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RIEN - ROMAN A SUVIRE - DIFFUSION HEBDOMADAIRE
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Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 31 Juillet 2009 à 12:34:41

Je ne me souviens plus à quel moment Céline m’a raconté pour Antoine et ma mère. Ce qu’ils faisaient ensemble, leurs délires de secte, leurs fantasmes débiles d’apocalypse. Je ne me souviens plus à quel moment Céline m’a expliqué comment Antoine a tué ma mère et comment tout ça a été filmé. Je buvais trop. Je me droguais trop.

Il est vingt heures trente. Je me mets en route.
Je laisse le fric dans la chambre – à part cinquante euros en pièces et en billets – que je conserve dans une poche. Je ferme la porte. Je descends l’escalier. Je pose la clé sur le comptoir. Je sors de l’hôtel. Je traverse la ruelle jusqu’à une rue piétonne. La lumière du jour décline – devient orangée. La rue est large et le sol dallé. La foule est dense. Flane. S’entasse dans les magasins. Des magasins de fringues. J’essaie de saisir des conversations mais j’en suis incapable. Le trac me comprime la poitrine et le cerveau. Toutes mes pensées tournent autour de ce qui va se passer dans une heure – autour de ma capacité ou de mon incapacité à le faire.
J’ai encore la gueule de bois.
Je n’arrive pas à imaginer que mes actes débordent du présent sur le futur. A me dire que si je fais quelque chose – les conséquences vont se prolonger au-delà de l’instant. Si je casse un truc – je sais pas – si je tire dans la vitrine de cette boutique de lingerie – il y aura du verre partout – la panique – il faudra subir les conséquences – la routine sera modifiée – une autre se mettra en place – ce serait comme modifier un aiguillage – je trouve ma métaphore banale mais j’en suis content. Si je cogne quelqu’un. Il y aura des traces. Qui dureront. Qui seront réelles – observables. Si je me fais mal. Si – par exemple – je me frappe très fort la tête contre ce mur. Tous les jours pendant des semaines je me souviendrai. La douleur me le rappellera. J’aurais en mémoire la couleur blanc cassé du mur. Sa lisseur. Le graffiti à demi effacé proche de l’endroit où mon crane a percuté la pierre. La poubelle pas loin avec une affiche pour un concert collée dessus. J’aurai un pansement. Peut-être des séquelles. J’ai du mal. A accepter ça. Le débordement du présent dans le futur. Si je tue quelqu’un. Il est mort pour toujours. Pour toujours cet acte sera posé. Il n’aura pas de fin. Si je tue quelqu’un. Alors durant toute ma vie je le tue. Et même après que je sois mort. Je continue de le tuer.
C’est quelque chose que je ne peux pas comprendre. Ca.
Les gens me regardent en coin. Je ne veux pas que mon déguisement m’attire d’ennuis.
J’ai le crâne rasé. J’ai un pantalon de cuir noir et des rangers. J’ai un tee-shirt orné d’un symbole du chaos – c'est-à-dire une croix à huit branches toutes terminées en flèches. Une gabardine noire. Le visage maquillé. Pas très bien mais je vais faire avec – du fond de teint blanc et du barbouillage noir autour des yeux et la bouche. J’ai mon arme. J’ai bu pour me donner du courage. Je n’aurais pas du. Je n’ai pas plus de courage et je sens que mes réflexes sont émoussés. Je me trouve ridicule. On dirait The crow après une chimiothérarie.
Le bar s’appelle Barad-Dur. C’est un lieu de rassemblement de tous les mouvements black metal. Il est à l’écart des rues fréquentées. Il se trouve dans un quartier en rénovation. Des maisons sont vides. Des immeubles sont en travaux. Quelques rues où je ne croise personne. Et puis des gens habillées comme moi et qui vont dans la même direction que moi. La plupart semble se connaître. Quelques-uns me regardent de travers. Il y a ceux qui ont les cheveux très longs et ceux qui ont le crâne rasé. Ceux-là ne sont pas maquillés et portent des tee-shirts à croix celtique et des jeans retroussés et des rangers. Je me demande si je suis crédible. Je mélange plusieurs choses. Les autres se classent aisément à leur façon de s’habiller – leur coiffure – les symboles qui ornent leurs tee-shirts. Les païens. Les fachos. Etc. Moi je fais mariole. Je fais déguisé – et c’est ce que je suis – déguisé.
J’espère qu’il n’y aura pas de bagarre. Ces connards ne me font pas peur – j’ai mon arme – mais je préfère rester discret.
Le bar est ouvert. L’emplacement de la vitrine est muré. Le mur est couvert d’affiches pour des concerts de black metal et pour des rassemblement nationalistes. On discerne tout de même les parpaings. Il y a un néon qui diffuse de la lumière mauve au-dessus de l’entrée. Le nom du bar – Barad-Dur – est peint au pochoir au dessus du néon. La typographie est militaire. Une cinquantaine de personne discute sur le trottoir et dans la rue. Par petits groupes mais tout le monde semble se connaître – au moins de vue. Personne n’est habillé normalement. Les fachos semblent majoritaires. Deux types s’écartent de la porte pour me laisser entrer. Ils me regardent de travers. J’entre. Une musique aggressive et lancinante sort des hauts-parleurs. La lumière est rouge sombre. C’est petit. C’était peut-être une épicerie avant. Il y a une dizaine de personnes presque toutes au comptoir. Du sol au plafond tout est peint en noir – il y a des haches et des épées accrochées au mur – il y a des casques médiévaux et d’autres de la seconde guerre mondiale posés sur une étagère – il y a des posters de groupes sur les murs. Il y a des skins accoudés au comptoir. La scène est vide. Plusieurs groupes jouent ce soir. Ca commence à vingt-et-une heures. Les skins me regardent de travers. L’un deux m’apostrophe :
– Hé la tapette ! C’est pas ce soir Depeche mode !
– T’as oublié ton triangle rose ?
Je ne réponds pas. Je m’accoude – à l’autre bout du bar.




Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 7 Aout 2009 à 18:08:23

Je ne sais pas quoi faire. Mon estomac se noue et mon cœur accélère. Va y avoir de la baston si je reste – c’est obligé. Je ne peux pas m’enfuir. Je serre la crosse de mon arme. Le barman s’approche. Je commande un demi. Il me sert. Je bois une gorgée.
Les gens entrent. La petite foule prend place. Je n’ai plus de vision directe sur les skins qui m’avaient pris à partie. Ca n’est pas plus mal.
La majorité de la clientelle a le crâne rasé et un look général de skinhead. Pas de maquillage. Pas de piercing. Pas de fille. D’autres types qui me regardent de travers. Des airs renfrognés et bagarreurs. Un mec en tee-shirt a une croix gammée tatouée sur le biceps. Je ne me sens pas à l’aise. Je reste près du bar quand les lumières s’éteignent et que le concert commence.
Sur scène ils sont quatre. Grimés. Vêtements noirs. Croix celtiques. Musique rapide et sourde. Je ne comprends pas ce qu’ils disent. Aux premiers rangs ça pogote. Quelques saluts Nazis. Quelques doigts d’honneur.
Il ne doit pas y avoir de loge mais une arrière-salle qui en fait office. La seule porte que je vois est derrière le comptoir. Pas loin de moi. J’appelle le barman. Nous crions pour nous faire comprendre – bouche collée à l’oreille de l’autre – mains en porte-voix.
– Tu sais où je peux trouver Antoine ?
– Quel Antoine ?
– Du groupe ! De Honneur de la police !
– Tu lui veux quoi ?
– J’ai un truc à lui dire ! Un message de la part de Céline !
– Une seconde !
Le barman passe derrière. Il revient avec un type qui est Antoine Garriga. Une trentaine d’années. Pareil que sur la photo que j’ai vue. Un air rogue. Le type est grand. Et costaud.
– Qu’est-ce tu veux ? il me demande
– Viens ! On va aller dehors ! On s’entend pas ici !
– OK !
Mon cœur accélère. Il contourne le comptoir. Serre des mains au passage. Me montre du doigt. On me regarde d’un air mauvais. Il passe devant moi. Je le suis. Mon ventre est noué. J’ai les mains dans les poches. La crosse. Nous sommes dehors. Il y a des gens.
Il se retourne. Il a une tête de gros con.
Je me vois sortir mon flingue. Tout se passe – comme malgré moi.
– Tu as tué ma mère connard.
Il me regarde sans comprendre.
– Tu as tué ma mère !
– Quoi ?
– Céline ! C’est Céline qui m’a tout raconté !
– Qu’est-ce que tu racontes ?
Des gens entrent dans le bar. D’autres regardent. Je tire. C’est assourdissant. Je ferme les yeux un instant. Je grimace. Antoine se la prend dans le ventre. Il tombe.
Il y a une clameur. Tout le monde se réfugie à l’intérieur. Je regarde Antoine. Il n’est pas mort. Il essaie de se relever. Il y a du sang plein sa poitrine et sur le sol. Je pointe l’arme sur son visage. Il continue à gueuler.
– Quoi ? Quoi ?
Je ressens un choc à l’arrière de la tête et je perds l’équilibre. Par réflexe je serre les doigts autour de mon arme. Je ne tombe pas et je me retourne. Il y a des types avec des battes de base-ball. J’ai le temps de reconnaître d’autres membres du groupe Honneur de la police. J’en menace un avec mon arme. Et puis les autres. Je bouge mon bras n’importe comment.
– Enculé !
– Sale pédé !
– Putain !
Je tire.
Je ne touche personne. Ils reculent. Des gens sont ressortis. Ils forment un demi-cercle. Ils regardent. Je me sens bizarre – tout ma vie qui mène ici – voilà. Comme une succession de rêves et de réveils et je me réveille ici pour la dernière fois et je sais qu’il n’y a pas de suite. Après ce moment de violence inutile il n’y a rien.
Non. Mais non. Il ne faut pas que je pense à ça. J’ai Antoine à achever. Il n’est pas mort ce con. Je l’entends derrière moi. Il n’est pas mort. Et il faut encore que j’aille à Toulouse. Il faut que je tue David Il faut que je trouve la maison des morts. Non. Tout ça n’est pas inutile.
Ca coule à l’arrière de ma tête. Ca coule jusque dans mon dos. Combien de temps s’est écoulé ? Cinq secondes ? Dix ? Trois ?
– Reculez !
C’est moi qui parle.
– Enculé !
– Va te faire enculer !
– Merde !
– Il est armé faites gaffe !
– C’est qui ce connard ?
A l’intérieur il n’y a plus de musique. Je l’entends d’un coup. Tout le monde regarde le fait-divers et le groupe qui était sur scène regarde aussi.
J’entends la sirène des flics. Je reçois un coup dans les reins. Je tire en tombant. Je suis sur les genoux. Je reçois un coup de batte de base-ball qui me vient de plein face et m’envoie en arrière. J’entends la sirène des flics. Je vois le ciel. J’essaie de bouger mais je ne peux pas. Je vomis. Je ne vois plus rien que des choses floues. Je n’arrive pas à entendre ce qu’on me dit. Je reçois des coups. J’entends la sirène des flics. Est-ce que c’est dans ma tête ? J’ai du sang plein la gorge. J’ai envie de tousser.
La situation est figée. C’est un présent éternel. Je pense à Céline. Je pense à ma mère. Je ne pense à rien. J’entends la sirène des flics. Je vois le ciel.




Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 14 Aout 2009 à 20:08:55

J’aimais la façon qu’avait Céline de baiser.
Je suis rue Saint-Denis. Je regarde les putes par en dessous. Je me demande si elles m’ont remarqué. Ca fait trois jours que je viens là. Que je les mate – une heure ou deux avant de retourner à la chambre d’hôtel. J’ai envie d’aller avec elles – je ne peux pas – je ne peux pas encore – c’est trop difficile. Je me branle le soir en pensant à Céline. A la première fois que nous avons baisé – quelques heures à peine après qu’elle a débarqué dans la maison.
Dans son sac il y avait une bouteille de vodka. De la vodka merdique – la marque premier prix de Monoprix – je ne me souviens plus du nom – elle l’avait acheté à l’épicerie du dernier village avant la maison – elle comptait se la taper tranquille dans la chambre de ma mère – se bourrer la gueule en sa mémoire.
Quelques heures après on baisait.
Je regarde les putes. Je regarde celles qui lui ressemblent.
– Tu es puceau ? elle m’avait demandé.
Je n’avais pas su quoi répondre et elle m’avait souri.
J’étais allongé sur le dos – on parlait – je sais plus trop de quoi on parlait.
Je m’arrête de marcher. Je m’adosse à côté d’un porche qui mène à une cour. Céline est venue s’allonger près de moi. J’ai pris son visage dans mes mains – elle s’est laissée faire. Je l’ai embrassée. Son haleine était bien chargée d’alcool – la mienne devait pas être mieux.
On s’est embrassé comme ça en se caressant le visage – ça a duré plusieurs minutes. Ses mains étaient douces et moites. Elle salivait beaucoup. Elle gardait les yeux fermés. Moi j’ouvrais les miens pour voir son visage. Pour voir les émotions sur son visage.
Je bandais. Elle se pressait contre moi.
Ses mains sont passées sous mon tee-shirt – les miennes ont fait pareil. Elle avait des seins lourds et sensibles. On s’est peloté. Ca a duré longtemps. Et puis elle a glissé une main dans mon pantalon. J’ai été surpris par son geste. Elle s’est d’abord un peu écarté et puis sa main est entrée sans même qu’elle ait besoin de défaire un seul bouton. Sa paume s’est collée contre ma bite.
Je bande simplement à repenser à ce moment. Sa main était moite de sueur. Elle ne pouvait pas me branler – pas assez de place – elle faisait glisser sa main de bas en haut – ça suffisait. J’ai essayé de faire pareil – d’enfoncer ma main dans son jean – elle s’est écarté – elle a dit : « non c’est ton tour ». Elle a souri. Ses yeux brillaient. Sa main n’allait pas vite. Je sentais le plaisir monter doucement. Elle pressait un peu plus fort au fur et à mesure que je gonflais.
Je regarde les putes. Je regarde celles qui lui ressemblent.
Elle me souriait. Elle était attentive aux mouvements du plaisir qui altéraient mon visage – comme moi lorsque nous nous embrassions. Je souriais involontairement. Je me crispais. Quand je me suis senti jouir je l’ai prévenue.
Il fait soleil. Ca donne une lumière jaune et chaude qui me donne envie de pleurer.
Une fille noire m’aborde. Elle des cheveux longs et légèrement bouclés – du rouge à lèvre – un body violet et une mini jupe en cuir rouge – sa main est douce et sa voix est gaie.
– Viens je t’emmène quelque part.
Je suis surpris. Je me laisse faire. Nous traversons la rue. Elle me tient toujours par la main. Nous entrons dans un immeuble délabré. L’escalier est en bois. Le bruit de nos pas est très mat. Elle a des talons hauts. Elle passe devant moi. Elle roule du cul. Au deuxième étage elle sort une clé et ouvre une porte. On entre dans un studio miteux. Parquet terne et tapisserie des années soixante-dix. Un lit – une penderie – une vieille commode.
– Tu veux prendre une douche d’abord ?
– Non merci.
– C’est cent euros le rapport complet.
– Et pour une fellation ?
– Quatre-vingt.
– D’accord.
Je sors de mon portefeuille quatre billets de vingt. Je me déshabille. Je suis encore en érection – Céline – et la pute regarde ma bite avec amusement.
Je m’allonge sur le dos. Elle se déshabille à son tour – sauf ses bas noirs. Elle vient entre mes cuisses et me branle. Quand je suis suffisamment dur elle déchire l’enveloppe d’un préservatif et me l’enfile sur le gland. Elle le déroule. Je mollis un peu. Elle me prend dans sa bouche. Elle suce de bas en haut en maintenant ses doigts en anneau à la base de mon gland. Ca dure quatre ou cinq minutes. Je caresse ses fesses et l’entrée de sa chatte. Elle a une fente très charnue et lisse. Ses fesses sont très douces. Quand elle me sent prêt à jouir elle relève un peu la tête et ne m’aspire que le gland en serrant fort les lèvres. D’une main elle me branle et de l’autre elle me caresse le ventre. Je jouis. Mon cœur accélère. Mon souffle devient court ma bouche sèche. Elle se relève et elle me sourit. Elle me montre la poubelle où je peux jeter mon préservatif et me tend un rouleau de papier toilette blanc et rêche du genre qu’on trouve au lycée ou dans les cinémas. Pendant que je me nettoie elle se rhabille. Je me rhabille aussi tandis qu’elle allume une cigarette. Elle ne dit pas un mot. Je me sens gêné.
– C’était bien – je dis.
Elle me sourit. Elle ouvre la porte – je constate qu’elle était fermée à clef. Nous descendons – elle passe toujours en premier.
– A bientôt.
– Salut.
Je m’éloigne. Elle retourne à son poste.
Je marche lentement en direction de mon hôtel. Durant le court moment passé dans le studio avec la pute la lumière a baissé. De jaune elle est devenue grise – c’est encore plus triste.
Je trouve tout triste en ce moment.




Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 21 Aout 2009 à 16:48:37

J’arrive à l’hôtel. Un hôtel pourri. Une chambre minuscule.
Je vais au lavabo. Ma bite est plutôt molle. Elle sent la sueur et le latex. Elle est encore un peu poisseuse de lubrifiant. Je pense à la chatte de Céline. Je n’ai presque rien senti – ma salive plus sa mouille – elle mouillait beaucoup – du coup elle a eu un orgasme au bout d’un moment – quand elle a joui elle a eu des spasmes à l’intérieur – elle donnait des coups de ventre – je sentais quelque chose palpiter autour de ma bite – la serrer – elle a crié plus fort – de plus en plus fort jusqu’à la fin de l’orgasme – son visage détendu et elle a souri comme si elle souriait pendant son sommeil – les yeux fermés – une expression totalement involontaire – incontrôlée – qu’elle ne se connaissait sans doute pas. Ses mains agrippées à mes fesses – ses mains chaudes – collantes de sueur.
J’éjacule dans le lavabo – quelques petits jets blancs – je me rince la bite – je nettoie le lavabo – je vais m’allonger sur le lit – c’est un lit à une place – le sommier grince. J’ai le cafard.
Je me relève. Le lit grince. Je me dirige jusqu’à l’armoire qui occupe le mur d’en face. L’armoire n’a pas de porte. En bas de l’armoire il y a mon sac. Je l’ouvre. Je prends le revolver. Je me demande pourquoi je le garde.
Je sors le barillet – il est vide. Je le renifle. L’odeur de métal. Le colt Taurus. Et Céline qui est morte avec cette arme. Je remets en place le barillet. Je place le canon contre ma tempe.
Je me rends compte que j’oublie un truc.
Je fais tourner le barillet d’un coup sec de la paume donné de bas en haut.
Voilà. Le canon contre la tempe. Un peu appuyé. Je sens le froid du métal. La pression du canon – presque douloureuse. Mon doigt sur la détente. J’appuie. Clic. Je pense : zéro chance de mourir sur six. Je me trouve ridicule. J’ai envie de pleurer. Zéro sur six ou une sur six ça fait pas une grande différence. Quand on y réfléchit bien. Mais ça a suffi. Une sur six.
J’appuie cinq autres fois sur la détente. A chaque fois ça fait clic. L’impact résonne contre ma tempe – se propage à travers l’os et me colle la pétoche.
Quand mes pitreries sont terminées mes mains tremblent. Je pose l’arme sur le lit.
Je la regarde – sans pourvoir en détacher mes yeux.

Ouais. On se défonçait et on picolait beaucoup trop. Avec Céline.
On a joué à Guillaume Tell.
On est sorti de la maison. On a fait un feu. Ca nous a pris un moment. Ramasser des branches – tout ça. Bourré comme on l’était. Ca n’était pas facile. On a baisé dans la forêt. J’étais allongé par terre – tout un mélange de feuilles mortes de cailloux et de trucs pointus me lacérait le dos. Elle était assise sur moi – jupe relevée – elle n’avait pas de culotte – pull et tee-shirt relevés au-dessus des seins. Elle se penchait – tombait à moitié – sur moi – on baisait violemment – moi si bourré que je n’étais pas près de jouir – ses seins venaient sur mon visage. Je mordais les tétons – fort – mes mains sur son dos – à chaque morsure je sentais sa chair de poule – elle prenait son pied – elle a joui – ça faisait un sacré boucan au milieu des arbres – je me suis branlé pour me finir – elle a voulu que je jouisse sur son cou – ça dégoulinait – je me vidais.
Notre dernière baise.
Au bout d’un moment – je me souviens pas de tout – le feu était prêt. Il flambait bien – des flammes – des putain de nom de Dieu de flammes – plus haute que nous – on pouvait pas rester à deux mètres – on cuisait – et la lumière – et le bruit des branches qui craquaient. C’était magnifique.
Je ne me souviens plus qui a eu l’idée de jouer à Guillaume Tell. Ces jours-ci je gardais le révolver tout le temps avec moi. Je tirais sur les arbres – ou au ciel. J’aimais bien tirer quand j’étais saoul – et j’aimais bien tirer quand j’étais défoncé. J’étais tout le temps saoul ou défoncé ou les deux.

Je m’allonge sur le lit. Je prends l’arme. Elle pèse sept cent grammes quand elle n’est pas chargée. Je la tiens à bout de bras pointée vers le plafond. J’ai le bras qui tient l’arme tendu au-dessus de ma tête et l’autre bras replié sous ma nuque. Le poids de l’arme grandit et grandit – une tension envahit mon bras – du poignet jusqu’à l’épaule – la nuque raide et tout devient douloureux – mes muscles sont tétanisés. Je plie le bras et je lâche l’arme sur le lit – le revolver creuse le matelas en y rebondissant.

Elle s’est déshabillée. Elle tournait le dos au feu et elle m’a fait un strip-tease. Elle était près des flammes – moi à quelques mètres. Même raide bourrée – même défoncée à mort – elle bougeait bien et ne tombait pas. Elle était en contre-jour. Son corps apparaissait sombre et nimbé de rouge sang. Elle était superbe. Les flammes volaient derrière elle. Elle était une apparition. Un démon. La suite est arrivée toute seule. Elle a pris une canette de bière encore pleine. Elle l’a posée sur la tête. Ca tenait pas bien – la cannette est tombée sans se casser. Elle a recommencé – je me souviens de la concentration qui figeait son visage – je me souviens aussi de l’alcool qui affaissait ses traits.
La bouteille a fini par tenir. Céline ne bougeait plus. J’ai pris le flingue. J’ai visé. J’ai tiré.
La première balle s’est perdue je ne sais pas où.
J’ai ri. Elle a lutté contre le rire. La bouteille n’est pas tombée. Tout son corps était immobile – comme une statue. Je voyais ses tétons dressés. Je devinais la chair de poule sur sa peau. J’ai visé à nouveau – plus soigneusement – en tout cas j’ai essayé – j’ai raté la bouteille – une vitre de la maison a éclaté sous l’impact.
Nous avons ri tous les deux. Un fou-rire – à s’en faire mal aux côtes. On n’en pouvait plus. Ca a duré – je ne sais pas – peut-être dix minutes. Dix minutes quand même je ne sais pas. C’est très long dix minutes.
Dix minutes. C’est le temps qu’il m’a fallu pour déposer son corps au fond de la fosse et de la reboucher. Dix minutes. Ca je le sais parce que j’ai vérifié. Ca m’a pris aussi dix minutes pour me débarrasser du sang. Dix minutes de douche.

Je pleure.
Je repousse le revolver. Il tombe sur le sol en faisant un important bruit mat et bref. Il n’est plus dans mon champ de vision. Non – on n’a pas pu se bidonner pendant dix minutes. Une ou deux. Grand maximum.




Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 28 Aout 2009 à 13:33:44

konsstrukt en live le 17 septembre à la librairie Le bal des ardents à lyon.

à l'occasion du vernissage de la nouvelle exposition d'anne vanderlinden, je lirai les premiers chapitres de mon roman RIEN, accompagné à la basse et à la game boy par gredin et à la flute et au clavier par je serai pas maton.

pour tous renseignements concernant horaires, adresse, etc. : scribelius@gmail.com

***

Et puis on s’est repris. Elle s’est relevée. Elle a remis la cannette. Elle l’a stabilisé. J’ai visé – un peu – pas trop. J’ai tiré. La cannette a éclaté – je n’en croyais pas mes yeux. J’ai crié de joie. Elle avait de la bière partout sur la tête et les épaules et des débris de verre dans les cheveux. Elle a crié elle aussi. Elle a secoué la tête pour faire tomber le verre. Elle riait aux éclats. Je l’ai rejointe près du feu. J’étais en sueur. Je sentais la chaleur des flammes cuire la sueur qui séchait sur mon visage. Nous nous sommes embrassés. Nous avons bu d’autres bières.
Elle m’a déshabillé. Je l’ai aidée. Nous nous sommes retrouvés à poil devant le feu – entre l’alcool et les flammes nous n’avions pas froid – nous avons à baiser – à cause de l’alcool j’ai débandé. J’ai voulu la lécher mais je léchais mal – trop pété – alors on a juste fait un câlin. Je ne sais pas combien de temps ce moment a duré. Elle m’a branlé et elle a pris le revolver dans son autre main. Je rebandais – à moitié. Nous étions de profil par rapport au feu. Les flammes dansaient dans ses yeux. Les reflets changeaient sur son visage. Elle avait l’air d’une sorcière – elle avait souvent l’air d’une sorcière – c’était – plus ou moins – une sorcière – mais jamais à ce point-là.
Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait. Ca n’est pas une question d’alcool – ça. Ca n’est pas une question de drogue non plus. Je l’ai fait en conscience – en sachant ce qui allait se passer.
Je lui ai pris le revolver. Elle m’a branlé à deux mains – une sur ma bite et l’autre sur mes couilles – elle ondulait du bassin – ses yeux flamboyaient – son sourire était celui d’une folle – je l’aimais. J’ai ouvert le barillet. J’ai enlevé toutes les balles sauf une. Je les ai jetées à l’écart du feu. J’ai refermé le barillet. J’ai posé le revolver. J’ai avancé la main vers sa chatte – elle mouillait.
Nous avons continué à nous branler mutuellement pendant deux ou trois minutes. Nous ne jouissions pas – ça ne risquait pas vu ce qui circulait dans notre sang – mais c’était bon. C’était doux – et en même temps il y avait quelque chose de sournois. Tous les deux on pensait à autre chose. A qui ferait – le geste – en premier.
Ca a été elle.
Elle a enlevé la main qui me pelotait les couilles – elle a pris l’arme. Son sourire s’est élargi. Elle a continué à me branler – mais plus lentement – elle pensait à autre chose. Je continuais à la doigter. Elle a fait tourner le barillet avec son pouce. Elle a du s y’reprendre à plusieurs reprises. Elle était trop bourrée – son doigt glissait sur les échancrures du barillet sans parvenir à le faire tourner. Elle a posé le canon contre sa tempe. Elle voulait me regarder dans les yeux – son corps oscillait – tanguait lentement. Moi je me sentais blanc. Je savais que j’allais vomir. L’ambiance devenait oppressante pour moi même si je sentais les ondes agréables de sa branlette. Ses pupilles étaient dilatées. Elle a pressé la détente. Ca a fait clic. Au moment du clic sa main s’est crispée sur ma queue et j’ai senti un tremblement parcourir son corps – ça a duré une seconde – j’ai eu la chair de poule et mon sang est devenu froid. Ses pupilles se sont encore dilatées – comme celles d’un chat – et puis sont revenues à leur dilatation – déjà exagérée – alcool et drogue – antérieure. Mon malaise – c’était comme un voile noir – comme quand on se relève d’un coup – et que le sang quitte le cerveau – sauf que je n’avais pas fait un seul mouvement – est passé.
– A toi mon chéri.
Elle m’a tendu l’arme. Elle me branlait toujours. Je me sentais monter. Mes doigts dans sa chatte – je ne lui faisais plus rien – je n’y pensais pas.
– Tu veux jouir d’abord ?
– Je ne sais pas.
Elle m’a branlé plus vite. Sa coordination était mauvaise. J’ai soupiré plus fort. J’ai hoqueté. J’ai tout lâché en petits jets qui giclaient en cloche et retombaient sur sa main. Mon cœur cognait trop fort. J’avais une attaque de tachycardie. Je sentais que j’allais gerber. Je me suis dit il faut que je le fasse avant de gerber alors j’ai pris l’arme – les doigts de mon autre main toujours dans sa chatte – j’ai collé le canon contre ma tempe – j’ai senti le métal écraser l’artère – j’ai pressé la détente – sans réfléchir.
Ca a fait clic. J’ai eu une drôle d’impression. C’était la première fois. Que je faisais ça. J’ai senti. La mort. Vraiment. Je me suis imaginé la balle entrer et puis plus rien. J’ai pali – je me suis senti pâlir. J’ai éprouvé un sentiment d’horreur accompagné d’une puissante euphorie. Je me sentais bizarre. J’avais la chair de poule. Les mâchoires serrées. Tout ça n’a duré qu’une minuscule seconde. Le temps qui sépare le déclic très sonore de la prise de conscience que ça y’est – je n’ai pas perdu – je suis vivant. Ensuite – j’ai senti la gerbe arriver en même temps qu’un flot de mouille envahir mes doigts. Sa chatte s’ouvrait. Je me suis retiré d’elle. Je me suis levé.
Elle a ri.
– T’es tout blanc mon chéri.
J’ai été gerber. Ca n’a pas pris très longtemps. Enorme quantité de liquide. Aigre – ça me ravageait la bouche et la gorge. Ca m’a dégrisé. Je suis revenu – j’allais lui dire d’arrêter mais elle a appuyé dès que j’ai croisé son regard. Clic.
Elle m’a tendu l’arme. Je ne pouvais pas me dérober. J’ai dit après on arrête d’accord ?
– D’accord.
Je n’y suis pas arrivé. J’ai calculé – il ne faut pas. Trois tirs. Une chance sur six. Et puis une chance sur cinq. Et puis une chance sur quatre. Et puis maintenant une chance sur trois. J’ai eu peur. Elle s’est penchée vers moi. Elle m’a embrassé.
– T’es pas obligé – elle a dit. Donne.
J’ai donné l’arme. Elle a souri – les yeux froids. Elle a mis l’arme. Je n’ai pas fait de geste pour l’arrêter – j’aurais pu – j’avais le temps – mais son mépris m’avait blessé.



Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 4 Septembre 2009 à 13:22:28

Je pleure. Je pleure sans pouvoir m’arrêter. J’aimerais cesser de penser à cette soirée. Quand elle est morte j’avais encore de sa mouille sur mes doigts. Le bruit de la détonation m’a fait bondir de peur. C’était un bruit énorme. Elle est tombée vers la gauche – dans le feu. Mon premier réflexe – la prendre par les pieds et la tirer hors du feu. Et puis éteindre les flammes dans ses cheveux avec mon pied. Des fragments de cheveux qui volent comme des cendres. L’odeur de viande cramée. Comme un insecte sur une ampoule. Vingt fois plus fort.
La balle était ressortie par l’avant. Elle avait emporté l’œil et le nez et sous la force de l’impact des dents avaient volé. Tout le côté droit du visage était détruit. Le côté gauche – celui par lequel était entrée la balle – était intact. A part un trou sous la tempe – à côté de l’oreille – vers la joue – le sang s’en écoulait lentement – noir – s’amassait sur l’oreille et sur l’herbe au sol. Il y avait une trace – au sol – ça correspondait au moment où je l’avais trainée.
J’étais effaré. Je la regardais – hébété – je regardais le sang couler lentement – comme une boite qui se vide – et s’amasser sur l’herbe – j’entendais le feu – c’était un cauchemar – comme un présent perpétuel – comme si je n’allais jamais quitter cette scène – la nuit et ce feu pour toujours – et pour toujours Céline qui se vide de son sang.
L’œil qui lui restait. Etait fixe.

Je me redresse. Je m’assieds sur le bord du lit. Il est quelle heure ? – je regarde l’heure. Il est vingt et une heures. Il faudrait que je sorte manger. Il faut que je me change les idées. Je ne peux pas rester comme ça. Je ne peux pas rester à me morfondre comme ça. Il faut que je cesse de pleurer. Il faut que je cesse de penser continuellement à Céline. Ca fait une semaine. Une semaine qu’elle est morte. C’est mon deuxième jour sans finir ivre mort. C’est pas mal. Il faut que je continue comme ça. Je me lève du lit. Je fais quelques pas dans ma chambre. Onze mètres carrés. Un lit à une place. Un lavabo. Pas de miroir. Il y a encore les supports – quatre ronds chromés enfoncés dans le mur – mais plus le miroir. Le sol – du parquet à l’ancienne. Pas entretenu. Terne. Les murs : de la tapisserie beige avec des fleurs de lys bleues en alignement vertical – je fais les cent pas. Je regarde à la fenêtre. Je m’éloigne de la fenêtre. Je vais sortir. Je vais me tirer. Trouver un meilleur hôtel. Trouver un bon restaurant. Il faut que je me ressaisisse. Je vais au lavabo. Par réflexe je regarde là où devrait se trouver le miroir. Il y a un rectangle plus clair. Je fais couler de l’eau chaude. L’eau est difficile à régler. Elle arrive brûlante. Je m’en passe sur le visage. Je m’essuie à la serviette. Je me frotte les yeux. J’espère qu’ils ne sont pas trop rouges. Je rassemble mes affaires. Je remplis mon sac. Je quitte la chambre. Je quitte l’hôtel.

J’ai enterré Céline dans le jardin. Devant la maison. Ca m’a pris trois ou quatre heures de creuser la tombe. Jusqu’au matin – j’ai terminé à l’aube. Je l’ai transportée nue – elle a fini nue dans la fosse. J’ai rebouché la fosse. Ca m’a pris dix minutes. Je le sais – j’ai vérifié. Ses habits : je les ai mis au feu. Je me suis douché. Dix minutes. J’ai foutu le camp de la maison. Avec la voiture de Céline. Ensuite j’ai pris le train pour Paris. Je n’ai pas dessaoulé pendant cinq ou six jours. Il fallait ça. Il fallait bien ça. Je me suis branlé – je ne sais pas – peut-être une cinquantaine de fois – si c’est possible. Jusqu’à avoir mal à la bite – mal à la main. Jusqu’à plus pouvoir ni éjaculer ni bander ni débander – ma bite coincée dans un no man’s land. Un entre-deux bizarre et douloureux.

Maintenant je ne sais pas. Ca va mieux peut-être.
Je suis dans la rue. Mon revolver est dans la poche de mon manteau. Je n’ai plus peur. Je ne ressens plus l’angoisse. Plus depuis ce soir-là. J’ai du nettoyer le sang et chercher les douilles et les balles et m’enfuir. J’ai du chercher la balle qui avait traversé sa tête. Je l’ai retrouvée. Chercher les balles – ça m’a pris toute la journée. Je devais m’interrompre pour pleurer – en pleurant je ne voyais plus rien. Je suis parti le soir.

Je ne sais pas pourquoi je suis revenu à Paris. Je ne savais pas où aller. Arrivé à Paris je me suis rapidement retrouvé à Saint-Denis. A contempler les putes. Sans oser en suivre une. Jusqu’à aujourd’hui. Est-ce que ça veut dire quelque chose ? Je ne sais pas trop.
Quand je l’ai enterrée – Céline – ça me fait bizarre – à chaque fois – de penser à elle en l’appelant Céline – mais je ne peux pas faire autrement – je n’arrive pas à l’appeler : elle – c’est trop – je ne sais pas – trop impersonnel – trop moche – je trouve ça trop moche. Quand j’étais avec elle – avec Céline – je ne l’appelais jamais par mon prénom – d’abord il n’y avait que nous deux – il n’y avait personne d’autre – aucun étranger – quand je parlais – je ne parlais qu’à elle – quand je l’apostrophais – je l’appelais mon amour – ou ma sorcière – elle m’appelait mon chat – elle était fascinée par les chats.
Je ne ressens plus d’angoisse. Je suis rempli de tristesse – je me sens comme une outre pleine de larmes – un tonneau – quelque chose de rempli à ras-bord et que le moindre mouvement fait dégueuler – le moindre mouvement émotionnel et les larmes coulent automatiquement – je me sens rempli – ça me fait mal – je ressens physiquement la tristesse – comme une fièvre – ou une maladie – j’ai les poils qui se hérissent en permanence – la peau irritée – les reins douloureux – je suis rempli de tristesse – je suis enflé – mais il n’y a plus de peur – plus d’angoisse – même quand je me sens oppressé – ça n’est pas de la peur mais une sensation physique – d’étouffement – de resserrement des choses et d’éloignement des gens – comme si l’air devenait plus dense – trop chaud – la lumière trop vive – les murs plus épais – les gens plus petits et plus loin – mais pas de peur là-dedans.
Je n’ai plus peur. Plus depuis que j’ai creusé une tombe pour Céline. Plus depuis que je l’ai mise là-dedans – mes mains et mes vêtements plein de sang – et que j’ai rebouché.
Je n’ai pas fait de cérémonie. Céline aimait les cérémonies. C’était une mystique. Elle a essayé de m’initier à des trucs. Mais c’était ses trucs. Si c’était moi – qui avait perdu – elle aurait fait – sans doute – une cérémonie. Mais ça n’était pas moi. Dans le trou. C’était elle. Avec la moitié de son visage détruit.

***

konsstrukt en live le 17 septembre à la librairie Le bal des ardents à lyon.

à l'occasion du vernissage de la nouvelle exposition d'anne vanderlinden, je lirai les premiers chapitres de mon roman RIEN, accompagné à la basse et à la game boy par gredin et à la flute et au clavier par je serai pas maton.

pour tous renseignements concernant horaires, adresse, etc. : scribelius@gmail.com



Dominique Paris



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté dimanche 6 Septembre 2009 à 22:43:43


vendredi 31 Juillet 2009 à 12:34:41
Konsstrukt affirmait :
Je ne me souviens plus à quel moment Céline m’a raconté pour Antoine et ma mère. Ce qu’ils faisaient ensemble, leurs délires de secte, leurs fantasmes débiles d’apocalypse. Je ne me souviens plus à quel moment Céline m’a expliqué comment Antoine a tué ma mère et comment tout ça a été filmé. Je buvais trop. Je me droguais trop.

Il est vingt heures trente. Je me mets en route.
Je laisse le fric dans la chambre – à part cinquante euros en pièces et en billets – que je conserve dans une poche. Je ferme la porte. Je descends l’escalier. Je pose la clé sur le comptoir. Je sors de l’hôtel. Je traverse la ruelle jusqu’à une rue piétonne. La lumière du jour décline – devient orangée. La rue est large et le sol dallé. La foule est dense. Flane. S’entasse dans les magasins. Des magasins de fringues. J’essaie de saisir des conversations mais j’en suis incapable. Le trac me comprime la poitrine et le cerveau. Toutes mes pensées tournent autour de ce qui va se passer dans une heure – autour de ma capacité ou de mon incapacité à le faire.
J’ai encore la gueule de bois.
Je n’arrive pas à imaginer que mes actes débordent du présent sur le futur. A me dire que si je fais quelque chose – les conséquences vont se prolonger au-delà de l’instant. Si je casse un truc – je sais pas – si je tire dans la vitrine de cette boutique de lingerie – il y aura du verre partout – la panique – il faudra subir les conséquences – la routine sera modifiée – une autre se mettra en place – ce serait comme modifier un aiguillage – je trouve ma métaphore banale mais j’en suis content. Si je cogne quelqu’un. Il y aura des traces. Qui dureront. Qui seront réelles – observables. Si je me fais mal. Si – par exemple – je me frappe très fort la tête contre ce mur. Tous les jours pendant des semaines je me souviendrai. La douleur me le rappellera. J’aurais en mémoire la couleur blanc cassé du mur. Sa lisseur. Le graffiti à demi effacé proche de l’endroit où mon crane a percuté la pierre. La poubelle pas loin avec une affiche pour un concert collée dessus. J’aurai un pansement. Peut-être des séquelles. J’ai du mal. A accepter ça. Le débordement du présent dans le futur. Si je tue quelqu’un. Il est mort pour toujours. Pour toujours cet acte sera posé. Il n’aura pas de fin. Si je tue quelqu’un. Alors durant toute ma vie je le tue. Et même après que je sois mort. Je continue de le tuer.
C’est quelque chose que je ne peux pas comprendre. Ca.
Les gens me regardent en coin. Je ne veux pas que mon déguisement m’attire d’ennuis.
J’ai le crâne rasé. J’ai un pantalon de cuir noir et des rangers. J’ai un tee-shirt orné d’un symbole du chaos – c'est-à-dire une croix à huit branches toutes terminées en flèches. Une gabardine noire. Le visage maquillé. Pas très bien mais je vais faire avec – du fond de teint blanc et du barbouillage noir autour des yeux et la bouche. J’ai mon arme. J’ai bu pour me donner du courage. Je n’aurais pas du. Je n’ai pas plus de courage et je sens que mes réflexes sont émoussés. Je me trouve ridicule. On dirait The crow après une chimiothérarie.
Le bar s’appelle Barad-Dur. C’est un lieu de rassemblement de tous les mouvements black metal. Il est à l’écart des rues fréquentées. Il se trouve dans un quartier en rénovation. Des maisons sont vides. Des immeubles sont en travaux. Quelques rues où je ne croise personne. Et puis des gens habillées comme moi et qui vont dans la même direction que moi. La plupart semble se connaître. Quelques-uns me regardent de travers. Il y a ceux qui ont les cheveux très longs et ceux qui ont le crâne rasé. Ceux-là ne sont pas maquillés et portent des tee-shirts à croix celtique et des jeans retroussés et des rangers. Je me demande si je suis crédible. Je mélange plusieurs choses. Les autres se classent aisément à leur façon de s’habiller – leur coiffure – les symboles qui ornent leurs tee-shirts. Les païens. Les fachos. Etc. Moi je fais mariole. Je fais déguisé – et c’est ce que je suis – déguisé.
J’espère qu’il n’y aura pas de bagarre. Ces connards ne me font pas peur – j’ai mon arme – mais je préfère rester discret.
Le bar est ouvert. L’emplacement de la vitrine est muré. Le mur est couvert d’affiches pour des concerts de black metal et pour des rassemblement nationalistes. On discerne tout de même les parpaings. Il y a un néon qui diffuse de la lumière mauve au-dessus de l’entrée. Le nom du bar – Barad-Dur – est peint au pochoir au dessus du néon. La typographie est militaire. Une cinquantaine de personne discute sur le trottoir et dans la rue. Par petits groupes mais tout le monde semble se connaître – au moins de vue. Personne n’est habillé normalement. Les fachos semblent majoritaires. Deux types s’écartent de la porte pour me laisser entrer. Ils me regardent de travers. J’entre. Une musique aggressive et lancinante sort des hauts-parleurs. La lumière est rouge sombre. C’est petit. C’était peut-être une épicerie avant. Il y a une dizaine de personnes presque toutes au comptoir. Du sol au plafond tout est peint en noir – il y a des haches et des épées accrochées au mur – il y a des casques médiévaux et d’autres de la seconde guerre mondiale posés sur une étagère – il y a des posters de groupes sur les murs. Il y a des skins accoudés au comptoir. La scène est vide. Plusieurs groupes jouent ce soir. Ca commence à vingt-et-une heures. Les skins me regardent de travers. L’un deux m’apostrophe :
– Hé la tapette ! C’est pas ce soir Depeche mode !
– T’as oublié ton triangle rose ?
Je ne réponds pas. Je m’accoude – à l’autre bout du bar.


salut,
comment peut on écrire une telle daube et la soumettre
ici ?

c'est moins que rien ! et dire que certains devront
subir cela avec de la musique ?

fo de tout pour faire un monde mais quand même !

c'est con ce truc !

dominique


DOMI
Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 11 Septembre 2009 à 17:48:48

(chic, un être humain dans ce désert)

***

Je regarde les arbres – le ciel – je respire l’air pur qui a quelque chose d’irréel. De toute façon c’est toute ma vie – depuis quelque temps – qui a quelque chose d’irréel. Antoine ne mourra pas. Je ne tuerai personne d’autre. Je ne visiterai pas la maison des morts. Je ne vengerai pas ma mère. Je ne verrai pas son corps. Toutes ces choses. Je ne suis pas compétent pour les accomplir. Je ne sais pas comment on fait. Je voulais. J’ai essayé. Mais je ne peux pas. Il n’y aura pas de vengeance. Il n’y aura pas d’assassinat. Il n’y aura rien.

***

Antoine. Gendarme. Raciste. Chanteur dans un groupe de black métal. Impliqué dans les activités du label Death factory – lui-même relié à Underground pornography. Sûrement membre d’un groupuscule d’extrême-droite et maqué avec les néonazis locaux. C’est suffisant ? Je suis assis à la terrasse d’un café sur une place qui s’appelle la place Jean-Jaurès. Je ne sais pas – moi. Je suis protégé du soleil par un parasol. En face de moi dans une rue piétonne qui longe la place il y a un marchand de crêpes et de glaces voisin d’un distributeur automatique de billets. Au pied du distributeur il y a un homme affalé qui fait la manche. Lui et son chien dorment. Le chien de temps en temps se réveille et baille. Les gens s’agglutinent au comptoir extérieur du marchand de glaces et de crêpes. Ils attendent sous un auvent. Ils me font penser à des poissons. Certains regardent le type qui fait la manche en attendant leur glace ou leur crêpe mais personne ne lui donne rien. Les gens qui l’enjambent pour retirer des billets au distributeur ne lui donnent rien non plus. Il y a des bars sur toute la place. Toutes les terrasses sont remplies de clients. Des passants circulent en se faufilant entre les tables. J’entends brailler un bébé quelque part. Je ne tourne pas la tête pour chercher le bébé du regard. Je bois un demi.
Ca m’obsède. Coller une balle dans la tête de cet homme. Le tuer avec cette arme. Voir son cadavre. Le poids du revolver dans ma poche. Je n’ai pas de sac. Je n’ai plus de vêtement de rechange. Faudrait que j’en rachète. Je n’ai plus rien. Que cette arme. Et du fric. L’arme de ma mère. Son fric. Antoine je le flingue. A Strasbourg je flingue Philippe. Le chef. Plus ou moins – je crois.
Et après ? Je fais quoi après ?
Je l’ignore. La maison des morts. Une dernière visite à ma mère. Et puis plus rien. Je retourne dans le monde ? Pas possible. Pas après avoir tué trois personnes. Je ne veux pas aller en prison.
Je me rends compte d’à quel point je suis – de façon absolue – responsable de mes actes. La plupart des gens – quand ils font une connerie – quand ils perdent leur fric ou leur nana – même s’ils commettent un crime – ils ont une famille – ou des amis – à qui demander de l’aide – au moins des gens – avec qui discuter de tout ça. Moi non. Tout ce que je fais n’implique que moi – moi seul – sans aucune possibilité de m’en remettre à qui que se soit – personne pour me conseiller – m’aider – m’offrir d’affronter les conséquences avec moi. Je suis seul et peu de gens sont seuls à ce point. Même les SDF ne sont pas aussi seuls que moi. Ils sont entre eux. Moi mes semblables – il n’y en a aucun. La seule solitude comparable c’est celle des mystiques – ceux qui croient en Dieu et attendent un jugement dernier – la solitude du croyant face à Dieu mais moi je ne suis face à rien – je crois pas à ça – aucune trace de Dieu dans ce qui arrive – pas plus que dans ce qui arrivera. Pourtant c’est pour venger une morte et un enfant qui n’a pas eu le temps de naître – que je fais ça. Je me demande comment je vais m’en sortir après Antoine. Est-ce que j’aurais le temps de m’occuper de Philippe – et de ma mère – avant que les flics me chopent ?
Je termine mon demi. La dernière gorgée est tiède et sans mousse. J’en commande un autre. Il est quatorze heures trente. J’ai le ventre plein. Faut que je fasse gaffe à ne pas me bourrer la gueule. Je picole un moment. Mes pensées deviennent confuses mais j’ai l’habitude maintenant. Céline. Ma mère. Après sept demis je quitte le bar. Je me promène dans le quartier. Du soleil. Des magasins. La foule des piétons. Des scooters qui slaloment parmi les gens. J’ai chaud. La bière tape – de la sueur s’amasse sur mon front et coule sur mon visage quand il y en a trop qui s’est accumulée.
Ce monde n’est pas pour moi. Des trucs à bouffer en vente tous les cinq mètres. Les bornes pour retirer du fric. Les librairies. Les magasins de fringues. Les affiches de concerts. Les affiches de film. Les affiches de crédit bancaire qui imitent l’une ou l’autre. Tous ces gens qui marchent autour de moi – je les regarde – en couple ou en bande ou les deux. Ils ont tous un sac au bout du bras – avec le logo d’un magasin de vêtements ou de chaussures ou de la Fnac ou de Virgin. Ils sont tous là pour acheter et pour passer leur temps – activités qui ont à voir avec la joie de vivre et de consommer – je me sens ivre et hargneux. Ce monde n’est plus pour moi. Je sens le poids du flingue dans la poche de mon manteau. Côté gauche. Le côté gauche est plus lourd d’un bon kilo. Ca tire l’ensemble du vêtement. L’épaule est plus basse. Les cols ne sont pas symétriques. Ca n’est pas un manteau adapté à l’été. J’ai trop chaud. Cette arme c’est mon unique possession – à part mes vêtements. Je n’ai rien d’autre. Plus de maison. Plus de livre. Plus de clé d’aucune sorte. Plus de portefeuille. Plus d’amis – de famille – de copine – de copains de cours.
Je suis mort et je me promène chez les vivants. Je les comprends sur les forums de suicidaires. Je comprends le complot imbécile fomenté par Céline et ma mère – par Philippe surtout. Transformer ces pauvres types en terroristes. Les attentats-suicide je comprends. Je joue avec cette idée. Dans mon flingue il y a six balles. En abattre cinq et me supprimer. C’est séduisant. Je plonge la main dans mon manteau. Je touche l’arme. Elle est chaude. Comme tout le reste.




Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté samedi 19 Septembre 2009 à 18:51:26

Je frissonne. Je m’éloigne de la place du Chatelet. Je ne fais pas attention au nom de la rue. La nuit tombe. Je regarde les tarifs de plusieurs hôtels. J’en choisis un qui est un peu bourge – d’allure dix-neuvième siècle. Tapis rouge dans le hall. Lumière tamisée. Le réceptionniste est en costume bleu sombre. Je prends une chambre simple – lit à deux places – télé – douche – WC. Ca coûte quatre-vingt dix euros. Je ne reste qu’une seule nuit. Demain Montpellier. J’en mets une dans la tête d’Antoine. Je prends l’ascenseur jusqu’au deuxième étage – j’ouvre la porte et je jette mon sac à l’intérieur sans allumer ni regarder – j’en ai déjà marre des hôtels – je ferme la porte – je descends par les escaliers – tapis marron râpé – je sors de l’hôtel.
J’ai envie d’aller au restaurant. Ca fait longtemps. Trois mois avec Céline en autarcie. Avant – deux semaines tout seul. Avec Céline on ne voyait personne. On ne quittait la maison de ma mère que deux fois par mois pour aller faire les courses. On prenait sa voiture tôt le matin – on se réveillait et on baisait et on partait. On se réveillait toujours à l’aube. On baisait tout le temps. Il fallait partir tôt pour se ravitailler parce qu’on commençait à boire et à se défoncer aussitôt après le réveil et très vite on n’était plus en état de conduire ou de faire les courses. A Carrefour on arrivait avant l’ouverture. Tous les vieux étaient massés devant les grilles. On se foutait d’eux. On achetait des conserves. Des plats surgelés. Des pâtes. Du riz. Des fruits. Beaucoup d’alcool. Après c’était la drogue. Céline avait ses plans. Elle me laissait à la Fnac – au milieu de la rue Sainte-Catherine – je repensais au meurtre commis par ma mère quelques centaines de mètres plus bas – ce meurtre que Céline m’avait raconté et expliqué – plus de nouvelle de ma mère dans le journal mais maintenant je savais pourquoi. Pendant que Céline nous approvisionnait pour quinze jours j’allais à la Fnac et j’achetais des DVD pour nous distraire dans les descentes. On n’avait pas de téléphone – en fait j’ai découvert plus tard en fouillant ses affaires qu’elle en avait un – j’ai exploré son répertoire et j’ai noté des tas de numéros – il faudra que je les exploite un de ces jours – est-ce que Antoine est là-dedans ? – en tout cas il y a celui de ma mère mais il ne sert plus à rien – je ne sais pas pourquoi elle m’avait caché son téléphone – pas demandé – de toute façon on ne risquait pas de se téléphoner – on ne se séparait jamais de plus de quelques mètres sauf quand elle allait chez son dealer. On se retrouvait devant la Fnac deux heures plus tard – j’aimais bien l’attendre et regarder les gens – comme un retour à la normalité – je pensais encore à la vengeance mais je m’en éloignais – j’y pensais quand les mélanges – drogues et alcools – me rendaient insomniaques et que mon corps n’aurait pas supporté une substance de plus et que le film tournait en boucle – et des fois ça n’était pas un film mais juste le menu principal – je pensais à prendre mon revolver pour descendre Antoine et les autres – venger ma mère – mais je jouais – je n’y croyais plus – je me dirigeais vers autre chose – j’aimais cette vie simple et inconsciente avec Céline – hors du temps et du monde – maintenant je me rends compte que ce désir de vengeance ne m’avait pas quitté – je l’avais tenu à distance en baisant et en me défonçant – je m’anesthésiais – on vivait dans un présent perpétuel – chaque jour et chaque heure se ressemblaient. La vengeance n’est possible que si le passé existe et qu’il y a un futur.
J’entre dans un restaurant chinois. Tout est dans des tons rouge et or. Il y a de la musique classique chinoise à bas volume et une fontaine qui glougloute. Le serveur est en habits folkloriques et il me sourit. Son sourire me fait penser à P’tit Louis. Ce nom tout droit sorti d’une bande dessinée ou d’un film. N’importe quoi. C’est quand Céline allait au lycée. Elle avait mon âge. Dix-sept ans. Elle baisait avec tous les mecs. Elle me racontait ça et moi ça m’excitait. Ca aurait été bien si Céline avait eu mon âge. Si elle avait été au lycée. Mais elle avait l’âge de ma mère et le lycée elle y avait été quinze ans auparavant. Dans un petit village. Elle était connue pour être la salope et la dingue du coin. Louis avait un an de moins qu’elle. Il était fils de cultivateur. C’était leur souffre-douleur. La petite bande dont Céline avait la tête. Ils faisaient des conneries – retourner des tombes au cimetière local et tagguer des phrases de Lautréamont. Prendre du LSD dans la forêt et tripper sur les anciens dieux en lisant Georges Bataille. Fantasmer sur des sacrifices humains. Ils s’intéressaient à la Gestapo. A l’inquisition. A la torture en général. Au sadisme. Ils lisaient des bouquins sur la CIA et sur le terrorisme. Céline s’intéressait à la psychologie et à l’hypnose. Docteur Mabuse de Fritz Lang. Les runes. Les tarots. Satan parce que Satan n’est que le nom moderne du Grand Dieu Pan. Cthulhu. Ils sont venus à tout ça par le jeu de rôle et puis par la musique et enfin par les livres – les nouvelles de Lovecraft d’abord et puis les nouvelles de ceux qui avaient lu Lovecraft et pour finir les textes ésotériques et philosophiques de ceux qui avaient pris Lovecraft au sérieux. Et tout le reste. Ils s’intéressaient aux philosophes qui avaient intéressé les nazis. Heidegger. Ils s’habillaient comme des dandies décadents. Ils se vouvoyaient entre eux. Ils partouzaient dans une chapelle abandonnée en bordure du village. Leur QG – bibliothèque temple et baisodrome. Je reviens au réel quand le serveur veut prendre ma commande. Je sors du restaurant à vingt-trois heures. Sur la place du Chatelet les gens sont attroupés devant le Théâtre. Je franchis la Seine par le Pont Notre-Dame sans regarder l’eau. Je déambule dans les rues qui entourent la cathédrale.





Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 25 Septembre 2009 à 18:55:01

A l’époque Céline était plus mince que quand je l’ai rencontrée. Elle avait un regard perdu – un regard de folle – en tout cas sur les photos qu’elle m’a montrées – et un sourire provoquant et méprisant. Elle était à la fois tête à claque et hautaine. Un jour ils ont invité P’tit Louis à venir boire des coups avec eux. Il ne voulait pas venir mais en utilisant un mélange de douceur – Céline l’allumait et lui laissait entendre des faveurs sexuelles – et d’intimidation – les autres menaçaient de lui péter la gueule s’il ne les suivait pas – il les a accompagnés jusqu’à l’église où tout le monde a bu. Il y avait une ambiance agressive et électrique. Il avait peur mais essayait de ne pas le montrer. Il prenait des coups. On l’insultait. On se moquait de lui. A un moment ils l’ont saisi pour le déshabiller. Lui il ne tenait pas aussi bien l’alcool qu’eux. Il était déjà bourré. Il s’est retrouvé allongé et attaché sur l’autel. Là ils l’ont forcé à boire à la régalade. Il ne vomissait pas. Le plus costaud de la bande – le plus barré – arts martiaux – Mishima – ratonnades – lui avait promis une raclée s’il vomissait. Les autres étaient torchés. Céline roulait des pelles à tout le monde – même à P’tit Louis. Elle lui disait que ça n’était qu’un jeu. Elle lui faisait croire qu’il s’amusait lui aussi. Elle lui touchait la bite. Elle essayait de le faire bander et quand il bandait les autres l’humiliaient. L’un d’eux s’est masturbé près de son visage. Ca a duré des heures. Ils ont écrit des trucs sur lui au marqueur indélébile. Ils ont fait couler de la cire de bougie sur son visage. Il y en a un qui avait un pistolet à grenailles et l’a menacé de lui tirer dans la bouche ou dans les yeux. A force de boire P’tit Louis s’est pissé dessus. Les autres l’ont détaché et passé à tabac. Ils ont essayé sur lui des techniques de lavage de cerveau qu’ils avaient lu dans des manuels de la CIA prêtés par des types d’extrême-droite. Ca a duré toute la nuit – toute une nuit de torture physique et mentale pour P’tit Louis. A la fin il était lessivé. Céline l’a détaché et emmené dehors juste avant le matin pour qu’il pisse. Il est allé pisser contre un arbre et elle s’est allongée à quelques mètres pour sentir la rosée dans son dos et voir les premières lueurs du jour dans le ciel. Il est revenu après avoir pissé. Il n’a pas essayé de fuir elle n’a pas compris pourquoi. Céline restait évasive quand elle me racontait. Elle n’entrait pas les détails. Elle parlait de syndrome de Stockholm. Elle ne semblait pas regretter. Elle racontait ça comme un événement pittoresque de son adolescence – qui n’en manquait pas. J’avais le même âge qu’elle quand elle a torturé P’tit Louis. J’avais un an de plus que P’tit Louis quand il a été torturé. Il est resté quinze heures avec eux. Il portait des zébrures de fouet sur le dos. Des brûlures de bougie et de cigarette sur tout le corps et notamment le visage. Il était lacéré aux bras et aux cuisses. Il avait des inscriptions obscènes – sataniques – antisémites – racistes – un peu partout. Il avait frôlé le coma éthylique. Quand ils l’ont déposé en ville il s’est traîné jusque chez ses parents – qui étaient morts d’inquiétude – ils l’ont emmené à l’hôpital. Il a subi un lavage d’estomac. Il est resté plusieurs jours en observation. Toute la bande a été arrêtée. Un seul était majeur – le fan de Mishima. Le père de Céline a payé l’avocat. Il avait les moyens. Le majeur a été en prison pendant un an. Les autres ont eu du sursis. La famille de P’tit Louis était atterrée. De temps en temps Céline allait s’asseoir à côté de lui dans un bar ou alors elle allait faire la queue derrière lui si elle le voyait dans un magasin ou bien elle lui parlait au lycée. Elle était gentille. Elle lui souriait. Elle voulait qu’il croie qu’elle le drague. Plusieurs fois elle lui a fait des avances. Il pleurait quand il la voyait. Il tremblait. A la fin de l’année scolaire la famille de P’tit Louis a déménagé et Céline a perdu sa trace. Avec l’autre type en prison la bande s’est disloquée. De toute façon ils n’avaient plus le droit d’aller dans l’église abandonnée ni de trainer ensemble et tout le monde les tenait à l’œil. Céline me racontait dans quel climat de détestation générale elle avait passé l’année suivante et comme il lui tardait d’être à la fac. Ca la faisait rire. Elle ne baissait jamais les yeux quand les profs ou les commerçants la toisaient. J’ai écouté cette histoire vingt ou trente fois. A chaque fois qu’elle était très saoule. Les détails variaient. Je ne sais pas si P’tit Louis était amoureux d’elle. Je ne sais pas si elle l’a branlé ou pas. Ca dépendait des versions. J’étais fasciné. C’était surtout le ton. Pas de gêne ni de culpabilité. Aucune honte. Elle haïssait les humains qui pour elle étaient presque exclusivement des proies. Elle respectait les prédateurs et s’efforçait d’en être un. Elle méprisait P’tit Louis – comme elle méprisait toute victime désignée ou autoproclamée. Je ne sais pas ce qu’elle me trouvait. On aurait dit qu’elle me classait à part. Je crois. Elle me parlait aussi beaucoup de suicide. Un jour un amant lui avait offert un fusil à pompe. Il était chez ses parents avec le reste de ses affaires. Un jour elle irait dans une ville – n’importe laquelle – ou dans un centre commercial – ou à la sortie d’un collège ou d’un lycée – et boum. Elle ferait feu sur tout le monde – sur tout ce qui bouge. Et la dernière serait pour elle. Le soir de la roulette russe – le soir de sa mort – je crois qu’elle m’a enfin vu sous mon vrai jour. Elle m’a enfin classé. J’étais une victime. Pour elle. J’étais faible. Elle avait toléré ma faiblesse – tomber amoureux d’elle et devenir son objet sexuel et accepter ses vices – comme on le tolère d’un enfant. Je n’éveillais pas ses envies prédatrices. Elle me parlait parfois de tout le mal qu’elle pourrait me faire. Elle me parlait de toutes les tortures qu’elle imaginait pour moi – mais elle ne faisait jamais rien. Ce n’était pas de l’amour. Non – pas de la pitié non plus mais une forme de condescendance – celle qu’on accorde à ceux qui ne sont responsable de rien. Ce soir-là je me demande ce qui a motivé son choix. Je me demande pourquoi elle ne m’a pas tiré dessus. Elle a torturé d’autres mecs après P’tit Louis. Elle était douée pour rencontrer des tordus – des types attirés par la violence – des proies désignées ou bien des prédateurs brutaux – mais elle n’a jamais été aussi loin qu’avec P’tit Louis. Lui elle l’avait détruit. Elle l’avait bousillé. Maintenant il doit avoir trente-cinq ans. J’imagine. S’il ne s’est pas suicidé. Je ne sais pas s’il s’en est remis. Je ne sais pas si on peut se remettre. De ça. Est-ce qu’il en rêve encore ? Sûrement. Toute une nuit de torture. Séquestré et torturé par des gens qui ont continué à aller au lycée avec lui. Je ne sais pas pourquoi j’aime me repasser cette histoire.



Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 2 Octobre 2009 à 11:21:00

LES INFOS DE SEPTEMBRE, POUR COMMENCER :

ce mois-ci, quelques nouveautés à vous mettre sous la dent :

- ici : http://konsstruktphotos.blogspot.com, vous pourrez voir quelques photo de la lecture donnée à lyon pour le vernissage d'anne vanderlinden en compagnie de gredin à la basse et à la game boy. à noter aussi qu'il reste quelques fanzines tirés à cette occasion. ils contiennent l'intégralité de la nuit noire et le texte de la lecture (c'est à dire le début de rien). pour les commander (68 pages, 5 euros) il suffit de m'envoyer un mail ou d'envoyer un chèque à cette adresse :
christophe siébert - 9 allée des colibris - 33700 mérignac

- pour ceux qui l'avaient raté à l'époque et pour ceux qui l'avaient aimé et voudraient le relire, le recueil de poèmes MON CUL est de nouveau disponible en téléchargement gratuit ici : http://www.leoscheer.com/man/spip.php?page=man&id_article=493

- enfin, last but non least, mon deuxième roman dans la collection les érotiques d'esparbec est paru il y a quelques jours. il s'appelle le mange-femme et en voici la quatrième de couverture :

colosse au passé trouble, l'ogre veut finir sa vie dans la baise la plus débridée. Il les a toutes eues ; enfin, presque toutes. à l'heure du bilan, quand son médecin lui annonce qu'il a contracté une maladie fatale, il se rend compte que des femmes manquent à son palmarès. il va alors se lancer dans sa dernière quête, explorer tous ses fantasmes, franchir tous ses tabous.

et voilà ce qu'en dit l'éditeur :
après j'ai peur et le valet, le mange-femme est le troisième roman de christophe siébert. on y retrouve le même goût des excès et la même folie. sa lecture est fortement déconseillée aux tenants du "sexe libéré". son domaine, c'est l'enfer, pas le paradis...

voilà, c'est chez media 1000, il y a un cul magnifique en couverture, ça se trouve dans les gares ou sur le site de l'éditeur (http://www.lamusardine.com).

***

RIEN - épisode 10


La chambre est bien. Elle est belle. Confortable. Jolie vue. Tout. Tapisserie à fleurs – mais pas moche. Deux photos en noir et blanc – le style Paris au bon vieux temps – encadrées et sous verre. Des petites lampes de chevet avec des abat-jour plissés. Rouge sombre. J’ai envie de boire. Je lutte contre cette envie. Je m’allonge sur le lit. Il est confortable. Large. Avec tous les interrupteurs à portée. J’éteins le plafonnier. J’allume les lampes. Lumière chaude et enveloppante. Belles ombres. Je me sens bien ici. Et puis ça revient : ma mère est morte – Céline est morte. Je me tourne sur le côté. Vers la fenêtre qui me renvoie mon reflet. Quand Céline passait trop longtemps sans boire elle devenait agressive et angoissée. Elle avait des maux de ventre et des migraines. C’était comme ça depuis qu’elle avait mon âge – elle m’a raconté – je n’ai jamais vu – on avait tout ce qu’il fallait à boire – on n’avait aucune envie d’arrêter. L’alcool ne lui causait aucun dégât apparent. Elle avait la peau douce et fine. Elle avait le même genre de voix que les pouffes de ma classe – pas du tout l’allure d’une nana de presque quarante ans. Je me relève. Je fais les cent pas dans la chambre. Des petites lattes soigneusement assemblées. Ca ne grince presque pas. Je ne l’ai jamais vue vomir. Des fois elle se taillait les bras ou le ventre avec un couteau ou alors elle donnait des coups de poings dans les murs jusqu’à se faire saigner les jointures. Le lendemain elle ne pouvait plus bouger les mains. D’autres fois elle voulait se battre avec moi. J’ai envie de sortir. Je ne peux pas rester là à gamberger sans cesse. Il est quelle heure ? Putain je ne sais pas. Il doit être au moins minuit. Je vais voir à la fenêtre. Personne devant le théâtre. Il a l’air fermé. Plus loin il y a un bar. Il a l’air ouvert. Personne en terrasse. Trois tables occupées à l’intérieur. Un type tout seul au comptoir. Il a gardé son imper. Pas beaucoup d’animation. Plus de minuit sans doute. Sa libido devenait incontrôlable et insatiable – quand elle était bourrée. Elle adorait m’exciter – m’allumer. Se refuser à moi et ensuite me prendre de force. Elle était plus forte que moi. Même quand j’étais cuit au point de ne pas pouvoir bander elle y arrivait. Elle aimait des trucs qui m’auraient paru dégueulasses venant d’une autre. Elle aimait que je lui lèche la chatte ou l’anus alors que je venais d’y éjaculer. On buvait tout le temps – du matin au soir. Bière au réveil – elle se réveillait à l’aube – on baisait un peu en fumant des pétards. On se rendormait jusqu’à midi – là on passait au pastis ou au vin et on mangeait ce qu’on trouvait. L’après-midi on marchait dans la campagne ou alors on restait à boire du vin taper des rails d’héro et baiser encore en matant des DVD – on s’endormait à moitié – on parlait – on sortait de la torpeur après le coucher du soleil. On attaquait la vodka et on roulait d’autres pétards – jusqu’à la fin. On ne buvait que des bons alcools – on ne se privait pas – on avait les moyens – avec la liasse que j’avais découverte dans la boite à bijoux. On parlait jusqu’à l’aube – elle me faisait tout son cirque d’allumeuse/violeuse – elle adorait que je la lèche quand elle était à ce stade de défonce – comme ça tous les jours pendant trois mois. Des fois on quittait la maison pour aller se perdre dans la forêt. On allait dans les arbres. On accomplissait des rituels. On faisait des feux. On criait des trucs. C’était bizarre sa religion. J’enfile mon manteau. Je n’oublie pas mon revolver. Tentation de le charger. Non. Ne fais pas cette connerie. Déconne pas. Je sors de la chambre. Je descends l’escalier. Un jeune type en uniforme noir et blanc est à l’accueil. Il me dit bonsoir monsieur. Je lui tends la clé. Je dis à tout à l’heure. Il me dit bonne fin de soirée monsieur. Je sors de l’hôtel. Froid glacial. Je n’ai pas envie de dormir. Non. Je vais passer la nuit éveillé je crois. Et demain : le train. Retrouver ce fils de pute. Retrouver de bâtard. Antoine. Le gendarme. Antoine le gendarme. Je dépasse le bar. Je traverse la place du Chatelet. Le quartier est endormi. Je marche lentement. Je regarde tout – les voitures – les façades – le ciel – la route – je regarde tout – mais rien ne frappe ma conscience. Rien de ce que je vois ne me distrait. Je pense à Céline. A ma mère. Inlassablement. Je tourne en rond. Je ressasse. Je rejoue les conversations. Je me demande ce qu’aurait répondu Céline si j’avais posé autrement la question. Je pose de nouvelles questions. J’écoute les nouvelles réponses de Céline. Je parle à ma mère. J’écoute ses explications. J’écoute surtout les miennes. Je règle mes comptes. Dans ma tête. Avec deux personnes mortes. Ma mère. Morte. Et Céline. Morte. Je leur parle. Je leur parle sans pourvoir m’arrêter et c’est toujours les mêmes phrases. Je n’en peux plus. Je suis épuisé. Je marche. Rien ne me déconcentre.



Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 9 Octobre 2009 à 14:17:30

Céline m’a raconté pour ma mère. Ce qu’elle cherchait à faire. Céline était dans la maison depuis deux ou trois jours. Nous baisions et buvions déjà comme des fous. Et la défonce. Elle avait des petites réserves – insuffisantes mais pour débuter c’était bon. Tout de suite ça a été sur les chapeaux de roue. Tout – le sexe – la drogue – l’alcool – les discussions et les choses choquantes. Tout très vite très fort. Et moi lancé là-dedans à fond. Sans me demander ce qui allait se passer. Sans me demander ce qui allait en sortir. Je m’en foutais. J’y allais. Fasciné par le regard de Céline et par sa chatte. Son autodestruction que je m’appropriais. Le premier être humain qui me ramenait à l’existence depuis ma disparition. Le premier qui me parlait. Qui me disait des choses. Et que j’écoutais.
Ma mère. Ses croyances. Un peu les mêmes que celles de Céline. Moins profondes – mais plus dangereuses – d’un autre côté.
La maison – cette maison qu’on habitait désormais et où on copulait comme des animaux – c’était un temple. C’était le sien – à ma mère. Dédié à la magie sexuelle. Elle adorait des esprits. Des formes démoniaques qui naissaient de l’énergie sexuelle – s’en repaissaient – offraient leur pouvoir à travers l’usage rituel du sexe.
C’est ça que faisait ma mère. C’est à ça qu’elle croyait.
Je suis dans la rue Saint-Denis. Encore. Il n’y a plus de pute et les peep-shows sont fermés. Il n’y a presque personne. Des mecs louches. Qui me regardent. Qui me jaugent. Je ne dois pas avoir l’air d’une victime. Tout le monde me laisse passer. De toute façon j’ai mon flingue. Qu’ils viennent. Ca me fera un entraînement. En attendant demain. Antoine. Le gendarme.
J’arrive au bout de la rue Saint-Denis. A la porte Saint-Denis. Il n’a pas de pigeon. La journée ils sont amassés là et ils ne bougent pas – les gens se fraient un chemin et ils s’écartent à peine – sans même s’envoler juste en bougeant leurs ailes et en roucoulant. Je regarde le sol est couvert de merde de pigeon. Une couche uniforme – blanche avec des reflets ardoise. Sous l’arche il y a sept personnes. Trois mecs se tiennent debout et qui font la gueule. Quatre policiers leur font face en arc de cercle. L’un d’eux regarde les papiers. Les autres les matent d’un air agressif. Je m’engage sur le boulevard Bonne-Nouvelle. Un car de flics roule vite en direction de la porte de Saint-Denis. Très peu de circulation. Un horodateur : une heure quarante-cinq.
C’est pour ça qu’elle a voulu coucher avec moi. Pour avoir un enfant. Un enfant de moi. Les dates correspondaient. Dans le calendrier qu’elle avait calculé. Des correspondances lunaires. Des correspondances avec d’autres planètes. C’était l’année où j’étais capable de lui donner un enfant. Elle surveillait mes draps. Elle examinait mes slips. Elle cherchait le sperme. Elle cherchait les traces des premières branlettes. C’était l’année des premières branlettes. Elle a calculé. Le bon mois. Le bon jour. L’heure la plus propice. C’est mon père qui a tout fait foirer. Lui aussi au départ il était dans ce trip. Lui aussi il était à fond dans les dieux anciens et les démons du cul. Mais pas à ce point. Lui il trouvait ça intéressant mais il n’y croyait pas vraiment. Ma mère elle elle y croyait. Pour de vrai. Quand mon père s’est suicidé elle s’est sentie le champ libre. Libre cours à ses croyances. Dans ton temple. C’était ça ses fugues. Mais plus question de m’impliquer. C’était trop tard. Le bon moment était passé et on n’y revient pas. C’est une fois ou jamais. Alors elle est partie sur une autre piste. Les mecs qui voulaient se suicider. Les jeunes. Qui avaient mon âge. Et certains étaient puceaux. Elle les branchait sur le forum. Elle les rencontrait dans la maison. Dans la cave. Elle baisait avec eux et les aidait à mourir. C’était ça ses fugues. C’était ça qu’elle faisait.
Je marche dans la rue. Je n’en peux plus. Tout tourne dans ma tête. Céline me racontait ça – comme s’il s’agissait d’une chose normale. Banale. Elle les aidait à mourir.
– Mais comment ?
– Avec cette arme.
Elle me montre le flingue – évidemment.
Et les corps – elle les enterrait dans le jardin. Dans la forêt. Des fois il y avait encore d’autres cérémonies. Elle ne s’est jamais fait choper – ça me paraissait aberrant – ça. Comment ça se faisait ? Comment elle avait pu ? J’avais du mal à y croire. Elle était organisée. Elle choisissait bien ses partenaires – partenaire – c’est le mot qu’utilisait Céline.
– Et puis il y avait Antoine. Antoine il l’aidait.
Ca n’était pas son domaine les disparitions de mineurs – mais il s’intéressait aux enquêtes – avec l’aide d’Antoine Céline n’a jamais été inquiétée.
Elle l’avait rencontré comment Antoine ? Et Céline ?
Tous elle les avait rencontrés à travers le forum de suicidaires. Toute la bande.
– Mais c’était quoi ces gens ? Des terroristes ou quoi ?
Pas exactement. Ils voulaient provoquer la terreur – oui – mais sans raison – par plaisir. Ils vivaient pour la violence. Ils étaient brillants. Cultivés. Racistes. Ils aimaient se battre. Ma mère filmait leurs actions. C’est de là que provenait son fric. Tout ce fric que j’ai trouvé dans la boite à musique. C’était ça. Les combats clandestins. Les tortures. Les viols. Toutes les saloperies. Les ratonnades. Les clips pour leurs groupes. Tout ça que filmait ma mère. Ils détestent l’humanité. Ils se prennent pour des surhommes. Ma mère les aimait bien. Ils ne partageaient pas ses croyances – ils ne croient en rien.
– La violence. Ca oui. Ils croient à la loi du plus fort. Et ce sont les plus forts.
Ma mère était tombée enceinte d’un des adolescents. Enfin. Après toutes ces tentatives. Elle était enceinte et je ne l’ai pas vu. Nous vivions ensemble. Et je ne l’ai pas vu. Elle l’a caché. Elle a réussi à le cacher pendant neuf mois. Au bout de neuf mois elle a disparu. Et voilà. Elle était enceinte et elle a disparu pour accoucher et je ne l’ai plus jamais revue. Elle a disparu pour toujours et elle est morte.
– C’était ça le sang dans la cave ?
– Oui. Et le sac-poubelle aussi.
– Mais le chien ? Le chien c’était quoi ?
– Un sacrifice.
Un sacrifice. Le chien. Ils l’ont tué. Ma mère a voulu qu’on le tue. Pour honorer les démons. Les dieux. Le sexe. C’est Céline qui a tué le chien. Elle me l’a dit.
– On était quatre. Il y avait ta mère évidemment – et moi – et Antoine qui aidait ta mère a accouché – et un autre type qui filmait.
La mise au monde s’est bien passée. C’est après que ça c’est compliqué. A cause d’Antoine.
– C’est Antoine qui a tué le bébé.
Il avait toujours voulu faire ça – il en avait déjà parlé – et là il avait l’occasion alors il l’a fait.
– Il faut bien comprendre : il n’y avait pas tant de morts que ça. Les suicidaires. Bon. Ils se suicidaient. Pendant les combats à mort mais il n’y avait pas si souvent des combats. Lors des snuffs c’était surtout des tortures et des viols.
Ma mère filmait ça. Oui. Elle filmait ça.
– Elle participait aussi. Moi aussi j’étais actrice. Mais elle n’a jamais fait les tortures. C’était pas son truc.
– Toi oui ?
– Oui. Moi oui. Des fois.
Très peu d’assassinats. Tous ceux qui mourraient – c’était soit volontaire soit c’était des gens du groupe – des gens qui étaient au courant des risques. Et ceux qu’ils torturaient ou violaient – il y avait toujours Antoine pour court-circuiter les enquêtes. Mais il y avait très peu de meurtre. Moins d’une dizaine. D’après Céline. Mes cheveux se dressaient sur ma tête.




Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 16 Octobre 2009 à 10:56:05

Antoine a tué le bébé. Devant ma mère. Mais il n’y avait plus Céline. Mais elle a vu le film. Tout était filmé par l’autre type.
– C’était qui lui ?
– Je ne sais pas. Je ne le connaissais pas. C’est celui que ta mère a flingué.
– L’histoire du journal ?
– Oui.
– Y’a pas d’autre histoire comme ça ?
– Des mecs qu’elle aurait flingués ? Non. Y’a que lui. C’est après qu’ils l’ont chopée et qu’ils l’ont tuée.
Antoine a foutu Céline dehors. Il a pris le bébé et il l’a tué. Quand Céline a vu le film c’était fini depuis longtemps. Ma mère était morte depuis plusieurs jours.
C’était ça tout ce fric qu’elle avait ma mère. Elle était actrice. Elle filmait. Toute une nébuleuse d’activités. Terrorisme. Black métal. Extrême-droite. Ratonnades. Combats clandestins. Roulette russe. Snuff-movies. Pédopornographie. Ma mère. Participait. A des trucs. Tout ce blé. Toutes ces vidéos. Planquées dans l’ordi – sous des noms de fichiers anodins. Tout ce que je n’ai pas vu – protégé par des mots de passes.
Mais c’est fini maintenant. Y’a plus d’ordi.
– Y’en avait beaucoup ? Des vidéos ?
– Enormément. Des dizaines. Tu n’aurais pas supporté de les voir. Ca aurait été trop pour toi.
Je savais qu’elle disait ça avec mépris. Ce que j’éprouvais moi – lors de ces conversations insupportables – je ne sais pas. Heureusement qu’il y avait l’alcool et la drogue. Je ne me rendais pas complètement compte. On baisait. Ca faisait tout passer. On baisait pratiquement tout le temps. Toutes les horreurs dont on parlait. J’aurais été dans mon état normal – sobre – je n’aurais pas pu. Je n’aurais pas encaissé tout ça. Je serai devenu dingue. J’aurais tué Céline. Mais j’ai tué Céline. De toute façon.
– Et toi ?
– Quoi moi ?
– Tu foutais quoi avec ces dingues ?
– Je les aime bien. Ils sont vivants. Ils sont comme moi.
– Comme toi ?
– Ils ont la haine de tout. Ils sont lucides. Ils sont dans le vrai.
Je la regardais avec effarement.
– Tu es encore en contact avec eux ?
– Plus trop en ce moment. Ca m’a fichu un coup l’histoire de ta mère. Enfin d’un autre côté tout le monde fait ce qu’il veut.
– Je vais les tuer ces enculés.
– On verra si tu y arrives.
– Tu es avec qui ?
Elle riait. Quand je posais cette question – elle riait – elle me parlait comme à un enfant – elle me baisait et elle me disait qu’elle n’était avec personne. Elle me faisait jouir en me méprisant et plus elle me méprisait plus mon désir pour elle augmentait. La drogue. L’alcool. Tout ça faussait mes perceptions. Mes jugements.
Des fois je la violais dans son sommeil. Je l’étranglais. Je la tapais. Je lui faisais mal. Elle jouissait.
Une fois le film avec ma mère terminé – il n’y a pas eu que le bébé – ils lui ont aussi fait des trucs.
– Quoi ? Quel genre ?
– Des trucs avec sa chatte et avec son cul. Dégueulasse.
Ils l’ont laissée là. Ils pensaient qu’elle allait crever. Mais elle n’est pas morte. Elle a survécu. Elle a voulu se venger.
– Elle a réussi à flinguer ce type et c’est comme ça qu’ils l’ont récupérée.
Pour Antoine c’était facile de faire ça. Et puis ils l’ont tué. Il y a une vidéo de ça. C’est Philippe qui l’a torturée. Il était content.
– Tu l’as vue la vidéo ?
– Non.
Elle mentait. Je savais qu’elle mentait.
Après l’avoir tuée ils ont balancé son cadavre dans une maison qui ne servait qu’à ça. Céline ne savait pas où se trouvait cette maison. D’après elle dans cette maison il y avait une vingtaine de corps qui pourrissaient. Peut-être même trente. Ils en parlaient des fois.
Je n’en pouvais plus. J’avais gerbé et bu et regerbé. J’avais passé quatre ou cinq jours inconscient. J’avais fait n’importe quoi. Céline m’avait laissé faire. J’avais les mains en sang. J’avais des croûtes de sang sur les bras et le visage. J’avais été dans la forêt. Céline refusait de me dire ce que j’avais fait. Et ensuite nous avons baisé. Et ensuite j’ai bu pendant encore quatre ou cinq jours. Je ne me souviens plus du tout ce cette période. J’ai passé dix jours de black-out en tout. Et ensuite la vie a repris. Je ne comprends pas. Dans quel état j’étais – dans quel état je pouvais être pour encaisser tout ça.
Je ne sais pas trop où je suis. Ca fait un moment que je marche. Un horodateur. Il est trois heures douze. Une plaque de rue. Boulevard Hausmann.
Un peu de circulation. Un panneau indique la place de l’Etoile.
Ma mère était morte. Son corps était dans une maison avec d’autres corps. En train de pourrir. Philippe savait où se trouvait cette maison. Et c’est lui qui avait torturé ma mère. Antoine. C’est lui qui avait tué – mon frère – c’est étrange – de penser à ce bébé – comme mon frère – mais pourtant – c’est la vérité – c’est mon frère.
La vidéo. Je ne sais pas si j’ai envie de la voir ou pas.
Encore quelques heures et je vais prendre le train. Je vais choper Antoine. Il va mourir.
Ca fait combien de temps que je n’ai pas dormi ? Difficile à dire. Je ne me souviens pas des quatre derniers jours. Après avoir enterré Céline – je crois que j’ai dormi un peu et dès mon réveil – il faisait encore jour je crois – j’ai bu. Après c’est le trou noir. Et après je suis venu à Paris. Le seul repas dont je me souvienne depuis des semaines c’est le Chinois. Je n’ai pas sommeil. J’ai faim. Comme si les fonctions vitales revenaient. Je l’ai lu quelque part ça – quand on s’apprête à la violence les pulsions de vie – le sexe la bouffe – tout ça – reprennent de la force. J’ai l’impression que mon deuil est terminé. Cette partie-là de mon deuil. Je ne suis plus en larmes. Je suis triste. Ressasser tout ça – ressasser me fait du bien – d’un côté ça entretient la tristesse et la colère et la violence et le désespoir – mais d’un autre – je ne sais pas – j’ai l’impression que ça m’assainit. C’est bien. Je me sens propre. Je me sens sain. Comme si je m’étais – d’une manière ou d’une autre – purifié. Nom de Dieu de putain de merde. J’ai faim. Les Champs-Elysées ne sont pas loin. Je vais aller là-bas. Je trouverai bien quelque chose d’ouvert toute la nuit. Je trouverai bien.
Céline avait rencontré Philippe et toute la clique quand elle était à la fac. Par le biais du jeu de rôle elle était arrivée au paganisme et de là au black métal. Elle avait déjà eu des problèmes avec la police et elle avait déjà été internée. Philippe et elle – ils se sont tout de suite plus.
– Il a une bite énorme. Il aime faire mal. Il me connaît par cœur.
Ses yeux brillaient.
Philippe était étudiant en histoire de l’art. Il suivait aussi des cours de sciences politiques. Il était copain avec Antoine. Antoine étudiait les sciences politiques aussi et le droit. Tous les deux pratiquaient le free-fight. Ils étaient copains avec les militants d’extrême-droite du campus. Ils participaient aux ratonnades et aux manifs. Ils assuraient des services d’ordre. Ils ont formé un groupe de black metal. Paroles anti-chrétiennes et antisociales. Ils ont cassé des gueules et des vitrines au cours de manifs. Ils ont profané des tombes et taggués des croix gammées sur des synagogues avec des copains à eux – certains sont allés en prison mais Antoine Philippe et Céline sont passés à travers. Céline a refait de l’hôpital psychiatrique pour avoir agressé des flics. Antoine et Philippe se sont fondus dans la masse.
Antoine est devenu gendarme. Il aimait l’idée que l’Etat légitime sa violence. Il disait qu’il aimait briser la vie des pauvres connards qui tombaient entre ses mains. Faire sauter son permis à un mec pour qui la voiture est vitale et l’imaginer perdre son boulot – sa voiture – ses gosses. Se dire que dans quelques années il allait croiser des mecs dans la rue – des SDF – qui seraient d’anciens clients à lui. Il aimait ça – vraiment ça le faisait jouir. Ce qu’il aimait aussi c’est quand un type qu’il interpelait se rebellait. Alors il pouvait se faire plaisir. La bavure ça n’existe pas dans la gendarmerie.
– Une fois il a envoyé un mec à l’hôpital avec une mâchoire fracturée et le genou pété. Le type n’a jamais pu remarcher normalement. Il est resté trois mois à l’hosto. Il a porté plainte mais il n’y a jamais eu de suite. La hiérarchie d’Antoine avait couvert le truc. Le type avait résisté à son arrestation.
– Qu’est-ce qu’il avait fait le type ?
– Il avait répondu « allez vous faire voir, c’est pas vos oignons » à Antoine. Antoine lui avait demandé s’il était pédé – après lui avoir dit qu’il se coiffait et qu’il parlait comme une pédale.




Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 23 Octobre 2009 à 11:19:22

Je remonte les Champs-Elysées. Les boutiques sont fermées. Le MacDo est fermé. Une bande de racaille vient vers moi. Ils sont six. Survêtements. Capuches. Ils m’interpellent. Je regarde autour de moi. Sur toute la perspective de l’avenue – personne. Que des voitures garées et des appartements éteints. Sauf quelques-uns. Ce qui est éclairé aussi : l’obélisque de la concorde à un bout et – je tourne la tête – au passage je vois que ça y’est – ils ont fini de traverser – l’arc de triomphe. Ils viennent vers mois. Je les attends. L’un d’eux m’interpelle – Ho ! Tu cherches pas du chichon ? – Non merci. Et un autre – T’es sûr ? T’as pas de thune ou quoi ? Et un autre – Y’a quoi dans ton sac ? Et un autre – Vas-y fais voir passe ton sac !
Il me passe quoi par la tête je ne sais pas – ils n’ont pas l’air menaçant ni rien – juste l’agressivité typique du dealer de banlieue – des mecs que haïraient Antoine et Philippe et Céline – des mecs qu’ils adoreraient rencontrer ici et défoncer et laisser pour morts - ici. Je pose mon sac et j’ouvre mon sac et je sors mon arme – ils reculent et ils se figent – je ne braque personne. Le premier – Ho ! Fils de pute ! Un autre – Nique ta race ! Ils baissent la tête. Je Regarde l’arme – ils me regardent par en dessous – ils calculent. On entend un oiseau quelque part pas loin et une moto autre part – plus loin. – Je vais tuer un gendarme avec ça. Demain je pars à Montpellier et je vais tuer un gendarme. Ensuite je ne sais pas trop. J’aurais un autre mec à tuer. Mais d’abord le gendarme. – Quoi ? Un keuf ? Pourquoi ? – T’es un ouf ! – Il a tué ma mère. Il a aidé ma mère à accoucher et puis il a assassiné le bébé sous ses yeux et ensuite il a tué ma mère. Ils reculent. Ils ne calculent plus. L’oiseau – encore – mais un peu plus loin. – J’ai faim. J’ai envie de bouffer quelque part. Ils me regardent. Ils ne sont pas très sûr d’eux. – Mais d’abord faut que j’aille pisser. Je vais là. Je désigne une sanisette. Je m’y dirige. Ils me suivent. Je les entends parler entre eux. Je ne n’entends pas ce qu’ils disent. J’entre. L’odeur d’urine est très forte. Je charge mon arme. Je ressors. Le Taurus toujours à la main. J’éprouve une sensation de puissance. Ils sont soumis. Ils me regardent avec crainte et respect. – Vous savez où on peut aller manger à cette heure-ci ?
Ils m’expliquent qu’ils ont des trucs à faire – des gens à voir. Ils se barrent. Je continue à marcher en direction de l’arc de triomphe.

Après ses études Philippe est devenu professeur d’arts plastiques. Il a rencontré Fred. Fred est éditeur et directeur de label. Editeur de pamphlets néonazis et directeur d’un label de black metal sous le nom de Underground Pornography. De là les snuff ont dérivé. Et tout le reste. Philippe et lui se sont bien entendus. Fred était politiquement très installé dans l’extrême-droite du nord de la France. Des skinheads à ses ordres. Des connections avec les hooligans du Parc de princes. Avec les skins de Paris. Quand Fred est mort – il s’est fait descendre il y a sept ans – c’est Philippe qui a pris le relai. Une partie du relais en tout cas. D’autres gens gravitent autour d’eux. Des organisations diverses. Toujours sur un socle commun. Clandestinité. Cinéma gore. Accumulation – diffusion – tournage de vidéos mettant en scène des blessures – mutilations – morts réelles. Internet comme lieu d’échanges. Internet : maquis. Forums. Forums cachés derrière les forums. Black metal. Amour de la violence. Ethique de guerre. Ce sont des chevaliers. Des combattants. Des résistants. Ils sont en guerre. Rejet des valeurs monothéistes. Antichrétiens. Antimusulmans. Antisémites. Intolérance et élitisme. La violence comme moyen d’action – la violence comme fin et but. Autarcie. Anti socialité. Terrorisme. Rejet de l’état – de toute institution. Loyauté. Probité. Courage. Intransigeance. Pureté. Elitisme. Haine de la médiocrité. Philippe déteste les enfants. Il les hait. Vraiment. Il y avait ce type qui lui devait de l’argent et qui tardait à le payer. Philippe a décidé de se venger de lui. Il a repéré dans quelle école allait la fille de ce type. C’était une gamine de sept ou huit ans. Philippe lui a donné un cadeau. Un paquet. Dedans il y avait un chat éviscéré. Dans les yeux du chat il avait planté des clous. La gamine a fait des cauchemars pendant des semaines. Il a fallu qu’elle suive une psychothérapie. Elle a redoublé. Quand Céline m’a raconté cette histoire j’étais atterré. Ils pratiquent la magie. Tous. Mais rien de mystique. Ils ne vénèrent rien. Ils invoquent. Ils contrôlent. Ils prennent. Philippe viole certaines de ses étudiantes. Il les invite chez lui. Il les drogue. Il les viole. Il les filme et les menace de diffuser ça sur Internet si elles se plaignent. Il choisit bien ses victimes. Personne ne s’est jamais plaint. Autour de Philippe il y a toute une bande d’étudiants et d’anciens étudiants. Ils sont fascinés. Il agit avec eux comme avec un gourou. Quand Céline me racontait ça je ne savais pas quoi penser. D’un côté ces types ont l’air complètement dingue. Dangereux. Irrécupérables – ce sont de parfaites ordures mais d’un autre côté – je ne sais pas – il y a un côté pathétique. Ils ont l’air complètement con. Je ne sais pas quoi penser de tout ça. Je n’arrive pas à juger ça.
Et puis ces pensées reviennent – la torture. P’tit Louis. Ma mère. Est morte – et je me souviens que je n’ai pas besoin de juger que ce sont des merdes humaines que tout ce qu’ils méritent c’est une balle dans la tête. Je ne peux pas tous les avoir. Antoine pour commencer – déjà Antoine ensuite on verra.
Ils ont monté un site internet qui s’appelle AryanShop. On trouve des vêtements. C’est là que Céline était modèle – pour des sous-vêtements. Des films pornos racistes. Des répliques d’objets du Troisième Reich. Des ouvrages qui font l’éloge de l’Holocauste. Des CD et des DVD de groupe de National-Socialist Black Metal et de groupes skinheads. Des ouvrages de magie noire. Toutes sortes de choses.
Ils ont tourné un film qui est devenu un succès dans ce milieu. L’illustration d’un procès médiéval. De l’interrogatoire au supplice. Sans aucun trucage. C’est un Arabe qui est supplicié. C’est le seul film en circulation – que Céline connaissait en tout cas – qui mettait en scène une mort réelle. C’est des skins qui jouaient les bourreaux – on ne connait pas leur nom – Céline en tout cas – ne savait pas. C’était un supplice réel qui était mis en scène. Philippe avait recopié l’introduction de Surveiller et punir – de Michel Foucault.
– Ca lui avait servi de script. Foucault était une pédale mais son bouquin était pas mal.



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RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 30 Octobre 2009 à 08:54:28

Ils avaient un projet. Céline ne savait pas à quel degré d’avancement ça en était. C’était lié aux forums de suicidaires. Ma mère leur avait – involontairement – ou pas – difficile de savoir – à ce degré d’horreur et de grotesque – fourni cette idée.
– Toutes ces pédales qui veulent mourir. Tous ces faibles. Toutes ces larves. L’idée c’est de les utiliser pour foutre encore plus de bordel. On y a tous pensé à ça. Moi la première. Tu m’imagines avec mon fusil à pompe ? Combien je pourrais en descendre avant d’être obligée de retourner l’arme contre moi ?
J’acquiesçais. Elle était lancée. Son regard brillait de dinguerie. J’étais sous héroïne et imbibé de Ricard. Incapable de discuter. Tout – les informations – les sensations – les souvenirs – les pensées – me bombardait la conscience sans hiérarchie. J’étais une éponge. J’étais en plein cauchemar – de toute façon c’était tout aussi irréel qu’un cauchemar.
– Ceux qui veulent en finir. Qui veulent vraiment. Tu leur fournis une ceinture d’explosifs. C’est pas compliqué à trouver ce genre d’engin Tu la leur file. Et ils vont mourir au milieu de la Fnac un samedi après-midi. Ou bien devant Notre-Dame. Ou alors au Musée du Louvres. Ou n’importe où ailleurs. Dans une gare un jour de grands départ. Tu imagines ?
Oui. J’imaginais. Du terrorisme gratuit. Du terrorisme sans aucune revendication. Oui. J’imaginais.
– C’est sur ça qu’ils travaillent. Il y a un deuxième forum derrière le premier. Pour écrémer. Pour repérer les vrais. Ceux qui veulent vraiment mourir. Et parmi ceux-là ils font un tri. Une deuxième sélection. Pour isoler ceux qui ont le profil qui correspond à leur projet.
Du terrorisme sans revendication. Un trou noir. De la terreur qui ne cache rien derrière. Le point d’angoisse. Face à ça – si ce truc arrivait – comment on se sentirait – tous – tous les gens ? Je ne sais pas. Abandonné. Encore plus. La mort n’importe quand et sans raison. Vraiment sans aucune raison. Le crime parfait. Le crime sans mobile. Sans auteur. Voilà le truc qui me foutait le plus la trouille dans ce que me racontait Carine. Ces attentats-suicides.
– Ils veulent que l’Etat s’effondre. Et l’Etat ça n’est pas assez. Toute cette civilisation de merde. Ils ont raison de toute manière. Tout se casse la gueule. Toute cette sale merde mise en place par les chrétiens. Toute cette saloperie. Ils ont bien raison.

Il est presque cinq heures du matin. Je suis assis sur un banc. La circulation devient petit à petit plus dense sur la place de l’Etoile. L’air se charge de gouttelettes de brume. De minutes en minutes j’y vois de moins en moins. Je suis de plus en plus humide – de plus en plus froid – je m’engourdis. Je me coupe un moment de mes pensées. De mon ressassement. Je regarde la brume se lever. L’humidité me glace tranquillement. Le sac est posé à côté de moi sur le banc. Mon coude est posé sur le sac. Je suis affalé. Je regarde la brume s’épaissir et la lumière du jour venir à la rencontre de celle des lampadaires. Je regarde les voitures s’accumuler. Brillantes d’humidité. J’écoute leur bruit prendre de l’importance – moteurs - klaxons. J’attends. J’ai très froid. Ca ne me dérange pas.
Céline. Ma mère.
J’ai très froid.
Au bout d’un moment qui me paraît très long le jour devient plus clair que les lampadaires – les lampadaires s’éteignent et paradoxalement tout paraît plus sombre. Les phares des voitures s’éteignent. Presque tous d’un coup. Presque en même temps. Par télépathie en l’espace de trois minutes plus une seule voiture ne roule phare allumé. La brume se lève doucement. Le vent la chasse. La foule apparaît. Progressivement elle aussi. Comme si la brume en disparaissant la révélait – comme si les gens apparaissaient comme de la rosée – sans venir de nulle part – juste là et en mouvement vers quelque part. Le bruit des klaxons. Celui des moteurs. Il doit être six heures du matin. Au moins.
Je me lève. Je suis ankylosé. Par le froid. L’humidité. Toute une nuit de marche. De pensées horribles. J’ai très très faim. Je n’ai pas mangé de la nuit. Le restaurant chinois me paraît bien loin. Tout me paraît loin. Les pensées de cette nuit me paraissent loin – elles aussi.
Il fait jour. Ca change tout. Ca donne une teinte bizarre à ce qui s’est passé tout à l’heure. Raconter la vengeance et le meurtre – parler de ça à des inconnus – sortir le revolver. Tout ça est bizarre à la lumière du jour. Je me sens comme après d’une insomnie. Je me sens fripé. Déphasé. Les gens ont quitté le monde et ils y reviennent. Ils sont neufs. Moi je suis encore de la veille. C’est étrange cette impression. Eux ils ont changé de jour et moi pas. Eux ils sont le lendemain. Non. Ca n’est pas ça. C’est moi qui suis resté la veille. C’est moi qui suis resté bloqué dans le passé. Il faudrait que je dorme. Mais ça changerait quelque chose ? Je ne crois pas. De toute façon je n’ai pas sommeil.
Le vent se calme. Il commence à pleuvoir. Un crachin glacé. Le ciel est bas et gris. Premiers embouteillages sur la place l’Etoile. Je m’en éloigne. Je marche d’abord jusqu’à un plan. Il faut que j’aille gare de Lyon. Le mieux pour moi c’est de remonter les Champs-Elysées et ensuite de longer la Seine. Ca me semble faire des kilomètres. J’en ai pour deux heures de marche. Au moins. N’importe. De toute façon je ne prendrai pas le Métro. Je ne veux pas. Et encore moins de Taxi. Je vais marcher. Peut-être que le MacDo des Champs Elysée sera ouvert d’ici à ce que j’arrive ? Je crève de faim.
Je marche sans penser pendant un long moment. Je ne regarde rien. La pluie cesse et revient et cesse. J’ai les reins douloureux à cause du froid et de l’humidité. J’ai mal aux jambes. Aux bras. Je sens mauvais. L’odeur malpropre de la nuit blanche. Une odeur de clochard – un peu.
C’est étrange de remarcher sur les Champs-Elysées quelques heures après. Les employés municipaux qui nettoient les rues. Les premiers passants – bien habillés et pressés – les premiers autobus. Les voitures. Je regarde tout ça. Tout paraît neuf. Tout est humide et brillant de crachin. Tout paraît propre – c’est étrange. Tout paraît net alors que moi je me sens crasseux.
Le MacDo ouvre juste quand j’arrive. Quelques jeunes bien sapés discutent posément et entrent. Ils ont mon âge. Sans doute au lycée – vu leurs sacs. Mais nettement plus friqués que moi. Un groupe de mecs de trente ans – en costard – déjà en costard à cette heure-ci – ça fait combien de temps moi que je ne me suis pas changé – je ne me souviens pas. Le vigile laisse passer tout le monde sans un regard – me laisse passer moi aussi. Nous formons une sorte de groupe. Nous descendons tous au sous-sol – c’est là que se trouve le MacDo. L’odeur – rien que l’odeur – familière – me donne faim.
Il est six heures trente quand je m’attable devant mon brunch.




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RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 6 Novembre 2009 à 13:46:57

Peu de temps avant qu’on joue à Guillaume Tell et à la roulette russe Céline m’a reparlé d’Antoine. On était en descente tous les deux. On avait mangé des champignons et bu énormément d’alcool – surtout de la vodka – je crois – du speed là-dessus – ça nous faisait trente heures sans dormir – on ne mangeait rien et on fumait de l’herbe pour adoucir la descente. J’étais à ce moment entre veille et sommeil où le corps est très lourd et où chaque geste est difficile et décourageant. Je n’avais plus de volonté et il n’y avait plus de frontière entre l’extérieur et moi. Je ne faisais plus la différence entre mes pensées et les sons extérieurs – ni vraiment entre les débuts de rêves que provoquaient mes rapides somnolences et les restes d’hallu que provoquaient encore des petites remontées de champi. Je n’avais rien gerbé. Céline parlait de tout et de rien – elle était souvent bavarde en descente – c’était pénible – je n’écoutais pas tout – et le sujet est arrivé à Antoine.
Pour une fois il n’était pas question de son énorme bite. Elle m’a encore raconté une anecdote sordide – je ne me souviens plus des détails – une histoire de viol au cours d’une garde à vue – ça avait fait du bruit à l’époque – il avait failli être suspendu mais après une enquête interne – la parole de la victime mise en doute – elle aurait bien été violée mais par un policier pas par un gendarme – d’ailleurs qu’est-ce qu’un gendarme ferait dans un commissariat – enfin elle n’avait plus été capable de l’identifier formellement et il avait été blanchi – on en avait parlé dans Entrevue – dans un article sur les bavures policières – c’était un peu son titre de gloire – il avait acheté des journaux pour tout le monde – il avait affiché l’article chez lui – si ça se trouve l’article y était encore. Mais il foutait quoi chez les flics en fait ? C’était lui ou pas lui pour finir ? Bien sûr que c’était lui ! Chez les flics il avait ses entrées ! Tu parles ! Il tient un dojo de free-fight à Montpellier. Tous les bourrins de la ville viennent s’entraîner chez lui. Tous les mecs de la BAC et tous les CRS et aussi quelques inspecteurs. Il connaît tout le monde et les autres il les fréquente à travers le forum. Les intellos il les séduit sur internet. Le forum ? Oui – un forum non-officiel où les flics viennent déverser leur haine des racailles et s’auto-congratuler quand y’en a un qui envoie un Arabe à l’hôpital. Le forum de tous les fafs dans la police. Une idée d’Antoine. Et ça marche. Ca marche même du tonnerre. Tous les flics sont ses copains à Montpellier. Du ratonneur de base jusqu’au carriériste UMP.
– Bin... Les autres...
– Les autres ils laissent pisser. Ceux qui le détestent laissent pisser. Et il vaut mieux d’ailleurs. C’est un mec dangereux Antoine. S’il t’a dans le collimateur il vaut mieux pas sortir seul le soir.
Je n’arrive pas à imaginer ça. A imaginer un truc pareil. Un mec pareil. Je ne pige pas. Je ne le comprends pas. Une énigme – ce type. Je le hais – je veux sa peau ça d’accord – et même – je ne suis pas certain de ça – d’être capable de tuer quelqu’un – Céline – oui mais Céline j’ai pas fait exprès – et puis c’est elle – c’est elle qui s’est tuée. Toute seule. Mais moi. Assassiner un type. Froidement. Ca ne fera pas revenir ma mère. Et de toute façon. Ma mère est-ce qu’elle valait mieux que tous ceux-là ? Mon père s’est suicidé. Je crois de plus en plus que c’est à cause de tout ça. Je retourne tout ça dans ma tête. Mon père. Il devait en savoir assez. Il avait vu des films ? Peut-être. En tout cas il en savait assez. Il s’est tué pour – pourquoi d’ailleurs ? Une histoire d’honneur ? De morale ? Il souffrait trop ? Impossible de savoir. De toute façon ma mère – elle m’a toujours menti à ce sujet.
Ma mère ne mérite pas qu’on la venge. Mais quand même. Je vais le faire. Chercher Antoine. Au moins. Et voir.
C’est difficile à croire qu’un type pareil existe. Dans la vraie vie. Ce type-là. Méchant. Dégueulasse. Tordu. Taré. Plein d’appuis. Plein d’amis. Un mec qui fait ce qu’il veut. Il a pu tuer une femme – ma mère – il a pu tuer ma mère – à un moment où qu’elle était recherchée pour meurtre – il a pu faire disparaître son corps. Ou alors le fait qu’elle soit recherchée pour meurtre facilitait les choses – pour lui ?
Je sors de MacDo. Je n’ai presque rien mangé – finalement.
J’ai le ventre noué. Je ne sais pas où aller désormais. Gare de Lyon – déjà ? J’aime déambuler. Ca donne l’impression de faire quelque chose – l’errance. Avancer. Aller quelque part. Sauf qu’il n’y a pas de destination – elle s’efface – je vais jusqu’à l’horizon et je reviens.
La fuite c’est bien.
Encore une cinquantaine de mètres. Pourquoi je garde mon sac ? Il ne sert pas beaucoup. Des souvenirs. Des CD. Aucun intérêt. Des vêtements. Je peux en acheter des vêtements. Le livre. De ma mère. Le roman policier de Manchette. Mais je ne risque pas de le lui rendre. Des livres à moi que je ne relirai pas. Des choses qui me rattachent à une ancienne vie. Ca n’existe plus tout ça. Aucune raison de conserver ça. Je pose le sac. Je me mets debout à côté – comme si j’attendais quelqu’un. J’attends – je regarde les gens passer. L’affluence croissante des piétons – la circulation de plus en plus importante – aussi. Il fait froid. Je devrais acheter un pull plus chaud. Mais non que je suis con. Je vais à l’autre bout de la France.
Tuer un type.
Ma mère est morte.
Céline est morte.
Toutes mes pensées me ramènent à ça. Même les plus anodines. Tout me ramène à ces informations basiques – fondamentales. Qui me ruinent.
Ma mère est morte. Ma mère était une folle dangereuse. Il faut que je la venge et je ne comprends pas pourquoi j’ai ce désir. Céline est morte et elle était une folle dangereuse et c’est moi qui l’ai tuée. Je vais assassiner un type qui le mérite mais qui ne m’a rien fait personnellement. Il a tué ma mère. Si c’est bien lui. Il n’y a que Céline à l’affirmer. Après tout. Elle a peut-être menti.
Je me remets en marche. Sans le sac. Personne ne dit rien – personne ne fait attention. Sans doute quelqu’un le prend – je ne me retourne pas pour vérifier.
Marcher – au moins quand je marche je ne peux pas penser à tout ça. Je me concentre sur le trajet – sur les gens – sur la routine de la marche. C’est absorbant.
Il reste des bribes de pensées. Que j’essaie de chasser. Qui s’infiltrent. Quel intérêt de me venger ? Mais j’ai l’impression de n’avoir pas le choix. Qu’une chose en entraine une autre. Que tout est lié dans une grande chaîne où chaque maillon est indissociable de celui qui précède et de celui qui suit. Je ne peux pas rester statique. Alors je marche. Il faut bien aller quelque part – je ne vais pas tourner en rond – alors je vais vers une gare – pour quitter Paris – je n’ai rien à faire à Paris – mais quelle gare – à quel endroit j’ai quelque chose à faire ? – nulle part – mais il y a Montpellier – c’est le seul endroit qui reste – encore lié à mon histoire – et je ne peux pas quitter mon histoire – je ne veux pas être – à ce point-là – hors du monde.
Alors Montpellier. Alors le meurtre. Puisqu’il faut bien y aller pour faire quelque chose et que là-bas il n’y a rien d’autre à faire. Rien d’autre du tout.
C’est comme une partie d’échec je m’en rends bien compte. Tout est dans l’ouverture et une fois l’ouverture choisie et jouée les coups s’enchaînent avec précision et automatisme. J’ai choisi mon ouverture – je l’ai choisie dès le début : fuite – errance – hôtel – train. Maintenant tout s’enchaîne. La partie se joue. Et les coups se répètent : fuite errance hôtel train.
Je me sens oppressé. Je regarde les gens. Je regarde les façades d’immeubles et même les affiches pour des concerts que je n’irai jamais voir – c’est fini ça c’est terminé – ça n’est plus pour moi – je me sens comme si j’étais passé de l’autre côté de la vie – comme si j’étais sur un pont au milieu de la vie – je peux tout observer tout contempler – tout écouter et tout comprendre – mais je ne peux rien faire – moi – il y a une vitre infranchissable entre les vivants et moi. Voilà comment je me sens. Comme si j’étais déjà mort. J’ai l’impression que je traverse les choses – que je vis des expériences – que j’accomplis des trucs – mais que rien ne m’atteint. J’agis mais – quoi – dans un an – dans quelques mois – qu’est-ce que ça fera – je ne serai pas changé – je suis inerte – rien ne me modifie – je suis inaltérable – c’est ce que je ressens en tout cas – ça me rend désespéré. Je ne changerai jamais. Je n’apprendrai rien. Je ne suis pas vivant. Je ne suis pas vivant et je regarde les vivants comme à travers une vitre. Me revient l’histoire d’une folle entendue un soir à la radio – je ne sais plus quand ni quel contexte – une folle qui croyait que le mec avec qui elle couchait l’avait entourée de film plastique étirable – sur tout le corps – les yeux la bouche la chatte tout – pour l’emprisonner – et elle n’avait aucune idée de comment se débarrasser du truc – elle appelait la radio à l’aide.




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Message posté samedi 14 Novembre 2009 à 14:13:15

Je me force à ne plus penser. Je me force à regarder les affiches. A regarder les gens. A me laisser porter – absorber – par ce qui m’entoure. Mais quand je ne pense pas c’est la mémoire qui se met en branle. N’importe quel détail me rappelle un truc. Il n’y a même pas de logique. N’importe quoi peut me rappeler n’importe quoi. Je passe devant une boulangerie. Ca me rappelle la cérémonie que Céline a faite pour ma mère. A laquelle j’ai participé. Je ne sais pas pourquoi cette boulangerie me rappelle cette cérémonie. C’est idiot.
On était dans la forêt.
Ca lui a pris une semaine après son arrivée. Elle m’avait déjà tout raconté des derniers moments de ma mère – et de tous les pans de sa vie que j’ignorais complètement – j’étais dans une indifférence hébétée à cause de tout ce qu’on prenait – et aussi à cause de Céline – le sexe – qui me maintenait dans un état d’excitation permanente – tout ce qu’on faisait. La débauche écartait la tristesse. Je pleurais beaucoup en descente – je sanglotais après avoir baisé. Mes émotions suivaient une sinusoïde très raide. Dans l’ensemble – cependant – l’excès de défonce – de picole – de cul – me maintenait dans un état de complète indifférence aux choses. Mon corps prenait les commandes – et je le nourrissais.
La date était bonne – elle disait. C’était une date importante – dans le système de croyance qui était le leur. Pour ceux qui pratiquaient la magie sexuelle et qui adoraient les esprits sauvages – c’était une date sacrée. Elle m’a expliqué. Mais je n’ai pas compris ni retenu.
Nous avons fabriqué une poupée approximative avec de la terre de l’eau et des branches – supposée représenter ma mère. C’était une silhouette rudimentaire. Un torse – deux bras – deux jambes – une boule plus petite pour la tête. Creuse. Nous avons cousu ensemble deux morceaux de tissu cousus – l’un pris dans mes fringues et l’autre dans celles de Céline – je me rappelle du sien – une culotte grise – délavée – et nous avons fouillé toute la maison pour y ramasser des cheveux – des poils – toutes sortes de déchets et de rognures qui auraient pu appartenir à ma mère.
Je me souviens avoir été surpris par la quantité de ce qu’on a trouvé. Des cheveux pleins le lit. Une dizaine – longs – ça m’avait serré la gorge. Des poils à la salle de bain. Des poils de sa chatte – de la chatte – de ma mère. Je n’osais pas les toucher. C’était bizarre. Dans la poubelle à pédale de la salle de bain nous avons aussi trouvé des ongles de pied. Nous avons récupéré tout ça. Je faisais ce que Céline me disait. Tout ça me paraissait stupide. Mais elle me faisait tellement bander que je participais à toutes ses débilités – des cérémonies à la con il y en a eu d’autres – des tas – une autre fête où nous avons chanté nu des trucs dans une langue que je ne connaissais pas – dans la forêt – dans une clairière qu’elle connaissait – nous étions à poil et après avoir chanté nous avions baisé et ensuite nous nous étions coupés et nous avions aspergé un peu tout de notre sang - il y avait des bougies de toutes les couleurs arrangées en cercle autour de nous – avant qu’on chante et tout elle les avait allumées dans un ordre précis en récitant des trucs dans cette même langue – après avoir baisé nous avons fait cramer de la sauge et nous avons respiré les vapeurs – c’était pour chasser certains démons et pour en faire venir d’autres – et nous avons baisé encore une fois. Il y a eu cette autre fois dont je me rappelle avec précision – c’était dans la cave cette fois – une sorte de rituel sexuel – mais c’est pareil je ne sais pas du tout à quoi il servait – à chaque fois elle m’expliquait tout mais je ne pigeais rien – pas en état. Je ne croyais pas à tous ces trucs de toute façon. Dans la cave on a allumé des bougies – on a dessiné des diagrammes au sol – on a brûlé des herbes – on a décapité un rat – un rat vivant – un gros rat – un rat des campagnes quoi – un truc d’au moins vingt-cinq centimètres – on a bu son sang et on s’est badigeonné avec – pas n’importe comment – uniquement les parties génitales et l’anus – et ensuite on a baisé – d’abord je l’ai enculée – ensuite elle m’a enculé avec un gode-ceinture – et pour finir je l’ai léchée – sa chatte pleine du sang du rat – j’ai failli gerber. Il y en a eu d’autres des cérémonies bizarres comme – des morceaux me reviennent – pour ma mère après avoir recueilli les débris on les a broyés dans un mortier – je me suis branlé jusqu’à éjaculer dans le mortier – elle s’est doigtée et a recueilli de la mouille – c’était un peu ridicule – elle se plantait un doigt – elle se faisait du bien et moi ça m’excitait à mort – tellement que je me suis rebranlé mais je n’ai pas joui dans le mortier – je n’avais pas le droit une deuxième fois – elle gémissait – et elle sortait son doigt gluant de mouille et l’essuyait sur le bord du mortier – et puis elle regardait et elle trouvait qu’il n’y en avait pas assez – alors elle recommençait – elle a fait ça trois ou quatre fois – ça a duré presque dix minutes – à la fin elle a joui – c’était important qu’elle jouisse – elle m’a expliqué. Après tout ça elle a pilonné tout ce bordel pour le transformer en une espèce de pâte mal foutue – et elle a rempli le corps de la poupée avec cette pâte – et nous avons été enterrer le truc dans la forêt. On a chanté – dansé – baisé. Trois jours plus tard on est retourné à cet endroit – on a déterré la poupée – on l’a fait cramer et rebelote pour la baise.
Quand je repense aux cérémonies – à ces mascarades débiles auxquelles je me prêtais juste parce que j’avais la trique – je suis atterré. D’un autre côté – ça m’a permis de traverser le deuil de ma mère – sans même m’en rendre compte.
Maintenant je pleure toujours – mais le plus dur est passé – je me dis. Maintenant je pleure toujours mais je ne suis pas écrasé de chagrin ni de douleur comme j’aurais pu l’être. En même temps je ne sais pas si j’aurais été écrasé de douleur étant donné ce qu’est ma mère – étant donné ce qu’elle a fait – ce qu’elle m’a fait.
C’est embrouillé dans mon esprit. Je ne comprends toujours pas ma détermination à la venger. Ni a vouloir à tout pris retrouver son cadavre. Dans la fameuse maison. Je ne comprends pas. Est-ce que ce sont mes élans mystiques à moi – tout aussi ridicules que ceux de Céline – mais moins structurés – avec des rituels moins élaborés ?
Je ne sais pas. Tout ce que je sais – je le sais avec certitude – ça ne fait aucun doute – c’est que je vais le faire. Je vais tuer Antoine. Je vais chercher la maison des morts. Je vais chercher ma mère. Je vais le faire. Je le sais. Ca ne fait aucun doute. Aucun.
J’achète un billet pour Montpellier. Le train part dans une heure. Je m’installe à une brasserie. Je mange un steak et des frites. Je bois beaucoup d’eau. Je n’arrête pas de réclamer un nouveau pichet à la serveuse qui en a marre. Je suis épuisé. Je n’arrive plus à penser. Parler – passer ma commande à la serveuse – acheter le billet – c’est difficile. J’articule mal. J’ai mal partout. La lumière me blesse. Je ne vais pas bien du tout.
La maison des morts. Elle ne m’en a pas parlé tout de suite – Céline – de la maison des morts. C’est elle qui a employé le terme. Il m’a impressionné.
Le train démarre. Je suis en bout de rame – une place à quatre sièges – une nana blonde assise à côté de moi – elle côté fenêtre et moi côté couloir – nous sommes dans le sens de la marche – elle s’assoupit.




Konsstrukt



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Message posté vendredi 20 Novembre 2009 à 11:13:59

En face de moi il y a une autre fille – blonde aussi – une peau laiteuse et des ongles impeccables – un peu longs – blancs aux extrémités – un arrondi parfait – elle lit – elle a des gros seins – une jupe plissée bleu marine et des bottes noires qui lui arrivent à mi-mollet – le train prend de la vitesse – on sent les vitesses passer – les à-coups dans la conduite – le petit claquement sourd chaque fois que le wagon juste avant le nôtre subit une accélération – le truc qui relie les deux wagons se tend – ça produit ce claquement – l’accélération se propage jusqu’à nous.

Les deux filles dorment maintenant. Je ferme les yeux moi aussi. Combien de temps que je n’ai pas dormi ? Je ne sais pas. J’ai l’impression que ça fait des jours. J’ai la flemme de calculer. Mes pensées s’effilochent. J’essaie de cesser de penser. Mes muscles s’affaissent – je le sens – sur mon visage surtout – et puis je m’endors.
Je m’éveille. J’ai rêvé de la maison des morts. J’étais dedans. Non. Je m’approchais de la baraque. J’étais pieds nus – on m’avait piqué mes chaussures – je m’étais fait casser la gueule – je marchais sur un sol très dur – on aurait dit du verre – des éclats de verre et des cailloux pointus – la maison était très loin – je la voyais – c’était un genre de pavillon de banlieue – à l’horizon – rouge vif comme si elle avait été couverte de sang – le ciel était gris perle – le sol était gris marron – mes pieds se couvraient de plaies – je laissais toute une piste de gouttes derrière moi – au bout d’un moment je me rendais compte que le sol n’était ni de la terre ni du verre ni des cailloux – mais des os – des os humains broyés et pulvérisés et certains encore entiers – des os éclatés en esquilles fines et pointues – et tout était d’une couleur uniforme de poussière déposée années après années – la même couleur que celle des roues et des attaches de trains – ce gris opaque – un millier de couches de poussière uniformes homogènes. C’est à ce moment-là que je me suis réveillé.
Je me sens poisseux. Je transpire. Ma peau est collante. Je suis sale. Les deux filles dorment toujours. Je me demande quelle heure il est. J’entends le grésillement d’une musique écoutée très fort dans un walkman quelque part derrière moi. Je regarde dehors. La campagne. Le ciel bleu. Quelques nuages gris et quelques autres ardoise. Le soleil masqué. J’estime qu’il est dix heures. De toute façon je ne peux pas savoir. Je me sens pâteux et lourd.
La maison des morts.
C’était une baraque que quelqu’un possédait – Céline ignorait qui – peut-être Philippe – peut-être encore un autre type – en tout cas Philippe savait où elle se trouvait – en pleine cambrousse.
D’après ce que savait Céline – elle ne savait pas grand chose – des rumeurs – des discussions auxquelles elle ne participait pas vraiment – Céline – en fait – était dans le groupe mais ne participait pas à tout – pas à toutes les activités – elle n’était pas vraiment au centre des choses – tout comme ma mère en réalité – d’après Céline la maison servait surtout de lieu de tournage et également d’espace de stockage pour les cadavres.
De cache. De dépotoir. On la voyait sur certains clips – une fois – en ville – nous sommes allés sur Internet – chercher un clip – on voyait la façade – les couleurs étaient désaturées – la caméra tremblait – l’ambiance était très sordide. Il y avait un type cloué à la porte. Il se vidait de son sang et des chats venaient lécher les rigoles de sang sur son corps – il se tordait de souffrance – c’était une vieille baraque en pierre – un genre de ferme abandonnée. Le toit n’avait pas l’air en très bon état. Il était difficile de se faire une idée. Nous avons vu une autre vidéo ce jour-là qui mettait en scène des jeunes taggueurs arabes – ils se faisaient choper dans une grande ville – la nuit – par des mecs bâtis comme des vikings – habillés black metal – armés de couteaux et de haches – ils étaient en même temps très menaçants et très ridicules. Les taggueurs se faisaient menotter et bander les yeux – leurs ravisseurs les faisaient monter de force dans une voiture – la voiture roulait un moment dans la nuit. C’était des plans fragmentés. Un décor de campagne profonde. Pas de son à part la musique. Un morceau instrumental à montée très lente – lancinant et stressant – et ils arrivaient à la maison. Dans la maison les tagueurs se faisaient violemment casser la gueule – le chant démarrait – guttural – en anglais – parlait d’ultraviolence et de guerre contre la racaille. Ca se passait dans le séjour – apparemment – c’était très sombre – très mouvementé – il y avait déjà des corps – des gros plans flous sur les autres corps révélaient qu’ils étaient là depuis un bon moment – et alternaient avec d’autres gros plans sur les visages terrifiés des taggueurs – qui terminaient chacun avec une balle dans la tête tirée par des types à cagoules et tee-shirts noirs ornés d’une croix celtique blanche. La chanson se concluait par des « heil » et des « white power » hurlés d’une voix d’outre-tombe.
Céline m’a montré d’autres clips de ce genre – quelquefois elle me racontait les conditions de tournage – nous en avons vu – je ne sais pas – plus de vingt – peut-être – et sur la masse – quatre ou cinq c’était ma mère. Qui les avait tournés.
A chaque fois je ressortais de ces visionnages hagard. Il se dégageait de ces images quelques chose de noir – de violent – quelque chose qui m’en mettait un coup. Je repensais à Cannibal holocaust que j’avais vu l’an dernier – la scène du village incendié – contrairement au reste du film – ne m’avait pas fait rire mais avait provoqué un malaise – la scène avec la tortue aussi. Ces clips me faisaient la même chose. De la musique de malade mental – à destination de malades mentaux.
Il n’y avait pas beaucoup de séquences sur la maison elle-même – mais de nombreux clips s’y passaient – au bout du compte je parvenais à m’en fait une image assez précise. Les pièces. Les meubles. Je me disais que je ne serais pas surpris en la visitant.
Ma mère.
C’est là-dedans qu’elle avait fini. Il existait une vidéo. Quelque part. Qui montrait sa mort.
Et la vidéo de la mort de son bébé.
De mon frère. Si on veut.
Céline ne savait pas où se trouvait cette maison. Elle n’en avait aucune idée. Elle pensait à la campagne alsacienne. A cause de Philippe. Qui en était responsable et qui vivait à Strasbourg.




Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 27 Novembre 2009 à 18:49:02

rappel : konsstrukt en live (lecture, musique, projection) à paris au point fmr le jeudi 3/12 à 23h10, entrée libre, nombreux invités entre 20h et 1h. une soirée du cercle pan! pour la sortie de la revue d'olivier allemane la vérité débraillée.



J’ouvre les yeux. Je m’étais assoupis. Il me faut un moment pour raccrocher le fil des événements. La fille à côté de moi lit un livre d’Anne Gavalda. La fille en face de moi dort. Dehors il fait jour. Aucune idée de l’heure. D’après la lumière je dirais neuf heures. Ca voudrait dire que d’ici une heure – maximum – le train arrivera à Montpellier.
Je me sens épuisé. Ca m’est pénible de me concentrer. Je commence à avoir faim. Je réfléchis. Pour me rappeler la dernière fois que j’ai mangé. C’était à la fin de la nuit. Vers six heures du matin. Quelque chose comme ça. Ah oui : La brasserie de la gare.
J’ai faim. Et je me rends compte que j’ai aussi envie de pisser.
J’aime les voyages. Ce moment où plus rien ne se passe – c’est comme être en dehors de l’univers. Ce qui serait mieux encore : une panne au milieu de nulle part. Toutes ces heures à attendre dans un endroit où rien ne se passe et où personne n’habite. Juste le train et tout autour le néant agricole.
Ca m’a fasciné à Paris – ça. La facilité avec laquelle on peut disparaître – y compris physiquement. Une mauvaise journée – une soirée malchanceuse – plus d’argent – un gros coup de froid – un cadavre de plus. J’ai eu de la chance – moi. A Paris un type seul et sans argent meurt. Sans que qui se soit s’en aperçoive. Un mort de plus – aussi invisible que quand il était vivant. Ca aurait pu m’arriver à moi aussi.
La fille à côté de moi bouge dans son sommeil. La fille en face de moi repose son bouquin et ferme les yeux. Elle le repose ouvert – la tranche tournée vers le plafond. Elle laisse aller sa tête en arrière et ferme les yeux. Sa bouche forme un demi-sourire. Elle a les mains posées sur la tablette. Les ongles courts mais propres. Ils brillent de vernis incolore.
Je repense à Céline. A ses séjours en hôpital psychiatrique. A ses évasions. Aux histoires débiles qu’elle m’a racontées. Et à toutes les histoires horribles. Elle a trouvé un crâne – un jour – un crâne humain – elle rodait près d’une clinique où elle avait séjourné des années auparavant – près d’une forêt – en furetant dans les arbres – les fourrés – elle a découvert un crâne – il émergeait de la terre – elle a hésité à le garder – elle aurait bien voulu le garder – finalement elle l’a apporté au commissariat en racontant toute l’histoire. Ils ont failli ne pas la croire.
La première fois qu’elle a été en HP elle a mordu les policiers qui essayaient de l’arrêter – ils tentaient de l’arrêter parce qu’elle sautait à pieds joints sur le toit de leur voiture – elle en a défoncé un à coups de pieds et lui a labouré le visage avec ses ongles.
Elle me racontait aussi l’histoire de ce type qui se frappait la tête contre les murs – jusqu’à se faire pisser le sang – et il le faisait si souvent que les infirmiers s’en foutaient – tout le monde s’en foutait sauf elle – sauf Céline – et il restait allongé par terre en saignant comme un porc jusqu’à ce qu’elle – Céline – s’occupe de lui. Quand elle est partie plus personne ne s’est plus occupé de lui. Il emmerdait tout le monde à se péter le crâne contre les murs. Ils auraient préféré qu’il soit mort.
Encore une demi-heure. Mes pensées vont dans tous les sens pour éviter de se fixer sur la seule qui soit importante. Durant cette demi-heure mon ventre se tord et ma bouche devient de plus en plus sèche. Le train arrive à Montpellier. Je descends – et les centaines d’autres voyageurs. J’effectue un rapide calcul – inutile – mais c’est une diversion – comme toutes les autres pensées – quinze wagons – cent places environ dans chaque wagon – mille cinq cent personnes ont voyagé en ma compagnie de Paris à ici. Je sors de la gare et il fait soleil.
En face de moi plusieurs lignes de tram se croisent. Un jardin public. Des punks. Des vieux. Des arabes. Des touristes. Des petits groupes de jeunes avec des sacs à dos. Un MacDo. Une pharmacie. Une boulangerie Paul. Plusieurs bars. Un tram passe. Il est bleu avec une hirondelle stylisée jaune. Quelques minutes. J’éprouve un vif sentiment de liberté pendant un instant. Je sais que ça ne durera pas. Alors j’en profite. Un autre tram passe. L’extérieur des rames est couvert de fleurs peintes de toutes les couleurs.
Le ciel est lumineux. C’est impossible de soutenir son éclat.

Il est deux heures du matin. Une des trois salles du cybercafé – la plus petite – est remplie d’adolescents de mon âge qui jouent à Counter-strike. Je suis dans la grande salle. La dernière salle – c'est-à-dire la plus petite – est fermée. Je suis presque seul dans la grande salle. La salle intermédiaire est vide. C’est étrange ces types de mon âge et moi pas avec eux. Alors que je devrais – que j’aurais du. J’ai l’impression que c’était dans une autre vie. J’ai l’impression d’être quelqu’un d’autre – ou personne.
Je recopie des trucs sur une feuille de papier. Je copie-colle des photos sur un document que j’imprimerai ensuite.
Dans la petite salle – une dizaine d’ordi occupés – tout le monde gueule et s’invective. Des mecs se lèvent de leur siège pour aller serrer la main ou faire semblant de menacer un adversaire ou un allié. Les vannes et les insultes fusent. Tout le monde boit du Coca. Ambiance virile. On dirait le collège. Tout ça me paraît loin. Je me sens vieux. Pas comme si le collège était trois ans en arrière. Comme si c’était il y a dix ou quinze ans. Les visages – j’ai du mal à m’en souvenir – et les noms pareils.
Je suis sur Google. Death factory black metal Montpellier. Sur le site officiel du label. Sur des forums qui en parlent. Sur un site d’actualité culturelle de la ville. Sur le blog d’un type qui en fait partie. Sur une communauté de sites de black metal en général. Sur un forum de NSBM.
En fond sonore dans le cybercafé : Korn. AC/DC. Sepultura. Slayer. Slipknot. D’autres trucs que je ne connais pas mais qui sonnent dans le même genre. Des trucs que j’écoutait quand j’avais quatorze ans et que je suis supposé mépriser maintenant. Maintenant j’écoute quoi ? – je n’écoute plus – maintenant.
Au bout de deux heures j’ai assez d’infos. La photo d’un mec qui s’appelle Antoine Garriga et qui est gendarme. C’est peut-être bien le type que je cherche. Il joue de la basse dans le groupe Honneur de la police – en référence – je lis ça sur un forum – aux types qui ont assassiné un type qui s’appelle Pierre Goldman dans les années soixante-dix. Ca semble important à des tas de gens ce truc. Et l’idée que porter un nom en référence à ça soit aussi bien une marque d’appartenance à un bord qu’à un autre. Une insulte ou alors un hommage. Des débats merdiques. Est-ce qu’untel est Nazi ? Est-ce que machin a réellement participé à des ratonnades ? Est-ce que tel autres est bien ce type qui a fait de la prison dans les années quatre-vingt-dix pour avoir profané une sépulture ? Polémiques. Rumeurs. Propos racistes et antisémites. Forums fermés et déroutés. Des tas d’histoires sur des poseurs qui se font démonter la gueule lors des concerts. Des choses comme ça. Qui m’intéressent peu. Je trouve quelques contributions de l’Antoine de Honneur de la police. Elles suffisent à me convaincre que c’est lui. J’ai des bouffées de rage. Je repense à tout ce que me racontait Céline. Et puis je repense à Céline. Et à un moment je trouve des contributions de Céline. A un autre moment je trouve sa photo à poil. Je lis. Je regarde. Des souvenirs me viennent. Ca n’est pas gai. Les larmes me viennent aux yeux et c’est à ce moment que je coupe la connexion et que je quitte le cybercafé.
Les larmes coulent sur mes joues. L’air frais de la nuit sèche mes larmes mais je ne cesse pas de pleurer pour autant. Je me dis que j’ai de la chance – je n’ai trouvé ni photo ni contribution de ma mère.
J’ai imprimé tout un tas de trucs. J’ai des photos des adresses des dates. Honneur de la police joue demain soir dans un bar. Il faudrait que j’aille dormir maintenant. Mais j’ai plutôt envie de boire.

(fin de la première partie)



Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 4 Decembre 2009 à 17:59:15




***

RIEN - début de la deuxième partie


Depuis la mort de mon père c’est pire. Il est mort quand j’étais en cinquième. Je n’ai pas vu ça. Il a fait une rupture d’anévrisme. C’était un samedi matin. J’étais chez ma grand-mère. Ca arrivait des fois. Ma mère m’a raconté. Il était mort dans son sommeil. Etouffé par son vomi. Les voisins ont vu l’ambulance et la voiture de police. J’ai su tous les détails. Comme si j’y étais.
Ensuite pendant trois ou quatre mois ma mère sous somnifères. Elle n’a pas fugué pendant cette période. Et puis les fugues ont repris.

La première fois que je suis resté seul – tout seul – putain.
Elle ne va jamais revenir. J’étais dans le même était que maintenant mais en pire. J’étais dévoré d’angoisse. J’errais dans les pièces. J’avais tout de suite trouvé le mot à la cuisine. Juste pour me prévenir que je devais me faire à manger tout seul. Pas d’au-revoir – rien. Pas un bisou. Aucun cœur dessiné. Que dalle. Je ne me suis pas fait à manger. Je n’ai pas été à l’école. Elle est revenue le lendemain. Je lui ai demandé ce qui se passait. Elle m’a dit que ça arrivait des fois. Qu’il fallait qu’elle aille quelque part. Faire des trucs. C’est tout ce qu’elle à dit. J’ai pleuré. J’étais abruti de tristesse. Je me vidais en sanglots et j’essayais d’articuler des reproches. Je n’arrivais à rien – elle me regardait comme un bébé qui fait un caprice. Dans ses yeux : un mélange de tendresse et d’impatience.
Elle m’a laissé pleurer. Elle m’a laisser me vider – me calmer.
Quand j’ai été calme elle m’a redit. De temps en temps il fallait qu’elle fasse des choses qui ne me regardait pas. Pendant un moment j’ai cru que c’était des histoires de cul – mais non ses histoires de cul elle m’en faisait profiter. Je ne voyais pas. Je ne comprenais pas. Ma mère était un loup-garou.

J’ai des souvenirs de ma mère qui me reviennent. Des vacances à la plage – ma mère qui me montre des méduses – tout un banc de méduses crevées sur la plage et les vaguelettes qui viennent se briser dessus – le soleil – il est dix-neuf heures et nous nous apprêtons à faire un barbecue – toutes les voitures sont garées là – les femmes sont dans un coin à papoter et les hommes debouts s’affaire autour du barbecue en buvant des bières – le soleil est encore haut – les enfants jouent au ballon et moi je suis dans les jupes de ma mère je porte un short et rien d’autre et mes bras et mes jambes sont blancs et fins et on voit mes côtes – ma mère m’explique pour les méduses – elle me raconte et je l’écoute. Je me souviens de la lumière que ça faisait le soleil couchant sur les capots des voitures.
Un an après la mort de mon père – au restaurant – une pizzeria juste en face du collège où j’allais – c’était quelques mois avant qu’on déménage. On a pris chacun une pizza. C’est mon premier souvenir d’un repas en tête-à-tête avec elle. Je ne sais même pas s’il y en a eu d’autres. Quand on est entré dans le restaurant j’avais un peu honte à cause de la proximité du collège – mais on était samedi alors ça allait. Enfin quand même de savoir le collège tout à côté ça ne me rassurait pas beaucoup. Je n’aimais pas tellement ça le collège. Nous avons parlé de tas de trucs. A la fin du repas elle m’a annoncé qu’elle voulait me dire un truc important à propos de mon père. Ca m’a fait bizarre – un genre de boule à l’estomac – j’ai reposé ma cuillère et j’ai écouté. Je me souviens : je mangeais un tiramisu. Je n’aimais pas trop ça mais ça faisait bien – ça faisait adulte. Putain. C’était il y a cinq ans déjà. La vache. Cinq ans. C’est long. Je me reconnais à peine – c’est comme si ces souvenirs c’étaient pas vraiment les miens. C’est là qu’elle m’a dit qu’elle avait cessé d’aimer mon père un an ou deux avant sa mort. J’étais soufflé. Qu’elle me dise ça. Qu’elle ait attendu aussi longtemps pour me le dire. Qu’elle ose me le dire alors que ça ne me regardait pas du tout. Elle a continué. Moi je n’avais plus faim. Elle parlait d’une voix douce. Elle choisissait ses mots. Elle m’expliquait ça de la même manière que si elle voulait m’annoncer leur divorce prochain. J’étais sidéré – fasciné. Elle n’aimait plus mon père. Elle le détestait. Elle n’a pas employé ce mot – enfin je ne crois pas me souvenir qu’elle ait employé ce mot – mais c’était clair dans sa façon de me dire les choses : elle le détestait. Il y avait des trucs entre eux deux – elle refusait de me dire quoi. Elle insistait sur un point : il avait toujours été un très bon père pour moi et elle voulait que je respecte sa mémoire. Il avait toujours été un très bon père – oui mais comme mari et comme amoureux il ne valait pas un clou. C’était ça que j’étais supposé comprendre. Les gens. Leurs statuts et tout ça. Leurs ambiguités. Ils sont bien pour ceci et mauvais pour cela. Ton père était une ordure avec moi mais un mec bien avec toi. Débrouille. Même aujourd’hui j’ai du mal.
Je fouille dans l’armoire. J’ouvre les deux grandes portes. Les robes accrochées à des cintres. Les tee-shirts – les sweat-shirts – les pulls – pliés en quatre et rangés sur les étagères. Les deux petits tiroirs sous les portes. Pourquoi je fouille je me demande. Je ne sais pas. Ca me fait du bien de fouiller – c’est tout. Tiroir numéro un : les petites culottes – les strings – les bas – les collants. Je me sens un peu honteux – un peu embarrassé. Je plonge les mains là-dedans. La douceur des matières. Les couleurs sombres : bordeaux – noir – anthracite. Une guépière noire qui se termine par un porte-jarretelle. Une nuisette presque transparente. Je rougis. J’essaie de ne pas l’imaginer en train de porter ça. Je n’y arrive pas.
Tiroir numéro deux : une simple boite en carton – mon cœur s’accélère comme si je savais à l’avance. J’ouvre la boite. Un gode rose en forme de bite. Un vibro violet terminé par des ergots. Un gode en forme de galet. Un gode de la taille d’un batonnet de rouge à lèvres. Des boules de geisha. Je connais les boules de geisha j’ai déjà vu une meuf s’en mettre sur une vidéo sur internet. J’ai le cœur qui bat vite. Je me sens pas très bien – un peu honteux. Sous tout ça un CD vierge dans un boîtier en plastique. Je retourne le cd. Il est gravé presque en totalité. Je le remets dans son boîtier. Je jette le CD sur le lit. Je suis perplèxe. Je suis honteux.

Ma mère n’a jamais bossé – ça ne m’a jamais étonné – déjà du temps de papa – avant qu’il meure – elle ne bossait pas : c’est lui qui ramenait la thune. Lui il était ingénieur. On avait du pognon. Ensuite il y a eu l’assurance-vie – je crois que ça nous a fait tenir un bon moment. Peut-être un an ou deux. Après elle a fait de la voyance par téléphone – elle était bonne à ça. Des tas de gens l’appelait elle. Elle avait choisi un prénom nul pourtant : elle s’appelait Catherine pour les clients – Cathy pour ceux qui la connaissait bien. C’était toujours les mêmes histoires – des fois elle me racontait – c’était toujours des gens qui appelaient pour savoir si leur mec ou leur nana les trompait – y’avait plus de nanas que de mecs qui appelaient – en général des mères au foyer – et toujours des gens qui voulaient savoir si ils allaient retrouver du boulot. Aucune histoire pittoresque ni aucun maboule. Que des ringards bien normaux qui n’en voulaient qu’à l’amour ou au fric et souvent aux deux en même temps. Ma mère leur tirait les tarots par téléphone. Le mercredi je la voyais faire. Elle tirait vraiment des vraies carte et elle les baratinait. De toute façon les gens voulaient toujours entendre la même chose : des bonnes nouvelles enrobées de menaces un peu flippantes. Les gens se faisaient juste des films de seconde zone. Ce qu’ils voulaient c’étaient la certitude du happy-end mais en chier un petit peu avant d’y parvenir – histoire de donner de la valeur à leur bonheur j’imagine. Quelque chose comme ça. En tout cas ça marchait bien pour ma mère.




Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté samedi 12 Decembre 2009 à 10:52:25

ATTENTION :

pour une raison à la con et dépendante de la yaourtière qui me sert de boite crânienne, RIEN change de titre. désormais et jusqu'à la fin (j'espère), ce sera LA MAISON DES MORTS.



Je ferme la porte derrière moi. Je ferme à clé. Je descends les marches. Je ne vais pas vite. Mais ça n’est pas à cause du sac. Je me demande quel est le dernier geste que j’ai fait dans cette maison. J’ai pissé un peu avant d’enfiler mon manteau mais ça n’est pas ça. C’est quoi. Je suis resté un moment devant la porte. J’ai encore marché un peu dans les pièces. Ah oui. J’ai pris le bol encore plein de Chocapics et de lait – les Chocapics à moitié dissous faisaient une bouillie marron – et je l’ai mis dans l’évier. Habitude à la con. Mon dernier geste dans cet appartement.
Je remonte les quelques marches. Je laisse les clés sous notre paillasson. Il est bleu sombre. Par une bête coïncidence c’est le même que celui de nos voisins de palier. Je redescends les marches. Je sens le poids du sac sur mon épaule. Ca n’est pas désagréable. Ca veut dire quelque chose. Ca donne une impression de réalité. La pesanteur du réel. Rien à voir avec mon sac d’école ni avec la valise que prends pour les vacances chez mamie. Tiens si ça se trouve c’est chez elle que j’irais si je prévenais les flics. Rien à foutre. Ma décision est pris de toute façon.
J’ouvre la porte. Je sors de l’immeuble. Sensation de froid d’abord sur mes mains et puis juste après sur mon visage. Froid vif et clair. Ca fait du bien.
Je me retourne pour regarder la porte de l’immeuble se fermer. Je n’ai plus les clés. Sans les clés impossible d’entrer à moins de sonner chez un voisin et je ne le ferai pas.
La porte se ferme lentement à cause du ressort qui la retient. Je la regarde tout le long de son parcours. Ca prends plusieurs secondes. A chacune je peux remonter et ne pas être parti. A la toute fin le ressort se détend et elle se ferme d’un coup en produisant un claquement métallique.
Voilà. C’est fermé.
Par superstition ou je ne sais quoi j’actionne la poignée. Non. Ca ne s’ouvre pas. De là où je me trouve je discerne la porte de l’appartement. Je dois faire un effort pour la voir à cause de la lumière du soleil qui se reflète dans la porte vitrée de l’immeuble et la rend opaque.
Un dernier regard. Et puis je me détourne et je me casse.

Une émotion violente me traverse quand j’entre la clé dans la serrure de la chambre d’hôtel – la chambre trente-six. Je tourne. Déclic. J’ouvre. J’entre – l’émotion ne me lâche pas.
Je commence à comprendre – peut-être – ce qui passe par la tête de ma mère quand elle fugue.
J’ai un truc au ventre – une sensation – putain que je me sens vivant. Bordel de Dieu.
J’entre la tête baissée – à cause de l’effort de porter le sac – ça fait bien deux heures que je le porte non stop. Je me retourne pour fermer la porte. Léger claquement de la poignée. Exotique après des années à écouter un autre claquement. On peut pas la fermer à clé de l’intérieur. Il y a un verrou. Je le pousse. Je laisse tomber mon sac sur le sol. Je laisse tomber la clé à côté du sac.
La première chose que je remarque : les consignes se sécurité sur la porte. C’est une feuille de plastique souple. Elle est vissée dans la porte. La porte est bleu. La moquette sur le sol est marron clair. Presque beige.
Ensuite je me retourne et je regarde tout le reste. La chambre est de faibles dimensions. J’occupe un corridor bref. Sur le mur à ma droite : un tableau qui représente un bateau. Sur le mur à ma gauche : une porte – je l’ouvre : les toilettes le lavabo la cabine de douche. Je referme et j’avance. La chambre proprement dite est un rectangle. J’y débouche par le grand côté. Un lit à deux places occupe la surface principale. Il est de profil par rapport à moi. Sa tête part du mur qui est situé à ma droite. C’est un lit en bois blanc d’allure massive. Il est flanqué de part et d’autre de deux tablettes surmontées d’ampoules protégées par des globes. Sur la tablette de droite il y a un téléphone et une télécommande. Sous le téléphone il y a une feuille de papier protégée par une pochette plastique. Au-dessus de la tête il y a un tableau qui représente une mer démontée. Le mur en face de moi est percé d’une grande fenêtre carrée. La lumière y pénètre bien. A gauche de la fenêtre une armoire en bois blanc haute et étroite occupe l’angle. Son unique porte est ouverte. Sur le mur situé à ma gauche il y a une patère. Dans l’angle du mur gauche opposé à celui de l’armoire et presque au plafond il y a une petite télévision orientée vers le lit. Au plafond il y a une troisième ampoule elle aussi protégée par un globe. Les murs sont jaune très pale. Le plafond est blanc. Tout est propre. Ca sent le propre. La lumière est très belle.
Je m’allonge sur le lit.
Depuis le lit en regardant dehors je ne vois que le ciel. Le ciel tout blanc avec quelques effilochements blancs. Je ne vois pas le soleil. Je perçois juste son incandescence qui me force à plisser les yeux. Je reste un moment ainsi. Mes pensées vont et viennents. Elles progressent par à-coups et par associations d’idées. Je me concentre sur certaines que j’essaie de suivre mais je n’y arrive pas – une autre survient et je bondis dessus et je suis entraîné davantage que je n’entraîne quoique ce soit.
J’ai des inquiétudes pour l’avenir. Et en même temps ce sont des inquiétudes sans réelle substance – abstraite – en tout cas elles n’ont pas de prise sur mes émotions. Je perçois ce que tout cela a d’inquiétant mais je ne l’éprouve pas.
Allongé sur ce lit j’ai des ébauches d’avenirs – des rêveries – avec une fille qui me dépucèle – des gens qui m’apprennent des choses – je crois que ça va bien se passer.
La chambre d’hôtel – ce lit inconnu anonyme et confortable – cette vue que je ne connais pas encore et que je vais découvrir dans quelques minutes – le ciel – la lumière – tout ça se conjugue pour faire naître un sentiment d’allégresse.
Au bout de quelques minutes comme prévu j’en ai marre de rester sur le lit – et puis je sens que si je reste encore un peu plus longtemps je vais m’endormir – c’est le même genre d’abrutissement soudain quand on est confronté à une situation horrible ou impossible à assimiler – ton meilleur ami meurt sous tes yeux – ou alors tu apprends que tu perds tout – ta maison tout – et hop tu as un gros coup de pompe un gros coup de barre et tu dors. Je sais comment ça s’appelle ce truc ça s’appelle une fugue psychogénique – tu fuis dans le sommeil une réalité trop horrible et angoissante pour être appréhendée.
Pourtant moi c’est pas le cas c’est pas ça du tout.
Au contraire je suis bien je suis dans l’action et ma réalité n’est pas horrible du tout. Même si ma mère a disparu.
Je me lève du lit et je vais à la fenêtre.
Je vois la place Jean-Jaurès entourée de quatre cafés. Il y a le Jean-Jaurès le Mistral le Café riche et le Bon copain. Les terrasses sont sorties malgré le froid et malgré le froid il y a du monde attablé en terrasse. Au Café riche la terrasse est chauffée. Au Jean-Jaurès elle est protégée par des sorte de paravents en plastique transparents. Aux deux autres elle est laissée au vent mais il y a autant de monde partout. A part au Riche les gens gardent leurs manteau et boivent surtout des cafés et des chocolats. Il y a aussi du monde en salle mais de là où je me trouve je ne parviens pas à voir comment ils sont habillés ni ce qu’ils boivent – je distingue juste leurs silhouettes.
La place et les rues qui en rayonnent est pavée à l’ancienne. Les gens émergent d’une rue traversent la place d’un pas vif et disparaissent par une rue. C’est étrange de voir cette place que je connais et ces bistrots – j’ai bu des coups dans chacun d’eux – d’un point de vue totalement différent. Je me sens étranger. Je me sens comme un touriste dans ma propre ville. J’ai des visions d’autres villes – d’autres points de vue – d’autres hôtels où je séjournerais bientôt. Une femme d’une trentaine d’année qui porte une robe noire des bas noirs et des chaussures à talons traverse la place en poussant un landeau. Le landeau tressaute à cause de l’irrégularité des pavés. Ca me fait sourire et puis brusquement ça me rend triste. Je repense à ma mère – et à moi qui a un moment donné me suis trouvé dans un landeau poussé par elle. Ma mère a disparu. Je me rends compte enfin que – si – je suis dans une situation catastrophique. Bien sûr que non je n’arrive pas l’assimiler. Le coup de barre évidemment – et aussi ça : ce que je suis en train de faire : cette fuite à la con et vers où : vers nulle part. Une chambre d’hôtel. Et vers d’autres chambres d’hôtels ailleurs. L’ordinateur et le CD. Il faut qu’ils contiennent la solution. Je verrais ça. Pour l’instant non. Pour l’instant je n’ai pas envie – ou plutôt j’ai la trouille. J’ai envie de sortir. Je vais aller sur la place boire un coup en regardant d’en bas la fenêtre de ma chambre. Point de vue inverse. Pour voir. C’est con mais je m’en fous je vais le faire quand même.





Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté vendredi 18 Decembre 2009 à 13:53:59

Le serveur me demande ce que je veux prendre – un café – j’aurais préféré un demi mais il fait vraiment trop froid pour boire de la bière. Cinq mille Euros. Tout l’argent de mon compte épargne. L’argent du permis. De la fac. Tout cet avenir économisé par ma mère et qui n’arrivera pas. A supposer que je m’en tire à cinquante euros par jour pour dormir et bouffer – bon c’est une estimation large – ça fait environ cent jours. Ah merde. Trois mois. Pas plus. Putain de merde la vache. Il faut que je trouve des hôtels beaucoup moins cher et aussi que je fasse gaffe aux dépenses de bouffe. Bordel de merde. Je sors mon téléphone portable au moment où le serveur pose mon café avec la note. Un euro cinquante. OK. Je divise cinq mille par trois cent soixante cinq – puisque c’est ça l’idée : tenir un an avec ce fric. Ca donne treize euros par jour. La vache. Chiotte.
Je prends mon café sans me rendre compte qu’il est brûlant parce que j’ai les mains super froides et j’en bois une bonne gorgée – presque tout d’un coup en réalité – et aussitôt je ressens la brûlure dans la gorge et puis juste après sur la langue. Ma langue n’a plus aucune sensibilité – elle est comme recouverte d’un duvet – et dans mon gosier une boule douloureuse se forme au niveau de la pomme d’adam. C’est pas grave. La chaleur continue son trajet et ça fait du bien quand même. Je reste un moment avec ma tasse à la main – je suis perdu dans mes pensées – perdu dans les chiffres. La boule décroît un peu. Je termine le café d’une deuxième lampée. La brûlure est moins intense. La chaleur se répend dans tout mon corps. C’est agréable.
Juste pour rigoler je fais le calcul : soixante-six euros d’hôtel par jour et disons douze euros de bouffe par jour – l’équivalent de deux menus MacDo et dix euros de dépenses diverses : un coup à boire un ciné etc. Ca donne quatre-vingt douze euros par jour. Si je divise cinq mille par ça j’obtiens cinquante-quatre. La durée de ma survie.
Bordel de Dieu.
Je regarde ce chiffre – je suis fasciné. Je contemple aussi les chiffres après la virgule : trois quatre sept huit deux six et j’essaie de convertir ça en heures minutes secondes. environ huit heures et vingt cinq minutes. Je ris – enfin je ricane – à mon téléphone. Rien de drôle pourtant. Réflèxe de type seul peut-être. Le serveur rode. Regarde mon café vide – la soucoupe où je suis supposé payer – vide aussi. Il regarde ma degaine. Il se dit que j’ai pas l’air d’un clochard mais faudrait pas trop que je tarde. Ca se lit sur son visage. Je sors une pièce de deux euros que je pose dans la soucoupe. Il ne s’approche pas tout de suite. Il faut son petit tour. Ca n’est pas un chacal. Il empoche la pièce – « merci monsieur » - cherche dans la poche ventrale de son tablier de quoi me rendre la monnaie et sort du premier coup une pièce de cinquante centime qu’il dépose à la place de la mienne. Je la récupère et je me lève avant qu’il ait le temps de s’éloigner – « bonne journée monsieur » « au-revoir ». Je m’éloigne.
La chaleur du café ne dure pas longtemps. Il aurait peut-être mieux valu un thé ou un chocolat chaud.
Je repense aux flics – à tout ça. Au lycée. Je regarde l’heure à mon téléphone portable. Il est treize heures trente. Bientôt la reprise. Etonnant que personne n’ait appelé. Réflexe à la con : je balance mon téléphone dans une poubelle. Voilà. Comme ça personne ne m’appellera. Bonne chose de faire. Je marche dix mètres et puis je me traite de con – non mais pourquoi j’ai fait un truc aussi débile. Et pourquoi pas foutre le feu à tes papiers aussi espèce de connard – alors je reviens sur mes pas mais je change encore d’idée – je m’immobilise – j’ai pas envie de fouiller la poubelle pour récupérer mon téléphone – c’est nul – du coup je fais une dernière fois volte-face et je poursuis ma route. Tant pis pour mon téléphone et puis après tout c’est peut-être une bonne idée. Dans Ghost dog Forrest Whitaker dit que toute décision importante doit se prendre à l’instinct. Le temps de réflexion doit durer le temps de compter jusqu’à sept. J’aime bien ça – j’aime bien cette idée. Voilà. Je suis un samouraï. Enfin plutôt un ronin si on va par là. Un ronin dont la quête est de retrouver sa mère. Super. Je me prends pour un héros de manga à la con. Génial.
Mes pas m’ont emmené jusqu’au boulevard du Maréchal Juin. Je le remonte – je suis la ligne de tram jusqu’à la station Gambetta. Les restos qui entourent la place commencent à se vider. Fin du service de midi. Ceux qui mangent là ont des costards noirs ou bleu marine des cravates noires des chemises blanches ou bleu ciel et des pompes en cuir à bouts carrés ou pointus genre italien. Ils ont les cheveux courts et sont rasés de près. Quelques-uns ont des mallettes. Bon je m’en fous de ces cons-là je ne sais même pas pourquoi je les observe. Au centre de la place sous les arbres les derniers lycéens finissent leur sandwiche ou leur clope. C’est marrant je pense à eux comme à des gens différents de moi et pourtant c’est ce que je suis – un lycéen. Un lycéen un fugue même. C’est bizarre. J’ai pas envie de penser à ça. Je ne suis pas – plus – comme eux. Je préfère lever les yeux. Le vent n’est pas très fort mais fait quand même osciller les branches des arbres. Il y a un piaf sur une des branches. Je l’observe pendant une seconde ou deux et il s’envole en poussant une petite trille – comme s’il se savait l’objet de mon attention et qu’il n’aimait pas ça. Une vieille qui tire un cabas me bouscule. Un instant après un vélo me dépasse en faisait tinter son klaxon. C’est une femme de quarante ans qui le conduit. Je suis sur le trottoir au niveau d’un passage pour piétons. Je me décale. Ca me rapproche de la terrasse de la Brasserie Gambetta. Terrasse chauffée là aussi. Une moitié de la terrasse est destinée au repas de midi. Elle est bientôt vide. Les serveurs sont en train de dresser les tables en table pour boire. L’autre moitié est déjà prête à accueillir les buveurs. Elle se remplit peu à peu. Sur le trottoir la circulation des passants devient plus dense. Le ciel devient moins lumineux. Je me dis pourquoi pas – je m’intalle à une table. Je n’ai plus aussi froid que tout à l’heure. Le temps que le serveur arrive je mets dans un coin de ma mémoire le nom et l’adresse de mon hôtel – je devrais pas oublier mais on sait jamais. J’aurais pas l’air con tiens.
Le serveur arrive – « bonjour monsieur » - il est habillé en loufiat à l’ancienne avec le costume noir et blanc et le plateau rond. « bonjour – un demi s’il vous plaît ». Il me lance un sourire alors que ses yeux pensent à autre chose et va chercher ma commande.
En attendant je regarde les gens.




Konsstrukt



RIEN - roman à suvire - diffusion hebdomadaire
Message posté dimanche 27 Decembre 2009 à 15:33:43

à partir du 15 janvier 2010, une nouvelle revue paraîtra, qui s’appellera ANGOISSE et contiendra du texte, des dessins, de la musique, de la vidéo. par conséquent, la suite de la maison des morts ne sera plus disponible que là-dedans. donc, à partir de cette semaine, pas de nouvel épisode du roman.

dans le numéro un, vous trouverez thomas vinau, vincent vuong, laurent chambert, cindy cénobyte, baptiste duval, patrice dantard, jean-marc renault, etc.


je vous donne rendez-vous le 15 janvier pour découvrir le sommaire du premier numéro et le télécharger gratos.


***





Je marche le long d’une avenue large et moche. Un abribus – je m’y assoie. L’air frais qui détaille mon visage. Une petite vieille discute avec une autre petite vieille. Toutes les deux ont des fichus sur la tête et des collants marrons opaques. L’une des deux a un cabas à roulette en toile à motif écossais – trois roulettes de chaque côté – disposées en triangle – c’est sûrement pour franchir les marches je me dis.
Je reprends conscience du froid. Le bus arrive. Les deux vieilles montent dedans. Le bus repart. La fébrilité qui m’animait depuis une demi-heure me quitte. Je suppose que je ne suis plus excité par la bière. Putain je ne tiens pas l’alcool. Je ferais vraiment un clochard bien merdique. Cette pensée me fait sourire. J’ai trop froid pour rester assis. Je me lève. Je me remets en mouvement. Je pense à Nietzsche sans raison et puis je me demande pourquoi je pense à Nietzsche en marchant le long de ce boulevard anonyme bordé d’immeubles bourgeois avec des plaques de dentistes avocats etc. sur les portes et je me souviens de cette citation qu’on a étudié la semaine dernière en philo cette citation où il disait en gros qu’aucune pensée n’est valable si elle ne provient pas d’un corps en mouvement et là-dessus le prof nous avait expliqué que Nietzsche réfléchissait à ses problèmes bien compliqués en se baladant dans les bois – tiens un peu comme je fais moi finalement – comme quoi il avait raison Nietzsche – je repense à mon bouquin de philo et je suis bien content de l’avoir emporté – je pense à mon devoir que je devais rendre – une dissert sur l’imagination et la raison – et je pense au roman que ma mère était en train de lire avant de disparaître. Je repense à la page cornée et j’ai envie de pleurer. Je pense aux devoirs que je ne ferai plus au réveil qui ne sonnera plus pour que j’aille à l’école je repense à ma mère avec qui je ne jouerai plus jamais aux échecs et j’ai envie de pleurer.

Je me remets à marcher. J’ai envie de pisser. Ca doit être le froid ou alors la bière et le café ou peut-être le mélange des deux. Je dois être assez loin de l’hôtel maintenant – je suis peut-être de l’autre côté de la ville – tout est plus spacieux plus propre plus riche – je ne sais pas trop où je me trouve – je marche encore – l’envie de pisser et le froid deviennent obsédants – je vois un panneau qui indique la gare et c’est ma direction – intéressant je me dis – et si j’allais à la gare je me dis – prendre un billet et se tirer – se tirer demain matin – sans savoir où – bah autant aller à Paris – ça sera un bon point de départ – mais si dans l’ordi – putain d’envie de pisser – si dans l’ordi il y a un truc – un indice – qui me pousse à Marseille – bah – tant pis – j’aperçois une pissotière – c’est une pissotière à l’ancienne – en brique rouge. Je me demande ce qu’elle fout là sur une place vide – la place est entourée d’arbre sans feuille et couverte de terre brune. Avec le vent ça fait des petits volutes de poussières. Les dernières feuilles mortes qui volètent au sol. Des piafs. Des pigeons. Un boulodrome désert. Des bancs inoccupés. J’entre dans la pissotières. Trois latrines verticales et une porte ouverte qui donne sur des chiottes classiques. L’odeur acide de la pisse prend à la gorge malgré le froid. Une puissante odeur d’égoût provient des chiottes classiques. Je jette un œil : il y a une flaque d’eau sale et des traces de chaussures qui forment une piste de plus en plus effacée. Le sol c’est du carrelage – des petits carreaux de cinq centimètres de côté – certains carreaux sont blanc sale et d’autres bleu terne. Je défais ma braguette en regardant les murs. Je sors ma bite. Il y a pas mal de graffitis de cul inscrits au marqueur. Des petits annonces pédé ou hétéro. Des numéros de téléphone. Quelques messages racistes aussi. Ma bite est toute frippée toute ratatinée – La pisse met un moment à arriver mais quand elle y est c’est pour de bon. Le jet est dru. Il sent un peu le café et surtout la pisse. De la vapeur blanche s’échappe. Je termine de pisser. Je sors de là. Je me sens beaucoup mieux – plus détendu. Deux clochards ont pris place sur un des bancs de la place. Ca rend l’endroit encore plus déprimant. C’est deux vieux – ils doivent avoir la cinquantaine – des barbes grises mal taillées – des bonnets – pas mal de couches de vêtements qui me semblent crados même à cette distance. Ils boivent tous les deux une bière en boite de cinquante centilitres. Je les regarde un court moment. Ils ne font pas attention à moi. Ils sont pris par leur conversation. A les voir là en train de parler on croirait qu’ils sont là depuis des heures. Je regarde plus loin – au delà de la place – il y a un autre boulevard et de l’autre côté du boulevard une entreprise de pompes funêbres – je repense à ma mère.

Je marche vingt minutes le long du boulevard. Il est long droit et chiant. Bordé de toujours les mêmes immeubles. Régulièrement des plaques qui annoncent un avocat – un huissier – un psychiatre – etc. Je me demande quelle heure il est. Je plonge la main dans la poche de mon manteau et puis je me traite de con – je cherche des yeux un horodateur – j’en vois un à quelques mètres – il est seize heures quarante-deux. Déjà. Je n’ai toujours pas faim.
Le temps que j’arrive à la gare la circulation s’est un peu intensifiée. Au bout du boulevard il y a une poste – la vitrine est protégée par un rideau de fer – des travaux mais pas d’ouvrier – juste les machines et les barrières de protections – des sex-shops et des bars à hôtesses.
Mon cœur se met à battre plus vite à cause de la présence de la gare. Le boulevard débouche sur un croisement. Je prends sur la droite pour contourner d’autres travaux. Je passe devant plusieurs brasseries. Les terrasses ne sont pas chauffées. Il y a des gens assis – surtout des gens seuls avec des gros sacs de voyage – je pense au mien qui est dans la chambre d’hôtel et que je n’ai même pas déballé. Il y a un groupe de zonards avec des chiens assis contre le rideau de fer d’une brasserie fermée. Sur le rideau de fer il y a des tags. Il y a aussi une affiche « A VENDRE » avec le nom d’une agence et un numéro de téléphone – les couleurs sont palies par le temps. Un des zonards me demande si j’ai de l’argent pour lui. Je réponds non – il me demande si j’ai une cigarette – je réponds que je ne fume pas. Il maugrée pas grave et retourne avec les autres. Ils boivent la même marque de bière que les deux vieux clochards de tout à l’heure. Je ne distingue pas le nom mais les couleurs sont les mêmes. Je traverse la rue et puis la voie de tram. Sur le parvis de la gare il y a des fumeurs. J’entre dans la gare. La chaleur et le brouhaha contrastent violemment avec le silence gelé de la rue.

Je cherche un distributeur de billets. Je retire la plus grosse somme possible – cinq cent euros – voilà. Ce geste me plonge enfin dans la réalité de ce que je m’apprête à faire. Déchiffrer les indices – s’il y en a – laissés par ma mère. Partir à Paris. Tout quitter. La chercher. Tout plaquer – changer de vie. Sur une décision prise en dix secondes. Non en sept. Je souris. Je plie les billets et je les range dans mon portefeuille et puis je vais faire la queue. C’est long. Mes pensées errent. Je pense à ma mère mais d’une façon différente. Je ne suis plus aussi angoissé ni aussi triste – même si tout ça subsiste comme une sous-couche – une armature qui soutient tout le reste : de l’excitation – du stress – du courage – de la curiosité. Je me sens plutôt bien. Je m’imagine déjà dans le train pour Paris. La tête pleine de ce que j’aurais découvert dans l’ordinateur et sur le CD. La file avance petit à petit. Vraiment pas vite. Pas beaucoup de guichet. Toujours le brouaha. Les plafonds très hauts amplifient tout. Donnent un écho terrible au moindre éclat. La file avance lentement – rythmée par les annonces des trains – les TER – les TGV – les Téoz – le Corails intercité. J’avance pas à pas. Je n’ai plus la trouille de ce que je vais découvrir – même si c’est bizarre – on ne disparaît pas pour aller jouer au scrabble ça c’est sûr – c’est forcément des trucs bizarres ou tordus ou violents enfin en tout cas c’est forcément des trucs qui ne vont pas me plaire – je n’ai pas peur. L’appréhension m’a quitté. Je repense aux clodos et aux zonards. Sans raison.
Mon tour finit par arriver. Je demande un billet pour Paris – le type demande aller simple – oui – pour quand – aujourd’hui ou demain matin très tôt mais le billet le moins cher possible – vous avez moins de vingt-cinq ans ? – oui – la carte – non – je mens en disant ça – je ne veux juste pas être repéré – le mec cherche – il me demande à quelle heure je veux être à Paris – n’importe quelle heure je m’en fiche tant que c’est demain – il continue à chercher – il me dit qu’il a un billet pour vingt-neuf euros qui part ce soir à minuit quinze arrivée à Paris six heures trente-sept – ça me va très bien – supplément couchette – non c’est pas la peine – siège inclinable alors – voilà – vous réglez comment – en espèces. Je tends un billet de cinquante euros – il me rend la monnaie et mon billet. Je dis au revoir il ne me répond pas. En quittant la gare je regarde mon billet. Le numéro de train le numéro de place. Ca me serre le cœur. Je ne suis pas certain de ce que j’éprouve.

J’entre dans MacDo et j’ai encore mon billet à la main. Pareil qu’aux brasseries. Les tables occupées par des gens pressés qui ont calés leurs gros sacs comme ils peuvent. De nouveau je pense à mon gros sac à moi et à ma chambre d’hôtel et qu’il va falloir aller le chercher – en taxi peut-être. Il y a la queue ici aussi. Je regarde mon billet – je regarde le nombre de kilomètres qui me séparent de Paris. Mon tour arrive.






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