Jean-Claude Claeys

Docteur House : Intégration et désintégration sociale

Par l a

1913
Lectures depuis
Le mardi 14 Aout 2008

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« La fonction d'intégration sociale (du roman policier) a décliné pour se transformer, de fait, en une fonction de désintégration du respect que le lecteur pouvait avoir pour cette société. Objectivement, il a contribué à ce que des millions de gens s'interrogent sur les valeurs bourgeoises fondamentales. » Ernest Mandel
Le roman policier aurait donc cette double et contradictoire fonction, d’intégration et de désintégration sociale. Il véhiculerait simultanément des valeurs de soumission à l’ordre bourgeois et des éléments de subversion à ce même ordre.
Mais qu’en est-il avec les séries télé?


Docteur House

« Docteur House » est une série médicale qui se déroule au CHU de Princeton et met en scène une équipe de médecins dirigée par un personnage arrogant, cynique et asocial (1) : Le Dr Gregory House.
Bien sûr, cette série n’échappe pas au genre et il nous est donné à voir, d’un épisode à l’autre, le même scénario : un patient est hospitalisé dans un état grave (ou qui va le devenir), le docteur House et son équipe vont diagnostiquer la maladie pour, en fin d’épisode, sauver (ou perdre) le malade. Ce n’est donc pas dans ce scénario éternel et récurrent qu’il faut chercher un lien avec le polar.
Pourtant Docteur House constitue le stade le plus pur du polar classique.
Certes, la victime n’est pas encore morte et l’enquête ne s’organise pas autour d’un cadavre, mais l’assassin est bien présent : il répond au nom générique de maladie. L’enjeu de chaque épisode consiste à le démasquer et pour cela le docteur House revêt l’habit du détective, de l’esprit brillant aux prises avec le mal.
Véritable Rouletabille de la médecine, Sherlock Holmes (2) à l’ère de la police scientifique, il multiplie les examens, échafaude des hypothèses, réunit ses collaborateurs autour d’un tableau blanc -afin de les examiner une par une- et n’hésite pas à les envoyer au domicile de la future victime pour recueillir d’autres indices.
Mais le docteur House n’est pas seulement la transposition du polar classique, il est aussi l’aboutissement du genre.
Dans le polar, la victime n’existe qu’en tant que cadavre, qu’objet résiduel d’une vie passée à trépas. Et c’est autour de ce cadavre que l’intrigue se déroule. De fait le corps de la victime n’est qu’un objet. Un objet que l’on photographie, examine, autopsie…
Il en va de même avec le docteur House, à ceci prêt que la victime est encore vivante et que c’est donc un corps vivant, un être humain qui devient un objet. Un objet que l’on examine, analyse, opère…


Du vivant à l’objet : le principe de réalité.

Cette chosification non plus du cadavre (comme il est de coutume dans le polar) mais du vivant n’est pas une invention de scénaristes particulièrement cyniques, elle n’est que la transcription fictionnelle du réel.
Considérer l’humain comme un objet ne constitue pas une nouveauté.
Ils sont légion les généraux qui considèrent les fantassins comme de simples soldats de plomb et les civils comme des dégâts collatéraux… Et l’assimilation des travailleurs à de la graisse qui asphyxie le système de production ne date pas d’un certain ministre de l’éducation (3).
Mais aujourd’hui ce phénomène s’étend à tous ses secteurs d’activités : l’école, le loisir, la santé etc. Et plus crûment à un instant particulier de la vie : la retraite, moment où l’humain sort du système de production, devient improductif et passe donc, dans certains pays dont la France, à la charge de la collectivité.
« Le taux de dépendance des personnes âgées - le rapport entre les personnes de 65 ans et plus et celles âgées de 20 à 64 ans - passera de 25 % actuellement à 50 % en 2050. Autrement dit, il y aura davantage de personnes âgées, mais moins de personnes d’âge actif pour les prendre en charge financièrement. (…) s’il n’y a pas de réforme aujourd’hui, ce sont nos enfants et nos petits-enfants qui seront mis à contribution demain et après-demain(…) Actuellement, l’âge officiel du départ à la retraite est de 60 ans, niveau parmi les plus faibles de la zone OCDE, alors même que la France a l’une des espérances de vie les plus élevées parmi les pays de l’OCDE »(4)
Nulle part, il n’est question d’êtres humains, avec leur espoir, leur fatigue, leur projet, leur peine, leur souffrance, leur droit au repos… juste de pourcentages, de bilans de charges, de soustractions… A tel point que la seule solution envisagée s’articule autour de la réduction de la durée de la retraite : Retraités, 37,5 ans de cotisations serait possible si vous ne viviez pas si longtemps. Mais comme vous ne vous décidez pas à mourir se sera 40ans… 41 ans, 45ans… Qu’importe, pourvu que vous ne profitiez pas plus de 5 ans ou 10 ans de votre retraite! Qu’importe pourvu que vous ne demeuriez pas à la charge de la société indéfiniment!.
Tel est fondamentalement le discours qui est tenu, discours qui ne devient moralement acceptable que si l'on assimile les humains à des objets dont il faut réduire les coûts de stockage (5).


Le retour du vivant : le principe d’utopie

L’idée que semble sous-tendre une série comme le « Docteur House » entrerait donc en résonnance avec l’idéologie dans laquelle baigne la société. Partant de là, cette série, comme bien d’autres, aurait pour conséquence de consolider l’idée que l’être humain est un objet.
Pourtant les choses ne sont pas aussi simples et une multitude de détails viennent infirmer cette hypothèse. Le premier d’entre eux est tout entier contenu dans la personnalité du docteur, sorte d’anarchiste du caducée, qui déclare, à qui veut l’entendre d’épisode en épisode, qu’il refuse de voir ses patients car s’il les voyait il arrêterait de s’en foutre. Comme si pour lui, le malade devait rester un objet, un objet à qui il donnerait vie.
Mais l’élément essentiel est ailleurs, il se niche au cœur même de la fiction : lorsqu’un malade arrive à l’hôpital, il y a toujours un lit de libre, sans que jamais se pose le problème du coût; l’équipe médicale pratique sur le patient une multitude d’examens, sans que jamais se pose le problème du coût. En résumé, aucune politique de rationalisation hospitalière ne semble frapper le CHU.
Dans un même mouvement, cette série, en réduisant le vivant à un objet, s’inscrit pleinement dans l’idéologie dominante tout en rompant radicalement avec elle, puisqu’elle nous donne à voir ce que pourrait être un système médical qui mettrait l’humain au cœur de ses préoccupations.

Intégration d’une part, désintégration d’autre part, tel semble bien être le lot des séries télé, ou tout du moins du Docteur House.



(1)D’après wikipedia la chaîne qui diffuse cette série aurait censuré certains épisodes ou passages
(2)Certains critiques ont fait remarquer qu’au couple Holmes - Watson correspond ici le couple House - Wilson. Et qu’à solution à 7% le docteur House préfère la Vicodine
(3)Les économistes parlent aussi de variable d’ajustement.
(4)Martine Durand Direction de l'emploi, du travail et des affaires sociales sur www.observateurocde.org
(5)Par chance, la solution adoptée est l’allongement de la durée de cotisation et non pas…

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