Il est en vie et il va revoir ses enfants. Plus rien ne peut désormais les séparer d'eux, et seule cette idée compte ! Au bout de deux jours il demande à regarder la télévision et commence à s'alimenter. Le policier arrive le troisième jour, un vendredi en fin d'après midi. C'est un petit homme qui doit dépasser la cinquantaine, avec la mine triste, le cheveu grisonnant et le ventre proéminent. Il porte une veste en chevron marron trop serrée, et une chemise beige mal repassée. Il reste debout près du lit.

- Inspecteur Pardon, du CRPJ de Tours ! Je voudrais tout d'abord vous présenter toutes mes condoléances. Et mes excuses pour vous importuner ainsi sur votre lit d'hôpital. Mais plus vite ce dossier sera bouclé, mieux cela sera mieux pour tout le monde. Les assurances pourront faire leur travail…

Patrick hoche la tête en signe de compréhension.

- Monsieur Le Quéré, pouvez-vous vous rappeler les circonstances de l’accident ?

- Très mal… J’étais fatigué. Je pense que je me suis endormi au volant. J’ai vu ce camion au dernier moment, et je n’ai pas pu redresser suffisamment la course de mon véhicule…Malheureusement…

- En effet ! Mais cela vous a quand même sauvé la vie... Avec évidemment l’air bag. Il n’en a pas été malheureusement de même pour votre épouse. Morte sur le coup !

Pardon s’interrompt, comme s’il regrette tout à coup la brutalité de son propos. Mais c’est sans doute délibéré. Car le plus dur est à venir.

- Comme après chaque accident mortel, votre voiture a été expertisée, poursuit-il. C’est pour les assurances, vous comprenez ? Les techniciens ont relevé un élément curieux : l'airbag de votre épouse avait été condamné... Un petit tour de clef donné sur une commande du tableau de bord… Savez-vous pourquoi ?

Patrick secoue la tête.

- Pourtant vous veniez juste d'acheter cette voiture... Et vos enfants ne sont plus en âge d'utiliser des sièges spéciaux. Le constructeur est formel : tous les airbags sont en état de fonctionnement quand la voiture est livrée au client. C'est d'ailleurs un des points essentiels de leur contrôle de qualité...

- Je ne sais quoi vous dire…

Pardon ne semble pas vouloir insister.

- Nous avons par ailleurs recueilli le témoignage d'une amie de votre femme, Madame Cabral. Elle enseigne les mathématiques dans le même établissement. Madame Cabral nous a dit que votre épouse envisageait de vivre seule à la rentrée. Elle avait d'ailleurs signé un bail pour un petit appartement dans le centre-ville de Clamart. Vous étiez bien sûr au courant ?

- Non, vous me l'apprenez, parvient à articuler Patrick.

Le policier fait une moue sceptique.

- Bien sûr, vous ne savez rien… Ni sur « l'airbag », ni sur les projets de votre femme !

- Je suis désolé de ne pouvoir vous aider.

- Et nous, nous sommes dans l'incapacité de prouver quoi que ce soit sur les conditions de cet accident ! Cela tombe bien…

Il marque un temps d'arrêt.

- Le vieux policier que je suis à sa conviction, reprend-il. Pour moi, vous avez essayé délibérément de vous tuer avec votre épouse. Vous n’admettiez pas l’idée qu’elle puisse vous quitter. Au dernier moment un réflexe vous a sauvé la vie. Et vous avez réalisé le crime parfait sans le vouloir tout à fait…

- Comment pouvez-vous dire de telles choses ? C’est faux, archi-faux ! J’aimais Hélène plus que tout… Nous allions revoir nos enfants… Comment aurais-je pu vouloir la tuer !

- Ne vous fatiguez pas ! Monsieur Le Quéré. Je vous le répète : je ne peux rien prouver, et le Procureur de la république classera sans doute ce dossier sans suite. Il a assez à faire avec les attaques à main armée, les agressions sexuelles et les vols à la roulotte. Je pars en retraite dans quelques mois, et la justice des hommes oubliera bien vite cette histoire. Le décès de Madame Le Quéré restera entre vous et votre conscience. Jusqu'à la fin de vos jours...

Patrick le regarde avec tout le sentiment d’indignation dont il est capable, mais sans prononcer une parole. Le policier s'éloigne du lit, il boite légèrement. Puis, arrivé à la porte en verre, il se retourne lentement, comme dans un feuilleton policier américain où l’on va apprendre enfin le dénouement de l’histoire et confondre les coupables. Sauf que tout a été déjà dit, ou presque…

- Au fait, Monsieur Le Quéré, dit-il. Madame Cabral est formelle. Votre femme n'avait pas d'amant ; elle éprouvait juste un moment de déprime, un passage à vide. Et elle souhaitait prendre un peu de distance. C'est ce qu'elle lui a confirmé dans son dernier appel téléphonique, quelques dizaines de minutes avant l’accident... Les femmes d’aujourd’hui sont comme cela, Monsieur Le Quéré. Pour les hommes de ma génération, cela pourrait être un peu choquant. Mais pas pour un homme de votre âge… En tout cas, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat ! Et encore moins de priver deux enfants de leur mère… Je vous souhaite un bon rétablissement, Monsieur Le Quéré !



Pierre VINARD

Nouvelle figurant dans le recueil « Nouvelles-Story » n°2
publié par les éditions APLA
73, Rue de la République
83 340 LE LUC
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