Jean-Claude Claeys

Le serial Killer : La nouvelle figure de polar

Par l a

1853
Lectures depuis
Le lundi 7 Aout 2007

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Un nouveau personnage est apparu depuis quelque temps dans le polar : le Serial Killer. Dater précisément son entrée en scène semble impossible, mais on peut en repérer la trace en 1974 sous les traits de Lester Ballard puis en 1997 sous ceux du flamboyant golden boy Patrick Bateman.
Aujourd'hui, cette figure a envahi le roman policier, à tel point qu'elle semble en être l'expression de sa modernité.

Avant de tenter une réponse à cette question, il convient d'en délimiter le cadre.
Certes, ce personnage reflète la sordide réalité et ses actes s’inspirent des faits sanglants qui marquent l’histoire criminelle mais à la manière de l'espion qui peuplait les publications populaires voici quelques décennies. Disons, pour faire vite, que le Serial Killer de Thriller est au tueur en série ce que James Bond est à l'agent secret... Une créature de fiction, et c'est d'elle et d'elle seule dont il est question ici.

Serait-ce une question de mental ?

Dans « Un enfant de Dieu », Cormac McCarthy dresse le portrait d'un tueur compulsif et nécrophile, ermite illettré qui entrepose ses victimes dans des grottes. James Patterson avec « Et tombent les filles » met en scène un duo d’individus qu’unit une passion : l'un kidnappe des filles pour se constituer un harem, pendant que l'autre les massacre sauvagement. Patrick Bateman, le jeune et riche héros de « Américan psycho », se révèle être un tueur compulsif…
Une évidence s'impose, au premier abord : la folie, sous ses formes les plus variées, est l'élément constitutif du Serial Killer de Thriller . Qu'il soit en quête de peau humaine (Le silence des agneaux - Thomas Harris), de voix (Vox – Dominique Sylvain) ou de têtes (La Reine Des Cerveaux - Thae Dorm), son esprit est un monstre de chaos.
La nouveauté de ce personnage résiderait-elle dans ce désordre cérébral ?
Agatha Christie, l'une des reines du polar classique, a toujours considéré la folie comme le pivot autour duquel gravite l'activité criminelle.
« Agatha Christie ne s'est jamais livrée à l'analyse sociologique des motifs de ses meurtriers, pour elle, une nature criminelle ne pouvait s'expliquer que par la folie, qu'elle considérait au demeurant comme une erreur génétique. « Une déformatian des cellules grises peut parfaitement s'accompagner d'un visage de madone. » » Laure Adler & Stefan Bollmann dans Les femmes qui écrivent vivent dangereusement.
Dans le roman policier classique, le meurtre est clairement défini comme la défaite de la raison. Sous le poids de la passion (cupidité, jalousie, haine, amour.. . ) les barrières morales cèdent et le meurtrier commet son ignoble forfait. II s'ensuit un trouble social auquel le détective doit mettre un terme.
Le schéma est des plus simples : la folie d'un homme (ou d'une femme) entraîne un trouble social; le détective rétablit l'ordre social en établissant la preuve formelle du trouble mental.
En quoi le Serial Killer de Thriller déroge-t-il à ce schéma ? Dans les deux cas, la cause est mentale, la conséquence est sociale. Et la réciproque reste inenvisageable.

Serait-ce une question de nombre ?

« Le «qui» et le «pourquoi» ne pouvant plus, depuis longtemps, réserver de grandes surprises au lecteur averti, le «comment» reste la seule question qui possède un véritable pouvoir d'envoûtement " P.Boileau Avant propos à chambre closes 1961
« Le Dragon rouge » a décimé deux familles entières. Dans « Le guerrier solitaire » meurent tour à tour une jeune fille, un ancien ministre lubrique, un marchand d'art, un truand... quant à Paul Konig, médecin-chef de l'Institut médico-légal de New York, il est incapable de dénombrer les victimes que la fleuve a mis à jour lors d'une crue.
Le « qui », le « pourquoi » et le « comment », quarante ans plus tard, sans être épuisés, ont été explorés plus que de raison, il ne resterait donc plus que le « combien »... de bras, de jambes, de pieds...
Mais est-on certain que sous cette apparente profusion ne se cache pas son contraire?
« Dans coeur solitaire » de John Harvey, les victimes sont des femmes seules, dans a « Déjà dead » ce sont des jeunes femmes et des adolescents dans « L'aliéniste ». Dans « Le Chant Des Sirènes », deVal Mcdermid, le tueur est surnommé Homo etc...
A quelques rares exceptions, le Serial Killer de Thriller ne tue pas des blondes, des adolescents, des homosexuels, il tue la blonde, l'adolescence, l'homosexualité... sous ces multiples manifestations, il extermine le genre.
Force est de constater que sous l'apparente nouveauté du nombre, se dissimule le plus grand classicisme:
" Il ne doit y avoir, dans un roman policier, qu'un seul coupable, sans égard au nombre d'assassinats commis (..). Toute l'indignation dit lecteur doit pouvoir se concentrer sur une seule âme noire " SS Van Dine 1928

Serait-ce une question de profilage ?

Loin de la figure de modernité, le serial killer de Thriller se révèle n'être que la résurrection du tueur classique.
Dans ces conditions, qu'en est-il du héros positif qui, la plupart du temps, l'accompagne? Temperance Brennan est anthropologiste judiciaire (Déjà Dea - Kathy Reichs), John Schuyler Moore est chroniqueur criminel, quant à Laszlo Kreizler il est aliéniste, spécialiste des maladies mentales (L'aliéniste - Caleb Carr). Dans Nécropolis Paul Konig est le médecin-chef de l'Institut médico-légal...
Tantôt médecin, psychiatre, parfois journaliste ou policier marginal, le profiler de Thriller n'existe qu'en référence au tueur, ce qui ne le différencie pas du détective amateur originel.
« Le détective est le fils du meurtrier, Oedipe, non seulement parce qu'il résout une énigme, mais aussi parce qu'il tue celui à qui il doit son titre, celui sans lequel il n'existerait pas comme tel (sans crimes, sans crimes obscurs, comment apparaîtrait-il ?) ". L'emploi du temps, Butor
Certes cet esprit brillant, capable de toutes les déductions ne débarque plus sur les lieux du crime avec à la main, une loupe. Certes, il ne se glisse plus sous les lits et ne déchiffre plus les palimpsestes poussiéreux. Il analyse la scène du crime ; grâce à la lumière bleue ou rouge, il observe des contrastes sur les surfaces que le sang a souillées et photographie, sous un éclairage ultra-violet les murs maculés d’hémoglobine.
La loupe a été reléguée au rayon de la philatélie et les dessous de lits au vaudeville. La police est scientifique et le profiler suit des séances de psychanalyse de cinq à sept. Partant de l’analyse concrète du mode opératoire, il dresse le portrait-robot du tueur puis se glisser dans sa peau, adopte sa façon de voir, de penser… Et le couple tueur-détective fusionne jusqu'à l'unicité : les phantasmes de l’un deviennent ceux de l’autre ; le détective devient psychopathe et le psychopathe détective. Dr Hannibal Lecter ne joue-t-il pas, du fond de son cachot, au détective amateur et le brillant expert scientifique du service médico-légal de la police de Miami, Dexter Morgan, n'est-il pas un psychopathe?

Retour vers la barbarie

Ni le serial killer de Thriller , ni son double le profiler de Thriller ne constituent des figures nouvelles du roman policier. Ils ne sont, de fait, que les personnages primitifs du genre, à ceci près que leurs actes sont marqués du sceau de la barbarie, à l'image du capital, friand de profits.
Pendant que la littérature policière se réorganise autour de la bestialité, le capital s'affuble du nom de mondialisation ou de libéralisme et renoue avec les formes primitives de l'exploitation.
Aux alentours de 1860 Karl Marx citait, dans le livre 1 du Capital, des dizaines de témoignages sur les conditions de vie des ouvriers :
«Travailler à mort, tel est l'ordre du jour, non seulement dans le magasin des modistes, mais encore dans n'importe quel métier. Prenons pour exemple le forgeron. (…). A Marylebone (un des plus grands quartiers de Londres), les forgerons meurent dans la proportion de trente et un sur mille annuellement, chiffre qui dépasse de onze la moyenne de mortalité des adultes en Angleterre. Cette occupation, un art presque instinctif de l'humanité, devient par la simple exagération du travail, destructive de l'homme. (…). On le force à frapper tant de coups de plus, à faire un si grand nombre de pas en plus, à respirer tant de fois davantage, et le tout pris ensemble, à augmenter d'un quart sa dépense de vie quotidienne. (…) pour une période limitée il accomplit un quart de plus de travail et meurt à trente-sept ans au lieu de cinquante» Dr Richardson, cité dans Le Capital Livre 1, III section: la production de la plus-value absolue
Un témoignage vieux de 150 ans... Mais ne décrit-il pas le quotidien d'une grande partie de l'humanité?
Un peu plus loin Karl Marx cite M. E. F. Sanderson, de la raison sociale Sanderson, Bros et Cie, fabrication d'acier, laminage et forge à Attercliffe :
« L'interdiction du travail de nuit pour les garçons au-dessous de dix-huit ans ferait naître de grandes difficultés. La principale proviendrait de l'augmentation de frais qu'entraînerait nécessairement le remplacement des enfants par des hommes. A combien ces frais se monteraient-ils ? Je ne puis le dire; mais vraisemblablement ils ne s'élèveraient pas assez haut pour que le fabricant pût élever le prix de l'acier, et conséquemment toute la perte retomberait sur lui, attendu que les hommes (quel manque de dévouement) refuseraient naturellement de la subir »
Voilà qui éclaire, d'un jour ancien, les dessous de la mondialisation. Pour passer outre les lois sociales et le manque de dévouement des hommes, le capital se délocalise, et le monde devient son terrain de jeu... le monde ni suffit pas à l'expression de sa barbarie

Au cœur de la barbarie

" L'histoire du roman policier est une histoire sociale, car elle apparaît comme inextricablement liée à l'histoire de la société bourgeoise - voire de !a production marchande - et. surdéterminé par elle " Ernest Mandel
Mais l'essentiel du lien entre le serial killer de Thriller et l'histoire de la société bourgeoise n'est probablement pas dans cette coïncidence qui voit, d'un même mouvement, le capital en revenir à ses formes les plus sauvages et réapparaître le tueur classique sous des oripeaux de l'animalité.
L'élément central ne se niche-t-il pas au cœur même de la société bourgeoise ?
Que fait 1e serial killer de Thriller ? Le serial killer de Thriller .
Que fait le capital? Du capital.
L'un comme l'autre, ne trouvent de justifications qu'en eux-mêmes et leur activité est la condition de leur existence. Que serait le capital s'il ne se reproduisait pas? Que serait un Serial Killer de Thriller s'il ne tuait pas ?
«Acheter pour vendre, ou mieux, acheter pour vendre plus cher,(..) la forme A M A' est réduite à ses deux extrêmes sans terme moyen ; elle se résume, en style lapidaire, en A -A ', argent qui vaut plus d'argent, valeur qui est plus grande qu'elle-même. »
Ce que Karl Marx nomme « la formule générale du capital, tel qu'il se montre dans la circulation » n'est elle pas très précisément la « formule » du Serial Killer tel qu'il se montre dans les Thrillers ? La marchandise, métamorphose centrale du capital, n'est qu'un passage obligé vers son accumulation, condition de son existence.
Le meurtre, phase centrale de l'activité du serial killer de Thriller, n'est-il pas le passage obligé vers son existence? La route vers la puissance? Assassiner pour devenir un assassin encore plus grand, plus puissant, n'est-ce pas la motivation qui guide le Serial Killer de Thriller ?
Tel le capital spéculatif, et autres revenus boursiers, qui pense s'être débarrassé de la marchandise et s'imagine « argent qui vaut plus d'argent », le Serial Killer de Thriller se défait du meurtre. Paradoxalement, il ne tue pas des individus mais, à grands renforts de références freudiennes, bibliques ou lacaniennes, à coups de poésies hellénistes, aux couleurs de Tiziano Vecellio, il transforme ses meurtres en oeuvres d'art et ainsi évacue la mort en n’assassinant que le genre.

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