Jean-Claude Claeys

Banlieue

Par l a

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Le vendredi 15 Juillet 2006

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Ce qu'ils en pensent

[Abel Barbara][Laurence Biberfeld][Xavier-marie Bonnot][Michel Embareck][Viviane Janouin-benanti][Gérard Delteil][André Marois][Patrick Eris][Joachim Sebastiano Valdez][Francis Mizio][Dominique Sylvain][Claude Mesplède]



Abel Barbara

Il est bien évident que je me tiens au courant des évènements qui secouent la France, mais il faut vous dire que je vis en Belgique, et que je suis donc moins au courant du système politique français et des conditions de vie auxquelles de nombreuses personnes sont confrontées. Néanmoins, il est un fait qui me frappe depuis longtemps dans le fonctionnement de la société telle qu'elle existe aujourd'hui en France. On parle beaucoup de ghetto et je pense que c'est une des raisons qui conduit aujourd'hui les jeunes des banlieues à se révolter: lorsqu'on regroupe les gens suivant leur condition sociale ou leur appartenance ethnique, on ne leur donne pas beaucoup de chances d'avoir accès à la diversité de ce que la société propose. Ces enfants-là, ceux qu'on appelle les gosses des banlieues, sont élevés avec pour seul modèle le chômage, la débrouille et souvent, à terme, la délinquance. Ils "marinent dans leur jus". Pas vraiment très efficace pour éveiller la curiosité, l'envie, l'espoir, le courage, le désir et, tout bêtement, le devoir d’être heureux. Une des causes, à mon avis, de cette "ghettoïsation" vient du fait qu'en France, contrairement à la Belgique par exemple, les parents sont obligés d'inscrire leurs enfants dans l'école du quartier, à moins bien sûr d'avoir les moyens de supporter les frais d'une école privée, ce qui n'est pas donné à tout le monde - loin de là. Ce qui fait que les gens choisissent le lieu de leur domicile en fonction des écoles qui existent à proximité. Je vis moi-même dans un quartier à forte concentration d'émigrés: à un bout de ma rue, il y a pas mal de portugais; au milieu, nous croisons beaucoup d'espagnols et à l'autre bout, ce sont plutôt des marocains. Et, dispersés parmi tous ces gens, quelques belges vivent là, en bonne entente avec leurs voisins et, je dois dire, en sécurité. Mon fils va dans une école communale (qui correspond aux écoles municipales françaises), une école que nous avons choisie, son papa et moi, après en avoir visité plusieurs et qui, sans être éloignée de notre domicile, n'est pas non plus l'école la plus proche. Dans cette école sont inscrits pas mal de petits étrangers, de toutes les couleurs: comme mon fils le dit lui-même (il a 5 ans), il y a des bruns, des noirs, des jaunes, et nous, nous sommes des roses. A les observer jouer ensemble, il ne me semble pas qu'il y ait plus de problèmes que dans les écoles privées et de "couleurs unies". Je sais que certains de ces gamins vivent dans des quartiers dits "mal famés", dans des appartements de 50 mètres carrés avec père, mère, frères et sœurs en grand nombre, grands-parents etc. Néanmoins, à l'école, ils ont droit à un espace de vie convenable, des instituteurs qui leur apprennent à lire, écrire, jouer, réfléchir, vivre avec les autres; et aussi des copains qui vivent différemment (ça marche d'ailleurs dans les deux sens). Je ne dis pas que la solution est là, je pense juste que ces gamins, même s'ils sont issus d'un milieu modeste, même si les parents sont au chômage, et même si le grand frère a " mal tourné", ces gamins ont le choix. Avoir le choix ! C'est peut-être ça le problème: en brûlant des voitures et des écoles maternelles (même si je ne suis pas d'accord avec cette façon de se faire entendre, mais sans doute est-ce facile de n’être pas d’accord dans mon grand appartement chauffé au chauffage central et devant ma télé à écran large), ces gamins n’ont sans doute plus le choix.

Mon approche est très certainement simpliste: encore une fois, je ne suis pas spécialement versée dans la politique, déjà la politique belge me semble souvent obscure. Mais j'ai la sensation que notre société a fait le mauvais choix de fonctionnement. « Il vaut mieux prévenir que guérir » : voilà une maxime que nous n’avons pas suivie, bien au contraire. Les professions reconnues comme étant un gage de réussite et dont le salaire est enviable sont celles qui guérissent, celles qui se penchent sur les problèmes lorsqu’il est déjà trop tard : avocats, magistrats, médecins, psychologues et psychiatres, etc. Les autres, celles qui pourraient prévenir, sont sous-payées, pas vraiment considérées : instituteurs par exemple ou même policiers. Je ne sais plus dans quelle société la pratique médicale fonctionne ou fonctionnait comme suit : les gens se rendent chez le médecin lorsqu’ils ne sont pas malades, juste pour prévenir la maladie. Le docteur se fait payer sa prestation et garanti ainsi à son patient une bonne santé. Par contre, si l’on tombe malade, le médecin se doit de soigner son patient gratuitement, car il n’a pas été capable d’empêcher la maladie. C’est un résumé très succinct, mais ce n’est pas complètement idiot…

S’il fallait faire de hautes études pour devenir instituteur, assistant social ou policier, avec une formation complète et poussée comprenant des cours de psychologie, de sociologie, d’histoire (prenons exemple sur nos erreurs passées) et même d’ethnologie ou de pratiques artistiques, des cours de culture générale… Si le diplôme à la clé de ces études n’était octroyé qu’à l’élite de notre société, avec même un salaire conséquent… Si ces professions étaient considérées comme le sont aujourd’hui les avocats, les notaires et les médecins… Peut-être serions-nous capables de déceler « le cancer » de notre société avant même qu’il n’atteigne son point culminant, avant qu’il ne soit trop tard. Avant la chimiothérapie et l’ablation complète de l’organe malade.

Bon. C’est totalement utopique, évidemment. Mais tant pis, on a bien le droit de rêver, il n’existe pas encore d’impôts sur la chimère

Le mercredi 23 Novembre 2005

Laurence Biberfeld

En vrac et en désordre, dans le genre billet d’humeur :
Je souscris au discours du pote Claude sur le harcèlement policier et l’ascenseur social.
Quand j’étais plus ou moins à la rue, à Toulouse, il y a un peu moins de trente ans, je me souviens très bien qu’on avait beaucoup plus peur des flics que de ceux qui ne s’appelaient pas encore racailles. Et quand je dis peur, ce n’est pas une figure de style. À Paris, j’ai été agressée 3 fois en 9 ans, dont 2 par des flics. On va me dire que ce n’est pas beaucoup, mais une fois aurait suffi pour s’apercevoir que le tutoiement, les bousculades, le mépris, l’insulte, les menaces, c’est carrément insupportable. Dans une petite pièce verrouillée du métro où on s’est retrouvés un jour kidnappés et enfermés par ces braves gars très armés et très énervés, plus tard, à Paris, j’ai vu un camé mis à oualpé et insulté alors qu’il tremblait comme une feuille et ne pouvait pas se tenir debout. L’ambiance était “sadique décomplexé”. Une copine de ma fille ainée, Italo-Algérienne avec des papiers Français, se fait arrêter et contrôler au bas mot trois fois par jour dans le quartier où elle habite et traîne depuis l’âge de 12 ans. Les histoires comme celle-là sont légion, le harcèlement au faciès est systématique. À 19 ans j’ai fait un stage Barre, ces stages de 5 mois et demi pour réinsérer “les publics en difficulté”. On était pas nombreuses à être des Françaises blanches (3 en fait). J’ai pu prendre la mesure du racisme ambiant, qui ne m’avait pas sauté aux yeux jusque là. Se balader avec une bande de copines pour chercher du boulot permet d’entendre tout ce qu’elles prennent dans la gueule en une journée comme remarques odieuses ou comme insultes franches et massives. Au début je les trouvais carrément paranos, à la fin je trouvais qu’elles encaissaient bien. C’est une évidence ? J’ai pas l’impression à entendre le discours ambiant. Autre chose : le décalage des niveaux de vie est monstrueux. Quand je crevais la dalle c’est toujours des immigrés qui m’ont porté secours. Les Français pensaient que j’étais défoncée, seuls les Africains ou les Indiens s’apercevaient que je la sautais, tout simplement. Question d’expérience : on ne reconnaît que ce qu’on connaît. Et le problème est là aussi : beaucoup de gens, la majorité, ignorent viscéralement (je tiens à cette expression) ce que signifie se cailler les miches en hiver, mal bouffer, être 5 dans 20m carrés, un chiottes à la turque à l’étage et un point d’eau pour une vingtaine de piaules (j’ai vécu ça un an en deux fois, avec une famille Marocaine, une autre Nigériane, et une vingtaine de célibataires Nigérians et Ivoiriens.) Les gens n’imaginent pas que les conditions de vie d’un nombre croissant de personnes sont insupportables. Si les mômes des cités sont dehors à 10, 12 ou 13 ans, c’est parce qu’ils y sont mieux que dedans, c’est aussi con que ça. Le sentiment d’insécurité constant est dû aux patrouillages harcelants des flics, et il faut reconnaître que de ce point de vue la BAC est passée à la vitesse supérieure, c’est une horreur. Qui a vu ces mecs procéder à une interpellation est au jus de l’ambiance générale (ça a été mon cas à Belleville, il y a moins d’un an) : clé au bras, armes brandies, le mec plaqué sur le capot de la bagnole avec un grand BONG, du far west pur jus. Comment peut-on prétendre faire croire à qui que que soit que ces mecs sont là pour protéger qui que ce soit ? Ils sont là pour terroriser, et c’est ce qu’ils font. On leur demande d’abord d’occuper le terrain et de faire du chiffre.
L’ascenseur social maintenant. J’en reviens à moi, c’est un sujet que je maîtrise. Ayant clodifié pendant quelques années, il m’a pris fantaisie de m’arrêter de bosser pendant 3 mois, de bachoter, de passer le BAC en candidate libre, de l’avoir par miracle, et dans la foulée de passer le concours d’instit. À l’époque la formation était payée, 75% du SMIC, de quoi payer un loyer à Paris, pas un palace mais un truc avec chiottes et salle d’eau. Ascenseur social. Aujourd’hui ma fille ainée, dont l’adolescence a été aussi tumultueuse que la mienne, est chômiste après CES. Pour passer le concours d’instit, il faudrait qu’elle se paye une maîtrise, et la plupart des loyers Parisiens frisent le SMIC. Voilà pour l’ascenseur social : pas en panne, mort. À 23 ans d’écart, la même situation avec 2 réponses différentes : en 80 : accroche-toi, t’as une petite chance, en 2005 : crève. On dit à une partie de l’humanité qu’elle est de trop. No future, kill the poor, et avant de les flinguer, multiplions-les. Un exemple au hasard : la ville de Paris a détruit (vendu au privé ou mis en démolition) 57000 logements sociaux en 2004, et a ouvert 4000 résidences sociales (des appartes où tu dois payer 400€ pour un 2 pièces, à condition de montrer patte blanche). Personnellement, j’ai contacté l’Office de HLM du Vaucluse (oui je cherche la merde) en août, et appris qu’il nous fallait présenter un garant fiable, solvable et jouissant d’un CDI, ou mieux, fonctionnaire. J’ai répondu à l’Office ce que je pensais de sa politique sociale. De toute façon on ne pouvait pas attendre 6 mois la réunion du comité d’attribution. Re flash-back : enfant, j’ai vécu en HLM à Toulouse, c’étaient des logements super par rapport au parc immobilier de l’époque, et pas cher du tout : on était 5 sur un salaire de prof débutant. Allez, je m’autorise un petit mouvement d’humeur. LA VIE EST DE PLUS EN PLUS CHIENNE DANS CE PAYS DE MERDE. Ahaaaaa ça fait du bien.
J’en arrive à ce qui me chagrine pour de bon, et de plus en plus : l’immense majorité trouve ça normal, et même souhaitable, s’est totalement désolidarisée, n’est pas prête à se mettre en danger, ni même en inconfort. L’état d’urgence est proclamé, aucune réaction (OK, OK Claude, le PC, la LDH et nos groupuscules ultra-minoritaires). On entend les conneries les plus ahurissantes sans broncher. Mettre les mômes en apprentissage à 14 ans. Avec les gosses de 20 ans, un contrat d’apprentissage sur trois est cassé dans les 1ers mois. Vachement intégrateur. On imagine ce que ça donnera avec des mouflets de 14 ans encore moins matures et en échec complet . C’est un projet de déscolarisation pur et simple des gosses les plus vulnérables. Claude parle de la copine de sa fille avec ses diplômes, alors imaginez ce que vivent les autres, les deux tiers des mômes de banlieue, avec un CAP, BEP ou que dalle.
Pour finir ce discours sans queue ni tête, je transmets une suggestion de DiversCité, Ici et Là-bas et le MIB que je trouve judicieuse : fliquons les flics. La prolifération de merdes électroniques peut servir à ça, on peut filmer ou photographier avec un téléphone portable, se trimballer avec un tout petit camescope. Les gens des banlieues ne doivent pas être seuls à le faire, il faut démontrer preuves à l’appui la conduite délirante des flics, qui pètent le nez de Bastid, cassent la gueule à Lefred-Thouron, et que dire alors de tous ceux qui n’ont pas la chance d’avoir un petit nom, l’immense majorité ? Rajfus édite depuis gn ans son têtu petit bulletin “Que fait la police ?”, inventaire mensuel des bavures policières en France, ça serait bien aujourd’hui, pour ceux qui le peuvent, de l’aider un grand coup, si on ne veut pas tous se retrouver sous la botte.

Le lundi 21 Novembre 2005

Xavier-Marie Bonnot

"La France brûle". "Les quartiers incendiés". La presse écrite ou télévisuelle harcèle notre conscience de formules les unes plus dramatiques que les autres. Il y a comme une course au spectaculaire malsain, une concurrence à la trivialité, une surenchère à l'outrance verbale. Une marche à la pornographie, au gros plan. Voilà, dans les grandes lignes, les réponses de nos informateurs à ce qu'il faut bien appeler des scènes de guérilla urbaines. Oui, c'est bien de cela qu'il s'agit, j'en été le témoin. Une guérilla de la désespérance, des rues considérés comme des tranchées de haine brute et de colère sourde. Il y a aussi le mal que l'on se fait à soi-même, la schizophrénie des enfants du bêton qu'on explique par les mots de "jeunes", de "désintégration sociale"... Les mots toujours, pour mieux dissimuler ce que ce pays est devenu, une proie du libéralisme conquérant, un État qui vend les fleurons de son industrie que nous avons tous payés.

Je suis né au 7 de la rue Laugier, dans le quartier sinistré de la Capelette, 10ème arrondissement de Marseille. Mon enfance, c'est cinq personnes dans 65 mètres carrés, pas de douche, chauffage au charbon jusque dans les années soixante-dix. Mon père se levait à cinq heures trente tous les matins. C'est vous dire que la banlieue pouilleuse, je la connais. L'échec scolaire aussi. Repris de justesse.

Pourtant, on était heureux, les plus heureux même. Il y avait un cinéma, le Royal, le rêve à deux minutes, un centre social où je pratiquais l'escrime. La vie était donc moins âpre, vous comprenez! Aujourd'hui, il n'y a plus rien, à la Capelette.

Je vis actuellement dans une banlieue dorée de Paris. L'autre soir, quelques "jeunes" sont venus foutre le feu à des caisses pourries. Ils ont failli incendier la maison d'à côté. Il y a eu des coups de feu.

Ces "jeunes", je les déteste et je les admire. Je les aime et je les hais. Parce que je viens de chez eux. Je viens du mépris. Je viens du pays du grand oubli. Les "jeunes" ne nous disent qu'une chose: votre société de racailles politiques, de "Mis en examen", de télévision poubelle, de fric et de cul, nous la brûlerons. Nous la brûlerons parce que nous ne pouvons pas y appartenir. Car que les bien parlants se reprennent, un "jeune" n'aspire qu'à une chose: ressembler au modèle qui l'opprime. Je n'ai pas ressemblé à ce modèle car j'ai une conscience politique. Un point c'est tout.

Alors voilà, ils cassent, ces "jeunes"! J'ai cassé moi aussi, quand j'étais "jeune". Je sais combien c'est bon. Ça décharge. Ça sublime. Démolir, c'est l'extase.

L'extase du marque mal, l'orgasme du "sauvageon". Le septième ciel du primitif de banlieue. C'est une des causes première de cette guérilla: se faire du bien par où ça fait mal.

Ajoutez l'histoire cruelle, l'apartheid colonial et les bidonvilles pour mémoire, les flics qui ont parfois la main lourde, les parents qui n'en n'ont rien foutre, l'école en faillite et TF1 qui s'engraisse sur la connerie des "jeunes", vous avez le scénario de l'émeute vide de sens.

À force de vouloir le libéralisme, on finit par l'avoir. Aussi simple qu'un brêve de comptoir: À quelques-uns la grosse galette, aux autres la haine et la colère.

Alors, que vont faire les "biens parlants": créer des activités de "jeunes", des clubs de sport. Quelles activités ? Du socio éducatif ? C'est sans doute un peu tard. Et le sport, même si ça défoule, ça rend con !

Mais les biens parlants vont-ils partager la grosse galette ? Certainement pas. La presse bien parlante va-t-elle embaucher des bronzés au cigare bien remplie ? Négatif. Aura-t-on encore des émeutes vides de sens ? Oui. Une société de classes et de communautés qui s'entre déchirent ? Affirmatif.

Entre temps les "jeunes" seront devenus des vieux. Ils se ramolliront sur le divan de leur cage à poule en matant le dernier jeu débile de TF1. En bas de la tour, leurs gamins, encore plus givrés qu'eux, tenteront de niquer les keufs. Et se feront niquer à leur tour !

Au fait, personne ne leur a dit qu'il existe des idées politiques ? Des manuels de guerilla ? Que l'homme qui s'appelait le Che n'est pas une marque de T-shirt? Qu'un général qui s'appelait Giap a foutu une branlée aux coloniaux, à la loyale ? Ah bon, personne ne leur a dit ? Enfin, bravo quand même, les "jeunes".

Un ancien "jeune".

Le vendredi 18 Novembre 2005

Michel Embareck

J'ai assez peu à dire sur ces évènements ou alors beaucoup à dire mais très peu de temps. Je me limiterai donc à un point qui me semble fondamental : aucun problème ne sera résolu sans un changement radical de l'urbanisme de ces banlieues. L'exemple le plus typique est celui du Bronx où l'on a rasé des kilomètres d'immeubles pour reconstruire un habitat social à échelle humaine avec peu de lignes droites et des espaces de jeux ou de rencontres assez petits.
Ce n'est que mon très bref avis mais on pourra engloutir des milliards d'euros dans le social des banlieues sans plus de résultats si l'on ne commence pas par l'urbanisme et la fin de l'élevage des pauvres gens en batterie comme celui des poulets.
Voilà ma modeste contribution...

Le vendredi 18 Novembre 2005

Viviane Janouin-Benanti

La romancière, que je suis, a reçu la lettre suivante :

« J’ai 15 ans, j’en peux plus. Ce matin, j’ai dû faire plusieurs km pour aller à la Poste chercher une lettre recommandée qu’avait reçue ma mère, qui était un peu juste dans ces paiements ce mois-ci. Au retour, j’aurais bien dormi, mais la voisine du dessus au 25e étage n’arrêtait pas de marcher avec ses talons, et nous au 5e on entend tout. Même la nuit d’ailleurs, on n’arrive pas à dormir. Y a pas une personne qui prend sa douche à la même heure dans cette fichue tour pas insonorisée… Alors, je suis sorti.

J’aurais aimé pouvoir m’asseoir au chaud dans une salle avec mes copains, pour discuter entre nous ; mais aucun architecte n’a pensé à nous construire une salle de réunion. Y avait pourtant la place entre nos tours… J’ai pas choisi mon quartier, ici on se ressemble tous. J’aimerais habiter une cité avec des services publics, des gymnases, des visages de toutes les couleurs comme dans une vraie république quoi.

Comme on n’avait pas de salle pour parler, on a marché. Longtemps. Jusqu’à la cité d’à côté. Si j’avais su faire des phrases bien senties, j’aurais écrit ce que j’en pensais sur tous les murs avec des mots puissants pour réveiller le monde, faire exploser les têtes !… Mais à l’école, j’ai jamais intéressé mes profs, alors les mots et moi on est des étrangers. C’est bien ce qu’on se sentait. On a rencontré des poubelles, des rats se sont enfuis quand on a donné des coups de pied dedans. Quelqu’un a allumé une allumette. Ça a fait boum. On a brûlé toutes les poubelles. De la routine. C’était monotone. Je ne sais plus qui a commencé à allumer une voiture, puis une autre.

Quand finalement, j’ai regagné mon appartement dans ma tour de 30 étages, j’étais détendu. J’avais oublié mon désespoir de n’être rien. Mais, au petit matin, on s’est aperçu que d’autres avaient eu les mêmes idées que nous dans notre cité. La voiture de ma mère avait brûlé. Elle qui s’en sert pour aller à son travail d’aide-ménagère à 20 kilomètres de là… Comme il n’y a pas de transports en commun, elle ne peut plus y aller. Elle va perdre son boulot vu qu’on a pas l’argent pour acheter une autre bagnole… En plus, va falloir que je garde ma petite sœur, sa crèche a brûlé aussi. C’est des cons qui ont fait ça !

J’ai 15 ans, j’en peux plus. Si ça continue, je vais monter en haut de cette maudite tour et je sauterai dans le vide. »

Le jeudi 17 Novembre 2005

Gérard Delteil

On ne parle de la misère d’une partie de la jeunesse que quand les banlieue brûlent !
«C’est la canaille, eh bien j’en suis ! », dit un chant révolutionnaire de la Commune. Le jugement que les riches portent sur les pauvres n’a guère changé depuis. La racaille a remplacé la canaille. Et, quand on traite une partie de la population de façon barbare, il ne faut pas s’étonner qu’elle ne prenne pas de gants quand elle se révolte. Caillasser les pompiers, les bus et brûler des écoles sont des formes de révolte autodestructrices qui évoquent les révoltes des prisonniers, quand ils mettent le feu à leurs matelas pur incendier leur prison. Pas étonnant, car toute une partie de la jeunesse se sent prisonnière dans ses cités, sans perspective d’avenir sinon des petits boulots, soumise quotidiennement aux humiliations et violences, non des matons, mais des BAC, CRS et autres corps policiers qui patrouillent entre les tours et les barres, flash bal au poing, comme s’ils se trouvaient en Irak ou… en Algérie en 1960. Comment demander à ces jeunes qu’ils se conduisent mieux que les politiciens, les industriels et les banquiers ?
Combien pèse un petit trafic local en regard des milliards détournés par les Jean-Marie Messier et les Tapie – escroc qu’on a osé ériger en modèle et nommer ministre de la ville ! Pourquoi se conduiraient-ils de façon plus responsables que ceux qui nous gouvernent et jettent toutes les semaines des centaines de salariés sur le pavé ? Leur rage se retourne contre leurs voisins, souvent presque aussi pauvres qu’eux. C’est très regrettable, mais à qui la faute ? Sociologues, journalistes, ministres – et maintenant Chirac – affectent de découvrir « le problème des banlieues » et y vont de leur petit couplet. Les banlieues, c’est comme les prisons, on en parle quand elles brûlent !
Les destructions ont coûté, parait-il, 250millions d’euros. Mais combien coûtent les porte-avions, les sous-marins nucléaires, les chars et touts les produits inutiles ou destinés à détruire, à tuer ? Combien de souffrance coûtent les fermetures d’entreprises et les licenciements ?
Et, quand on parle de violence, il faut raison garder. Quelques policiers ont été blessés légèrement au cours de ces émeutes, mais des dizaines de jeunes ont été les victimes mortelles des « bavures » policières au cours des dix dernières années. Et la justice, parlons-en ! Trois mois de prison ferme pour être suspecté d’avoir mis le feu dans une poubelle, mais combien de policiers sanctionnés pour leur brutalité ? Il a suffi que le syndicat Alliance lève le petit doigt pour que le très rigoureux Sarkozy remette immédiatement en liberté une brute en uniforme.
Les émeutes, ce sont quelques milliers de voitures brûlées, ce qui est certes très pénible pour leurs propriétaires, mais l’affaire de l’amiante, c’est cent mille travailleurs qui vont mourir dans les années à venir en raison de la soif de profit des industriels et de la veulerie et/ou la corruption de scientifiques qui ont prétendu que ce produit était inoffensif ! La véritable violence, c’est celle qui s’exerce sur la partie la plus démunie de la population : expulsions de logement, licenciements, conditions de travail dangereuses et insalubres. Alors on effraie les électeurs avec des images de voitures qui flambent mais on ne montre pas, ou beaucoup moins et pas de la même façon, la souffrance des salariés jetés à la poubelle par les industriels ou jetés à la rue par les spéculateurs immobiliers.
Pour que la révolte des jeunes de banlieue trouve un sens et sorte de sa spirale auto-destructrices, il faut que la population se mobilise pour changer la vie dans les banlieues et ailleurs. C’est dans la lutte collective que ces jeunes retrouveront l’espoir et le sens de la solidarité avec leurs voisins et aînés.

Le mercredi 16 Novembre 2005

André Marois

Nous autres, auteurs de polars, sommes des intellos comme les autres : déconnectés de la réalité, coincés dans notre culture.
Le commentaire de Mizio va dans ce sens. Il cite d’abord un article de journal dont parle un autre journal. Puis, il nous copie un long texte sur les Américains.
J’ai lu un excellent reportage dans le quotidien montréalais La Presse, signé Pierre Foglia. Il est allé en banlieue, il raconte. C’est excellent, documenté, dérangeant. Le titre résume le tout : La sous France. Voilà bien le problème, il me semble. Il y a deux France ; l’officielle, celle qu’on visite et qu’on lit. Et l’autre, celle qu’on cache et qu’on nie.
À Montréal, les gens sont interloqués par les événements dans les banlieues. Ils me demandent ce qui se passe, pourquoi, comment ? À Toronto, on me demande si on ne devrait pas annuler des vacances prévues à Noël, à Paris. Personne ne l’a vu venir.
Bien sûr, la France vit dans sa bulle culturelle, blanche et bien pensante. Elle a toujours refusé d’admettre que des milliers d’Arabes et de noirs font désormais eux aussi partie intégrante de l’hexagone. Ils votent ! «Leur pinard et leur camembert, c’est leur seule gloire à ces tarés» chantait Renaud, il y a presque 30 ans. Rien n’a changé. Les Français demeurent tournés vers leur passé, leur culture, leur nostalgie des Tontons flingueurs, leurs réflexes colonialistes. Ils sont terrifiés.
Le mutisme de la gauche et des intellectuels est incroyable. Ils n’ont donc rien à dire, pour une fois ? Se taire, c’est accepter les dérives de Sarko, il me semble.
Une chance que les gars des cités sont si pauvres qu’ils n’ont pas d’armes. Un seul mort en 15 jours d’émeute, c’est un miracle. Ces incendiaires sont des doux, en fait.
Les auteurs de polar semblent débranchés de la réalité sociale qu’ils devraient reproduire. À quand un Sidi-Mohamed Manchette pour nous raconter de vraies histoires de banlieue ?

Le mercredi 16 Novembre 2005

Patrick Eris

Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que notre monde Occidental est malade. Malade d’un fléau qui s’appelle la déshumanisation. Le “bétail” humain est entièrement sacrifié sur l’autel des grands sous : on l’a vu avec le silence sur l’amiante, le plomb dans l’essence, le sang contaminé… Quelques vies sacrifiées pour un zéro de plus au chiffre d’affaire ? Pas de problème. Et qu’allons-nous découvrir dans les années qui vont suivre ? L’ouest s’enlise dans un système productiviste où il reste perpétuellement scotché sur sa fameuse croissance, comme si celle-ci pouvait forcément être exponentielle, comme si la planète aurait toujours assez de ressources, comme s’il fallait acheter, acheter, alors que l’avenir s’annonce morose, le pouvoir d’achat diminué, la sécurité de l’emploi n’existe plus, se loger devient une foire d’empoigne (Envoyant plus de gens dans les cités, d’ailleurs, voire dans la rue) et le chômage est en passe de devenir une tare sociale. Il faut étaler sa richesse, et les valeurs puantes de la pub prônent de plus en plus l’égoïsme, voire le sadisme qui veut que celui qui a un produit est forcément supérieur et se doit de tout faire pour le conserver, plus des clips gorgés de grosses bagnoles, de pétasses siliconées et d’étalage. .Et parallèlement à ce lavage de cerveau en règles, il existe tout une classe à qui on fait miroiter ces richesses comme seul et unique but de l’existence pour leur refuser l’accès. On pense au film Zardoz, où les nantis se goinfrent pendant que les sous-hommes les regardent derrière une cloison de verre. Allez vous étonner qu’ensuite, certains soient prêt à tout pour s’en emparer, quitte à devenir de vrais sociopathes ? Ajoutez à cela les provocations de certains zorros en képi et on comprend qu’un tel sursaut était prévisible et forcément inévitable. Et la réponse des politiciens témoignent de leur dérive : désormais, seul compte l’avancement personnel et la réalité de tous les jours est ignorée, tant ils se posent en élite supérieure au commun des mortels et pour lesquels les lois ne s’appliquent pas. On l’a vu, notre premier flic de France n’a pas hésité à supprimer les polices de proximité, pourtant efficaces, à son plan de carrière. Combien de fois nous a-t-on promis des changements ? Après les élections, après le référendum sur la constitution (Ou ils se sont ridiculisés une fois de plus, d’un côté comme de l’autre, avec des fables genre “plombier Polonais”.), et que nous annonce-t-on une fois de plus ? Quelle sera la prochaine crise, qui vaudra encore une louche de “je vous ai compris” et de généralités sur “les Français” dont ils ignorent tout ? Et on repart sur un débat stérile du genre “répression contre prévention”, comme s’il fallait forcément l’un ou l’autre dans notre pays fliqué. Comme si les deux étaient incompatibles. Alors que seul un mélange des deux peut fonctionner. Oui, il faut dissiper le nihilisme qui mène à ces comportements, et oui, il faut montrer aux caïds ou aux lâches capables de tabasser à mort (et à plusieurs) un pauvre bougre. C’est une simple question de bon sens. Une valeur que nos dirigeants n’utilisent guère… Ce n’est pas une question stérile sur l’Islam, bien qu’on ne se soit pas gêné pour le remettre sur le tapis et, tiens donc, surtout dans la presse US, ni uniquement de racisme, bien qu’au moins, ces événements aient dévoilés quelques vérités peu ragoutantes. Les gesticulations des démagogues n’y changeront rien. Il faudrait que l’Occident confit dans son auto-satisfaction puisse se remettre un peu en question et change un système politique dépassé. Malheureusement, le médiatique et l’effet d’annonce continuent de tenir le haut du pavé. Jusqu’aux prochaines révoltes de la misère…
On pourrait aussi s’interroger sur ces jeunes casseurs déclarant au tribunal avoir voulu passer à la télé (A quand une racaille académie ?), mais c’est une autre histoire…

Le mardi 15 Novembre 2005

Joachim Sebastiano Valdez

Qu'est-ce qu'un auteur de polars peut ajouter au fleuve d'explications déversé sur l'incendie des banlieues, sans vraiment l'éteindre ? Bien sur il y a l'incroyable difficulté pour les jeunes beurs à trouver du travail (c'est déjà pas facile pour les autres, mais si en plus tu t'appelles Ahmed...), le délabrement des cités abandonnées à la gestion souvent lointaine et parcimonieuse des Offices HLM, l'école laissant trop de monde au bord du chemin, la stupidité sans rivages du gouvernement Raffarin coupant les crédits sociaux (20 millions d'euros "économisés" = 200 millions de dégâts). Toutes ces explications et d'autres décrivent une part de la réalité. Mais, je pense que deux causes sont primordiales :

1° Le pouvoir est sourd : Je ne parle pas du seul gouvernement, je parle de la vaste techno-structure (des médias aux experts comptables et des eurocrates aux directeurs des agences régionales d'hospitalisation) qui veut normer, encadrer, contrôler tous les faits et gestes de la population au nom de la démocratie, de la raison, de la science, de la modernité, de l'efficacité, de la mondialisation.... Ce pouvoir technocratique pense détenir la vérité, dans tous les domaines. Les lieux de différence, de contestation, de pluralisme ont été systémaiquement maltraités, supprimés. Ce phénomène d'une extrême gravité ne concerne pas que les banlieues et les enfants d'immigrés. La superstructure gestionnaire se proclame le cerveau de notre société en vérité elle en est le cancer qui paralyse les initiatives et gaspille les ressources. Plus les personnes sont démunies - culturellement, matériellement, financièrement - plus elles sont les victimes de ce cancer technocratique.

2° La société française ne parvient pas à regarder en face son histoire coloniale. Il faudrait peut être remonter aux Croisades pour retrouver les racines de notre arrogance. En tous cas depuis, l'activation de la conquête coloniale (1830 pour l'Algérie) la population française, des polytechniciens aux maneuvres, n'a majoritairement pas cessé de considérer les arabes, les musulmans, les bougnoules, les bicots comme une race inférieure, infrahumaine, peu civilisée, arrièrée, sâle.... Il ne faut jamais oublié que le premier face à face entre le Maghreb et la France a eu lieu dans le contexte d'une guerre de conquêtes avec son cortège de tueries, de viols, de prédations; En outre ceux qui "représentaient" la France étaient plus souvent des soudards que des humanistes... Il y a là les racines d'un mépris qui est la cause aussi bien des discriminations à l'embauche que des brutalités policières à l'égard des jeunes beurs. Il sera certainement très difficile de changer celà. Je n'ai qu'une bien modeste idée : au lieu de refaire une x° fois les Rois Maudits, la télévision publique serait peut être inspiré de commander à des scénaristes de talents (il y en a dans notre pays) une grande saga en 10 ou 15 épisodes qui conterait les rapports tumultueux du Maghreb et de la France. On pourrait y découvrir la situation de l'Agérie avant la conquête (certainement pas brillante), la coalition d'intérêts financiers et patriotiques ayant poussé à la conquête, la guerre et Abdel Kader, la vie et la mort des tirailleurs dans les tranchées de Verdun ou d'ailleurs, les espoirs de dignité déçus après les deux guerres mondiales et toutes ces vies données pour la France, les massacres de Sétif, la venue des travailleurs immigrés chez Renault où ailleurs, la guerre d'Algérie, le FLN et l'OAS, l'indépendance et de Gaulle, la douleur bien réelle des pieds noirs perdant leur pays natal, les massacres de l'indépendance, la corruption et la déliquescence des nouvelles élites algériennes dilapidant la rente pétrolière, l'assassinat de Boudiaf et la guerre civile... Enfin bref de quoi se brouiller avec beaucoup de monde ! Mais la politique fut-elle audiovisuelle demande du courage ?

Le mardi 15 Novembre 2005

Francis Mizio

Je ne pense rien de bien original sur ces émeutes, sauf que je les comprends totalement, et me les explique comme tout un chacun. Colère aveugle et mouvement d’entraînement liés au médias. On a depuis 20 ans soit eu des crétins, soit des fachos au gouvernement, ça ne s’explique pas autrement. J’ai travaillé dans des cités jadis, pour des ateliers d’écriture, j’ai bien vu la situation et la montée de la misère et de l’exclusion : ça n’a simplement pas pété parce qu’on leur servait des discours lénifiants, au lieu de “racaille” aujourd’hui, mais la situation couvait.
Ca va retomber, augmenter la surpopulation carcérale, et puis voilà. Tant qu’il n’y aura pas de nouveau de conscience de classe revenue et de solidarité transversale dans la colère, tout sera vain.
Un truc, juste : l’analyse des médias étrangers de ce qui se passe prouve une fois encore qu’on ne peut leur faire confiance. Courrier International raconte que les Izvetias, journal russe de référence, narre la prise de la Place de la République à Paris par des hordes de pillards. J’habite à côté, je n’ai rien vu.
Je voudrais signaler bien plus intelligent que ce que j’ai à dire, ce texte de Debord ci-dessous qui a été signalé par Dominique, une lectrice abonnée à ma liste de discussion. C’’est exemplaire, et ça dit tout.
Enfin, rappelons que l’émancipation des travailleurs viendra des travailleurs eux-mêmes et... qu’il en est maintenant de même pour les chômeurs. Achetons en attendant des pâtes, du sucre et de la farine. Bourrons les placards et flippons en écoutant la radio, afin de rester dominés et tétanisés.


Texte de Debord sur les emeutes de Los Angeles en 1965.

Guy Debord
Le déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande

Publié pour la première fois en mars 1966, dans le numéro 10 de la revue Internationale Situationniste.
http://www.homme-moderne.org/societe/philo/debord/declin/

[nota : les extraits d’articles du Monde inclus dans l’original n’ont pas été repris]

Entre le 13 et le 16 août 1965, la population noire de Los Angeles s’est soulevée. Un incident opposant policiers de la circulation et passants s’est développé en deux journées d’émeutes spontanées. Les renforts croissants des forces de l’ordre n’ont pas été capables de reprendre le contrôle de la rue. Vers le troisième jour, les Noirs ont repris les armes, pillant les armureries accessibles, de sorte qu’ils ont pu tirer même sur les hélicoptères de la police. Des milliers de soldats et de policiers - l poids militaire d’une division d’infanterie, appuyée par des tanks - ont dû être jetés dans la lutte pour cerner la révolte dans le quartier de Watts ; ensuite pour le reconquérir au prix de nombreux combats de rue, durant plusieurs jours, les insurgés ont procédé au pillage généralisé des magasins, et ils y ont mis le feu. Selon les chiffres, officiels, il y aurait eu 32 morts, dont 27 Noirs, plus de 800 blessés, 3 000 emprisonnés.

Les réactions, de tous côtés, ont revêtu cette clarté que l’événement révolutionnaire, du fait qu’il est lui-même une clarification en actes des problèmes existants, a toujours le privilège de conférer aux diverses nuances de pensée de ses adversaires. Le chef de la police, William Parker, a refusé toute médiation proposée par les grandes organisations noires, affirmant justement que ces émeutes n’ont pas de chefs . Et certes, puisque les Noirs n’avaient plus de chefs, c’était le moment de la vérité dans chaque camp. Qu’attendait, d’ailleurs, au même moment un de ces chefs en chômage, Roy Wilkins, secrétaire de la National Association for the Advancement of Colored People ? Il déclarait que les émeutes devaient être réprimées en faisant usage de toute la force nécessaire . Et le cardinal de Los Angeles, McIntyre, qui protestait hautement, ne protestait pas contre la violence de la répression, comme on pourrait croire habile de le faire à l’heure de l’aggiornamento de l’influence romaine ; il protestait au plus urgent devant une révolte préméditée contre les droits du voisin, contre le respect de la loi et le maintien de l’ordre , il appelait les catholiques à s’opposer au pillage, à ces violences sans justification apparente . Et tous ceux qui allaient jusqu’à voir les justifications apparentes de la colère des Noirs de Los Angeles, mais non certes la justification réelle, tous les penseurs et les responsables de la gauche mondiale, de son néant, ont déploré l’irresponsabilité et le désordre, le pillage, et surtout le fait que son premier moment ait été le pillage des magasins contenant l’alcool et les armes ; et les 2 000 foyers d’incendie dénombrés, par lesquels les pétroleurs de Watts ont éclairé leur bataille et leur fête. Qui donc a pris la défense des insurgés de Los Angeles, dans les termes qu’ils méritent ? Nous allons le faire. Laissons les économistes pleurer sur les 27 millions de dollars perdus, et les urbanistes sur un de leur plus beaux supermarkets parti en fumée, et McIntyre sur son shérif abattu ; laissons les sociologues se lamenter sur l’absurdité et l’ivresse dans cette révolte. C’est le rôle d’une publication révolutionnaire, non seulement de donner raison aux insurgés de Los Angeles, mais de contribuer à leur donner des raisons, d’expliquer théoriquement la vérité dont l’action pratique exprime ici la recherche.

Dans l’Adresse publiée à Alger en juillet 1965, après le coup d’État de Boumedienne, les situationnistes, qui exposaient aux Algériens et aux révolutionnaires du monde les conditions en Algérie et dans le reste du monde comme un tout, montraient parmi leurs exemples le mouvement des Noirs américains qui, s’il peut s’affirmer avec conséquence , dévoilera les contradictions du capitalisme le plus avancé. Cinq semaines plus tard, cette conséquence s’est manifestée dans la rue. La critique théorique de la société moderne, dans ce qu’elle a de plus nouveau, et la critique en actes de la même société existent déjà l’une et l’autre ; encore séparées mais aussi avancées jusqu’aux mêmes réalités, parlant de la même chose. Ces deux critiques s’expliquent l’une par l’autre ; et chacune est sans l’autre inexplicable. La théorie de la survie et du spectacle est éclairée et vérifiée par ces actes qui sont incompréhensibles à la fausse conscience américaine. Elle éclairera en retour ces actes quelque jour.

Jusqu’ici, les manifestations des Noirs pour les droits civiques avaient été maintenues par leurs chefs dans une légalité qui tolérait les pires violences des forces de l’ordre et des racistes, comme au mois de mars précédent en Alabama, lors de la marche sur Montgomery ; et même après ce scandale, une entente discrète du gouvernement fédéral, du gouverneur Wallace et du pasteur King avait conduit la marche de Selma, le 10 mars, à reculer devant la première sommation, dans la dignité et la prière. L’affrontement attendu alors par la foule des manifestants n’avait été que le spectacle d’un affrontement possible. En même temps la non-violence avait atteint la limite ridicule de son courage : s’exposer aux coups de l’ennemi, et pousser ensuite la grandeur morale jusqu’à lui épargner la nécessité d’user à nouveau de sa force. Mais la donnée de base est que le mouvement de droits civiques ne posait, par des moyens légaux, que des problèmes légaux. Il est logique d’en appeler légalement à la loi. Ce qui est irrationnel, c’est de quémander légalement devant l’illégalité patente, comme si elle était un non-sens qui se dissoudra en étant montré du doigt. Il est manifeste que l’illégalité superficielle, outrageusement visible, encore appliquée aux Noirs dans beaucoup d’États américains, a ses racines dans une contradiction économico-sociale qui n’est pas du ressort des lois existantes ; et qu’aucune loi juridique future ne peut même défaire, contre les lois plus fondamentales de la société où les Noirs américains finalement osent demander de vivre. Les Noirs américains, en vérité, veulent la subversion totale de cette société, ou rien. Et le problème de la subversion nécessaire apparaît de lui-même dès que les Noirs en viennent aux moyens subversifs ; or le passage à de tels moyens surgit dans leur vie quotidienne comme ce qui y est à la fois le plus accidentel et le plus objectivement justifié. Ce n’est plus la crise du statut des Noirs en Amérique ; c’est la crise du statut de l’Amérique, posé d’abord parmi les Noirs. Il n’y a pas eu ici de conflit racial : les Noirs n’ont pas attaqué les Blancs qui étaient sur leur chemin, mais seulement les policiers blancs ; et de même la communauté noire ne s’est pas étendue aux propriétaires noirs de magasins, ni même aux automobilistes noirs. Luther King lui-même a dû admettre que les limites de sa spécialité étaient franchies, en déclarant, à Paris en octobre, que ce n’étaient pas des émeutes de race, mais de classe .

La révolte de Los Angeles est une révolte contre la marchandise, contre le monde de la marchandise et du travailleur-consommateur hiérarchiquement soumis aux mesures de la marchandise. Les Noirs de Los Angeles, comme les bandes de jeunes délinquants de tous les pays avancés, mais plus radicalement parce qu’à l’échelle d’une classe globalement sans avenir, d’une partie du prolétariat qui ne peut croire à des chances notables de promotion et d’intégration, prennent au mot la propagande du capitalisme moderne, sa publicité de l’abondance. Ils veulent tout de suite tous les objets montrés et abstraitement disponibles, parce qu’ils veulent en faire usage. De ce fait ils en récusent la valeur d’échange, la réalité marchande qui en est le moule, la motivation et la fin dernière, et qui a tout sélectionné. Par le vol et le cadeau, ils retrouvent un usage qui, aussitôt, dément la rationalité oppressive de la marchandise, qui fait apparaître ses relations et sa fabrication même comme arbitraires et non nécessaires. Le pillage du quartier de Watts manifestait la réalisation la plus sommaire du principe bâtard : A chacun selon ses faux besoins , les besoins déterminés et produits par le système économique que le pillage précisément rejette. Mais du fait que cette abondance est prise au mot, rejointe dans l’immédiat, et non plus indéfiniment poursuivie dans la course du travail aliéné et de l’augmentation des besoins sociaux différés, les vrais désirs s’expriment déjà dans la fête, dans l’affirmation ludique, dans le potlatch de destruction. L’homme qui détruit les marchandises montre sa supériorité humaine sur les marchandises. Il ne restera pas prisonnier des formes arbitraires qu’a revêtues l’image de son besoin. Le passage de la consommation à la consummation s’est réalisé dans les flammes de Watts. Les grands frigidaires volés par des gens qui n’avaient pas l’électricité, ou chez qui le courant était coupé, est la meilleure image du mensonge de l’abondance devenu vérité en jeu. La production marchande, dès qu’elle cesse d’être achetée, devient critiquable et modifiable dans toutes ses mises en forme particulières. C’est seulement quand elle est payée par l’argent, en tant que signe d’un grade dans la survie, qu’elle est respectée comme un fétiche admirable.

La société de l’abondance trouve sa réponse naturelle dans le pillage, mais elle n’était aucunement abondance naturelle et humaine, elle était abondance de marchandises. Et le pillage, qui fait instantanément s’effondrer la marchandise en tant que telle, montre aussi l’ultima ratio de la marchandise : la force, la police et les autres détachements spécialisés qui possèdent dans l’État le monopole de la violence armée. Qu’est-ce qu’un policier ? C’est le serviteur actif de la marchandise, c’est l’homme totalement soumis à la marchandise, par l’action duquel tel produit du travail humain reste une marchandise dont la volonté magique est d’être payée, et non vulgairement un frigidaire ou un fusil, chose aveugle, passive, insensible, qui est soumise au premier venu qui en fera usage. Derrière l’indignité qu’il y a à dépendre du policier, les Noirs rejettent l’indignité qu’il y a à dépendre des marchandises. La jeunesse sans avenir marchand de Watts a choisi une autre qualité du présent, et la vérité de ce présent fut irrécusable au point d’entraîner toute la population, les femmes, les enfants et jusqu’aux sociologues présents sur ce terrain. Une jeune sociologue noire de ce quartier, Bobbi Hollon déclarait en octobre au Herald Tribune : Les gens avaient honte, avant, de dire qu’ils venaient de Watts. Ils le marmonnaient. Maintenant ils le disent avec orgueil. Des garçons qui portaient toujours leurs chemises ouvertes jusqu’à la taille et vous auraient découpé en rondelles en une demi-seconde ont rappliqué ici chaque matin à 7 heures. Ils organisaient la distribution de la nourriture. Bien sûr, il ne faut pas se faire d’illusion, ils l’avaient pillée […] Tout ce bla-bla chrétien a été utilisé contre les Noirs pendant trop longtemps. Ces gens pourraient piller pendant dix ans et ne pas récupérer la moitié de l’argent qu’on leur a volé dans ces magasins pendant toutes ces années… Moi, je suis seulement une petite fille noire. Bobbi Hollon, qui a décidé de ne jamais laver le sang qui a taché ses espadrilles pendant les émeutes, dit que maintenant le monde entier regarde le quartier de Watts .

Comment les hommes font-ils l’histoire, à partir des conditions préétablies pour les dissuader d’y intervenir ? Les Noirs de Los Angeles sont mieux payés que partout ailleurs aux États-Unis, mais ils sont là encore plus séparés qu’ailleurs de la richesse maximum qui s’étale précisément en Californie. Hollywood, le pôle du spectacle mondial, est dans leur voisinage immédiat. On leur promet qu’ils accéderont, avec de la patience, à la prospérité américaine, mais ils voient que cette prospérité n’est pas une sphère stable, mais une échelle sans fin. Plus ils montent, plus ils s’éloignent du sommet, parce qu’ils sont défavorisés au départ, parce qu’ils sont moins qualifiés, donc plus nombreux parmi les chômeurs, et finalement parce que la hiérarchie qui les écrase n’est pas seulement celle du pouvoir d’achat comme fait économique pur : elle est une infériorité essentielle que leur imposent dans tous les aspects de la vie quotidienne les mœurs et les préjugés d’une société où tout pouvoir humain est aligné sur le pouvoir d’achat. De même que la richesse humaine des Noirs américains est haïssable et considérée comme criminelle, la richesse en argent ne peut pas les rendre complètement acceptables dans l’aliénation américaine : la richesse individuelle ne fera qu’un riche nègre parce que les Noirs dans leur ensemble doivent représenter la pauvreté d’une société de richesse hiérarchisée. Tous les observateurs ont entendu ce cri qui en appelait à la reconnaissance universelle du sens du soulèvement : C’est la révolution des Noirs, et nous voulons que le monde le sache ! Freedom now est le mot de passe de toutes les révolutions de l’histoire ; mais pour la première fois, ce n’est pas la misère, c’est au contraire l’abondance matérielle qu’il s’agit de dominer selon de nouvelles lois. Dominer l’abondance n’est donc pas seulement en modifier la distribution, c’est en redéfinir les orientations superficielles et profondes. C’est le premier pas d’une lutte immense, d’une portée infinie.

Les Noirs ne sont pas isolés dans leur lutte parce qu’une nouvelle conscience prolétarienne (la conscience de n’être en rien le maître de son activité, de sa vie) commence en Amérique dans des couches qui refusent le capitalisme moderne et, de ce fait, leur ressemblent. La première phase de la lutte des Noirs ; justement, a été le signal d’une contestation qui s’étend. En décembre 1964, les étudiants de Berkeley, brimés dans leur participation au mouvement des droits civiques, en sont venus à faire une grève qui mettait en cause le fonctionnement de cette multiversité de Californie et, à travers ceci, toute l’organisation de la société américaine, le rôle passif qu’on leur y destine. Aussitôt on découvre dans la jeunesse étudiante les orgies de boisson ou de drogue et la dissolution de la morale sexuelle que l’on reprochait aux Noirs. Cette génération d’étudiants a depuis inventé une première forme de lutte contre le spectacle dominant, le teach in, et cette forme a été reprise le 20 octobre en Grande-Bretagne, à propos de la crise de Rhodésie. Cette forme, évidemment primitive et impure, c’est le moment de la discussion des problèmes, qui refuse de se limiter dans le temps (académiquement) ; qui ainsi cherche à être poussé jusqu’au bout, et ce bout est naturellement l’activité pratique. En octobre des dizaines de manifestants paraissent dans la rue, à New York et à Berkeley, contre la guerre au Viêt-nam, et ils rejoignent les cris des émeutiers de Watts : Sortez de notre quartier et du Viêt-nam ! . Chez les Blancs qui se radicalisent, la fameuse frontière de la légalité est franchie : on donne des cours pour apprendre à frauder aux conseils de révision (Le Monde du 19 octobre 1965), on brûle devant la TV des papiers militaires. Dans la société de l’abondance s’exprime le dégoût de cette abondance et de son prix. Le spectacle est éclaboussé par l’activité autonome d’une couche avancée qui nie ses valeurs. Le prolétariat classique, dans la mesure même où l’on avait pu provisoirement l’intégrer au système capitaliste, n’avait pas intégré les Noirs (plusieurs syndicats de Los Angeles refusèrent les Noirs jusqu’en 1959) ; et maintenant les Noirs sont le pôle d’unification pour tout ce qui refuse la logique de cette intégration au capitalisme, nec plus ultra de toute intégration promise. Et le confort ne sera jamais assez confortable pour satisfaire ceux qui cherchent ce qui n’est pas sur le marché, ce que le marché précisément élimine. Le niveau atteint par la technologie des plus privilégiés devient une offense, plus facile à exprimer que l’offense essentielle de la réification. La révolte de Los Angeles est la première de l’histoire qui ait pu souvent se justifier elle-même en arguant du manque d’air conditionné pendant une vague de chaleur.

Les Noirs ont en Amérique leur propre spectacle, leur presse, leurs revues et leurs vedettes de couleur, et ainsi ils le reconnaissent et le vomissent comme spectacle fallacieux, comme expression de leur indignité, parce qu’ils le voient minoritaire, simple appendice d’un spectacle générale. Ils reconnaissent que ce spectacle de leur consommation souhaitable est une colonie de celui des Blancs, et ils voient donc plus vite le mensonge de tout le spectacle économico-culturel. Ils demandent, en voulant effectivement et tout de suite participer à l’abondance, qui est la valeur officielle de tout Américain, la réalisation égalitaire du spectacle de la vie quotidienne en Amérique, la mise à l’épreuve des valeurs mi-célestes, mi-terrestres de ce spectacle. Mais il est dans l’essence du spectacle de n’être pas réalisable immédiatement ni égalitairement même pour les Blancs (les Noirs font justement fonction de caution spectaculaire de cette inégalité stimulante dans la course à l’abondance). Quand les Noirs exigent de prendre à la lettre le spectacle capitaliste, ils rejettent déjà le spectacle même. Le spectacle est une drogue pour esclaves. Il n’entend pas être pris au mot, mais suivi à un infime degré de retard (si il n’y a plus de retard, la mystification apparaît). En fait, aux États-Unis, les Blancs sont aujourd’hui les esclaves de la marchandise, et les Noirs, ses négateurs. Les Noirs veulent plus que les Blancs : voilà le cœur d’un problème insoluble, ou soluble seulement avec la dissolution de cette société blanche. Aussi les Blancs qui veulent sortir de leur propre esclavage doivent rallier d’abord la révolte noire, non comme affirmation de couleur évidemment, mais comme refus universel de la marchandise, et finalement de l’État. Le décalage économique et psychologique des Noirs par rapport aux Blancs leur permet de voir ce qu’est le consommateur blanc, et le juste mépris qu’ils ont du blanc devient mépris de tout consommateur passif. Les Blancs qui, eux aussi, rejettent ce rôle n’ont de chance qu’en unifiant toujours plus leur lutte à celle des Noirs, en en trouvant eux-mêmes et en en soutenant jusqu’au bout les raisons cohérentes. Si leur confluence se séparait devant la radicalisation de la lutte, un nationalisme noir se développerait, qui condamnerait chaque côté à l’affrontement selon les plus vieux modèles de la société dominante. Une série d’exterminations réciproques est l’autre terme de l’alternative présente, quand la résignation ne peut plus durer.

Les essais de nationalisme noir, séparatiste ou pro-africain, sont des rêves qui ne peuvent répondre à l’oppression réelle. Les Noirs américains n’ont pas de patrie. Ils sont en Amérique chez eux et aliénés, comme les autres Américains, mais eux savent qu’ils le sont. Ainsi, ils ne sont pas le secteur arriéré de la société américaine, mais son secteur le plus avancé. Ils sont le négatif en œuvre, le mauvais côté qui produit le mouvement qui fait l’histoire en constituant la lutte (Misère de la philosophie). Il n’y a pas d’Afrique pour cela.

Les Noirs américains sont le produit de l’industrie moderne au même titre que l’électronique, la publicité et le cyclotron. Ils en portent les contradictions. Ils sont les hommes que le paradis spectaculaire doit à la fois intégrer et repousser, de sorte que l’antagonisme du spectacle et de l’activité des hommes s’avoue à leur propos complètement. Le spectacle est universel comme la marchandise. Mais le monde de la marchandise étant fondé sur une opposition de classes, la marchandise est elle-même hiérarchique. L’obligation pour la marchandise, et donc le spectacle qui informe le monde de la marchandise, d’être à la fois universelle et hiérarchique aboutit à une hiérarchisation universelle. Mais du fait que cette hiérarchisation doit rester inavouée, elle se traduit en valorisations hiérarchiques inavouables, parce que irrationnelles, dans un monde de la rationalisation sans raison. C’est cette hiérarchisation qui crée partout les racismes : l’Angleterre travailliste en vient à restreindre l’immigration des gens de couleur, les pays industriellement avancés d’Europe redeviennent racistes en important leur sous-prolétariat de la zone méditerranéenne, en exploitant leurs colonisés à l’intérieur. Et la Russie ne cesse pas d’être antisémite parce qu’elle n’a pas cessé d’être une société hiérarchique où le travail doit être vendu comme une marchandise. Avec la marchandise, la hiérarchie se recompose toujours sous des formes nouvelles et s’étend ; que ce soit entre le dirigeant du mouvement ouvrier et les travailleurs, ou bien entre possesseurs de deux modèles de voitures artificiellement distingués. C’est la tare originelle de la rationalité marchande, la maladie de la raison bourgeoise, maladie héréditaire dans la bureaucratie. Mais l’absurdité révoltante de certaines hiérarchies, et le fait que toute la force du monde de la marchandise se porte aveuglément et automatiquement à leur défense, conduit à voir, dès que commence la pratique négative, l’absurdité de toute hiérarchie.

Le monde rationnel produit par la révolution industrielle a affranchi rationnellement les individus de leurs limites locales et nationales, les a liés à l’échelle mondiale ; mais sa déraison est de les séparer de nouveau, selon une logique cachée qui s’exprime en idées folles, en valorisation absurdes. L’étranger entoure partout l’homme devenu étranger à son monde. Le barbare n’est plus au bout de la Terre, il est là, constitué en barbare précisément par sa participation obligée à la même consommation hiérarchisée. L’humanisme qui couvre cela est le contraire de l’homme, la négation de son activité et de son désir ; c’est l’humanisme de la marchandise, la bienveillance de la marchandise pour l’homme qu’elle parasite. Pour ceux qui réduisent les hommes aux objets, les objets paraissent avoir toutes les qualités humaines, et les manifestations humaines réelles se changent en inconscience animale. Ils se sont mis à se comporter comme une bande de singes dans un zoo , peut dire William Parker, chef de l’humanisme de Los Angeles.

Quand l’état d’insurrection a été proclamé par les autorités de Californie, les compagnies d’assurances ont rappelé qu’elles ne couvrent pas les risques à ce niveau : au-delà de la survie. Les Noirs américains, globalement, ne sont pas menacés dans leur survie - du moins s’ils se tiennent tranquilles - et le capitalisme est devenu assez concentré et imbriqué dans l’État pour distribuer des secours aux plus pauvres. Mais du seul fait qu’ils sont en arrière dans l’augmentation de la survie socialement organisée, les Noirs posent les problèmes de la vie, c’est la vie qu’ils revendiquent. Les Noirs n’ont rien à assurer qui soit à eux ; ils ont à détruire toutes les formes de sécurité et d’assurances privées connues jusqu’ici. Ils apparaissent comme ce qu’ils sont en effet : les ennemis irréconciliables, non certes de la grande majorité des Américains, mais du mode de vie aliéné de toute la société moderne : le pays le plus avancé industriellement ne fait que nous montrer le chemin qui sera suivi partout, si le système n’est pas renversé.

Certains des extrémistes du nationalisme noir, pour démontrer qu’ils ne peuvent accepter moins qu’un État séparé, ont avancé l’argument que la société américaine, même leur reconnaissant un jour toute l ‘égalité civique et économique, n’arriverait jamais, au niveau de l’individu, jusqu’à admettre le mariage interracial. Il faut donc que ce soit cette société américaine qui disparaisse, en Amérique et partout dans le monde. La fin de tout préjugé racial, comme la fin de tant d’autres préjugés liés aux inhibitions, en matière de liberté sexuelle, sera évidemment au-delà du mariage lui-même, au-delà de la famille bourgeoise, fortement ébranlée chez les Noirs américains, qui règne aussi bien en Russie qu’aux États-Unis, comme modèle de rapport hiérarchique et de stabilité d’un pouvoir hérité (argent ou grade socio-étatique). On dit couramment depuis quelque temps de la jeunesse américaine qui, après trente ans de silence, surgit comme force de contestation, qu’elle vient de trouver sa guerre d’Espagne dans la révolte noire. Il faut que, cette fois, ses bataillons Lincoln comprennent tout le sens de la lutte où il s’engagent et la soutiennent complètement dans ce qu’elle a d’universel. Les excès de Los Angeles ne sont pas plus une erreur politique des Noirs que la résistance armée du P.O.U.M. à Barcelone, en mai 1937, n’a été une trahison de la guerre antifranquiste. Une révolte contre le spectacle se situe au niveau de la totalité, parce que - quand bien même elle ne se produirait que dans le seul district de Watts - elle est une protestation de l’homme contre la vie inhumaine ; parce qu’elle commence au niveau du seul individu réel et parce que la communauté, dont l’individu révolté est séparé, est la vraie nature sociale de l’homme, la nature humaine : le dépassement positif du spectacle.

Le lundi 14 Novembre 2005

Dominique SYLVAIN

Je pense que ces émeutes étaient inévitables et que l’électrocution des deux ados a mis le feu aux poudres dans une situation potentiellement explosive. En France, le chômage global des jeunes dépasse les 23%, ce chiffre (un des plus mauvais d’Europe) est à multiplier par deux en ce qui concerne les jeunes des banlieues. D’autre part, 70% des emplois proposés aux jeunes sont des jobs temporaires. Les statistiques officielles françaises ne prennent pas en compte les origines ethniques mais si on se réfère à un rapport de l’Institut Montaigne, le taux de chômage des minorités est trois fois supérieur au taux global. Difficile à avaler pour un pays qui aime donner régulièrement des leçons en matière de Droits de l’homme à la planète. Le contraste avec la Grande Bretagne est notable. Parmi les membres du parlement britannique, 15 viennent de minorités, musulmans inclus, et les présentateurs TV de même origine sont nombreux. De notre côté, à part un comique et un footballeur, aucune personnalité d’origine immigrée n’a émergée. Certains veulent nous faire croire que ces émeutes sont le début d’une Intifada française. C’est faux. Nombre d’émeutiers ne sont pas musulmans et, parmi ces derniers, peu sont des pratiquants. Un groupe islamiste a même déclaré une fatwa interdisant aux musulmans de prendre part aux émeutes. Le problème tient en partie au fait que cette population immigrée n’a pas été intégrée mais ghettoïsée, comme aux Etats-Unis. Ceux qui incendient des voitures et brûlent des maternelles sont de très jeunes hommes, sans formation ni avenir, et avec des parents souvent au chômage. Ils n’ont pas d’orientation religieuse, et encore moins politique. Le problème est largement lié à la très mauvaise santé économique de la France. Cela fait des années que nos gouvernements, gauche et droite confondues, nous répètent que l’emploi est la priorité mais sans agir en conséquence. En dix ans, les gouvernements américain et britannique ont généré de nombreux emplois. En France, les usines ferment les unes après les autres. La recherche est exsangue et le système éducatif dépassé (80% de bacheliers, oui, d’accord, mais pour quels jobs ? ). Nombreux sont ceux qui s’insurgent contre les méfaits du libéralisme d’où le non à la Constitution européenne. Mais qui est libéral aujourd’hui parmi nos politiciens ? Certainement pas Chirac qui a défini tout récemment le libéralisme anglo-saxon comme un « nouveau communisme », (probablement en voulant évoquer un système tentant de s’imposer mondialement comme une vérité indiscutable). En fait, personne n’a le courage de réformer le système ; chacun se réfugie dans l’idéologie, ou dans la démagogie avec 2007 pour seul horizon. Je pense que les notions de droite et de gauche sont désormais dépassées et qu’il y a deux camps en France, toutes tendances confondues. Celui des conservateurs et celui des réformistes. Il me semble urgent d’assouplir le système, de façon pragmatique, avant que notre pays ne s’effondre à l’instar de l’Argentine. Dans cette optique, les émeutes sont un message de détresse très clair.

Le lundi 14 Novembre 2005

Claude Mesplède

Tout cela est bien triste. Car on l'a semble-t-il oublié mais au départ deux mômes sont morts électrocutés tandis que le troisième est dans le coma. Cette tragédie me touche car je ne trouve pas normal que des adolescents se mettent à courir affolés dès qu'ils croisent des flics. Et qu'on ne vienne pas me dire que je fais de l'angélisme. Qu'il y ait des trafics dans les cités ? Bien évidemment. Mais est-ce à dire pour autant que tous les enfants, ou même une majorité sont des trafiquants ? Je ne le crois pas une seconde.
Alors je reviens à ma question. les mômes qui sont morts n'étaient pas des trafiquants. Ils n'avaient donc rien à craindre des autorités, et pourtant ils se sont mis à sprinter. C'est la question que vous pouvez poser la semaine prochaine: pourquoi des gamins qui ne trafiquent pas partent en courant dès qu'ils voient les keufs. Ce comportement en dit long sur la qualité des rapports qui sont tissés entre la police et une partie de la jeunesse des cités. Cette partie reste la plus défavorisée parce qu'elle est issue de l'immigration. Les patrons français sont allés chercher les parents pour bosser et à présent du boulot, y en avait pour les pères, mais y a plus rien pour les fils. J'ai l'exemple d'une amie, docteur es lettre qui porte le nom magrhrébin de son père. Elle a envoyé trois cents lettres pour chercher un travail Figurez-vous qu'elle a reçu UNE seule réponse sur 300 evois. Son corresponsant qui écrit gros, lui conseille
de changer de nom
Alors tant qu'il n'y aura pas une volonté d'offrir des réponses pratiques à ces mômes au lieu de les envoyer devant les tribunaux ou en prison, il y aura des gamins innocents qui fuiront les flics et d'autres qu'on collera au trou
Une prof, amie de ma fille, vient d'être affecté en région parisienne. Elle me citait une classe de sixième avec 6 élèves analphabètes et six autres qui ne savent presque pas lire. Je subbodore qu'ils ne doivent rien comprednre à ce qu'ils lisent. Déjà en 6°, on ne fait rien pour corriger les inégalités, tu imagines quand ils seront grands. Certains naïfs s'imaginent que le gouvernement va faire quelque chose?
Il va faire comme toujour des promesses et de la poudre aux yeux

Le lundi 14 Novembre 2005

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