Jean-Claude Claeys

POLICE SCIENTIFIQUE

Par Claude LE NOCHER

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Le mardi 10 Avril 2008

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“Les séries-télé ont popularisé le thème de la police scientifique, des preuves ADN, des indices techniques. Est-ce vraiment un “plus” pour le roman noir-suspense ? La froide rigueur de la science ne nuit-elle pas au récit polar ?” A cette question, le fougueux Jean-Bernard Pouy répond par cette formule lapidaire : “J'emmerde la police. Alors, quand elle devient scientifique, je l'emmerde scientifiquement.” Qu'en disent nos autres z'amis z'auteurs ? Pour la plupart, la dimension humaine prime tout. Mais la science, ça se respecte. Sans doute préfère-t-on que l'ADN disculpe le marginal Patrice Padé dans l'affaire Caroline Dickinson, plutôt que de servir de prétexte à interdire le regroupement familial d'Africains. Hélas, l'ADN est plutôt une preuve à charge qu'en faveur des suspects. C'est ainsi qu'on retrouva le voleur du scooter du fils (devenu conseiller général) d'un ministre (devenu chef d'état) ; on nous expliqua que c'était la procédure habituelle (?). Inutile de revenir sur les affaires de “bébés congelés”, où l'ADN a joué un rôle essentiel. Voilà quelques cas de faits réels. Quant aux romanciers, auteurs de fictions, voyons maintenant comment ils abordent la question.

Jan Thirion

Le “plus”, pour le roman noir, c’est que cette invasion de techniciens, de spécialistes, d’experts, tirent tellement ces séries télé vers le néant que ceux qui en ont assez parviennent à s’arracher les yeux de leur écran plat pour enfin lire des livres, de vrais livres avec de la chair dedans et des sensations. Pas ceux qui chargent la barque des mêmes maux à base d’électronique, d’informatique, de scientifique, parce qu’il y a des romans aussi qui ressemblent à des séries télé.
Ce qu’il y a de terrifiant avec ces feuilletons technologique, c’est que l’humain est réduit à l’état de cobaye ou de cadavre. On gomme les émotions avec “la froide rigueur” à l’ouvrage. Ce qu’on gagne en distraction sans intérêt, on le perd en sollicitude, comme on peut l’avoir dans les romans qui donnent du sens.

Dernières parutions : “Rose blême”, roman noir, édition Krakoën - “Elagage de printemps”, nouvelles, éditions Quadrature - Site : http://thirion.free.fr/

Lalie Walker

J’ignore si cela nuit au récit. Mais cela l’encombre, chez de trop nombreux auteurs, de romans ou de séries. Et puis, c’est à croire qu’il nous faut toujours plus relever le défi de la techno-attitude ! Me concernant, ça me lasse, car c’est trop souvent un étrange alibi visant à crédibiliser le récit. Or, un alibi, cela sert généralement à innocenter un suspect. Le récit contemporain serait-il donc suspect, et si oui, de quoi ? D’un manque d’ambiance et de personnages à couper le souffle ? D’intrigues sortant du lot ? Plus simplement, ce “plus” ne vient-il pas aussi remplir les pages ou les minutes filmiques ? Les preuves ADN, par défaut d’imagination. Peut-être, souvent, pas toujours, mais néanmoins bien souvent.
Autant l’avouer, cette soi-disant rigueur scientifique, m’ennuie à mourir, alors que je suis passionnée par les sciences, et me donne envie de lire ou relire un bon vieux Exbrayat ou Ambler. Car, finalement, à trop ausculter les indices et à jouer du scalpel sur la table d’autopsie, à faire reluire la moindre éprouvette ou à décrire comment tel ou tel flingue est calibré, ne perd-on pas quelque chose de plus précieux au récit ? Atmosphère et caractérisation des personnages, mais aussi autres langages à manier ou à inventer – qui n’ont rien à avoir avec l’énumération du jargon scientifique ou médical.
En conclusion, je n’y vois pas un “plus” au récit, parfois une habile mise en scène, mais peut-être cela vient-il du fait que je suis rétive à cette froide et rigoureuse crédibilité technico-scientifique, et incapable de l’utiliser. Par manque d’intérêt. Je préfère la chaleur, parfois explosive et débridée, parfois même maladroite, et le désordre du drame humain.
Dernière parution : “À l’ombre des humains”, éditions de l’Atelier in8. Site : www.laliewalker.com/

Franck Membribe

Tout dépend de ce qu’on entend par “roman noir-suspense”. Le cloisonnement des genres n’a jamais été ma tasse de thé. La littérature est un tout. Ranger les livres dans des catégories, c’est surtout pratique pour agencer les rayonnages des librairies. La maîtrise d’une intrigue rigoureuse, et construite dans l’optique de captiver le lecteur dès les premières pages pour ne plus le lâcher jusqu’au dénouement, ne m’intéresse qu’à condition de la mettre au service d’un propos plus large. Voire plus ambitieux, comme restituer un contexte historique ou social peu ou mal connu.
Le problème des séries-télé, c’est qu’elles sont conçues essentiellement pour éviter l’endormissement du spectateur au moment crucial de la coupure de pub… Certes, passer un bon moment devant son petit écran, ce n’est déjà pas si mal (je ne crache pas dessus de temps en temps) et on peut même y dénicher quelques idées pour renouveler ses effets narratifs. De là à mettre les dernières techniques scientifiques de recherche de la preuve au centre de mes romans, il y a un gouffre que je ne franchirai jamais ! En tant que lecteur, la description précise et minutieuse de toute la machinerie policière, y compris dans ses prolongements sophistiqués en laboratoire, me gonfle royalement. En tant qu’auteur, je me suis intéressé par exemple aux tripatouillages génétiques dans la procréation artificielle des “sementals”, les toros étalons, et à l’utilisation du Blue Star, une nouvelle méthode de détection des traces de sang dans la pénombre, pour les besoins de l’écriture de mes deux derniers livres, mais cette démarche reste secondaire.
La dimension humaine doit primer toute autre considération. Dans la littérature noire, la confrontation des protagonistes à des situations extrêmes les pousse dans leurs derniers retranchements, les oblige à se révéler, à se surpasser pour établir une vérité, même fragmentaire. Le spectaculaire, le sensationnel doivent puiser dans l’humain et non dans l’uniforme, ses attributs et ses gadgets. J’ai d’ailleurs pris le parti dans mes romans de marginaliser les flics. En général, ils sont incompétents. Les super flics m’indiffèrent. Mes enquêteurs sont des gens ordinaires ou presque, poussés par les circonstances. Et ils deviennent extraordinaires par la force des événements. Des polars sans flics (ou quasiment) ça existe ! Et ça ne fonctionne pas trop mal apparemment…

Dernières parutions : “Timgad” (Ed. Krakoën, 2005) - “Cubaine” (Ed. Krakoën, 2007) - “Ultime tercio à Salamanque” (Editions Mare Nostrum, 2007) – Site : http://www.franck-membribe.c.la/

Gino Blandin

Les scientifiques dans le roman noir.
Je ne suis pas un enfant de la télé. Dans ma jeunesse, notre source de rêverie était les petits illustrés. On ne parlait pas encore de bande dessinée. Mon enfance a été imprégnée de Tintin et de Blake et Mortimer, c’est pourquoi vous comprendrez que je crois dur comme fer à la science. On ne se remet pas de ce genre de chose. La preuve : je suis abonné depuis son origine à la revue “Pour la science”. L’actualité scientifique me passionne.
Je ne raffole pas de la télévision en général, et n’ai pas le temps de la regarder. Mais quand il m’arrive de le faire, j’aime beaucoup les séries policières où interviennent des scientifiques en blouse blanche, des labos toujours obscurs, des éprouvettes, des oscilloscopes et des écrans sur lesquels apparaissent en deux coups de cuillère à pot les coordonnées du coupable. Sans rire, je n’ai pas raté un épisode de “Regenesis”, sur Arte ; ça ne m’était jamais arrivé de suivre ainsi une série télévisée.
Je pense que le roman noir est obligé de suivre l’évolution de la science. Il n’a pas le choix. La “froide rigueur scientifique” n’enlève rien au suspense. Les enquêteurs ne sont plus confrontés au problème de savoir si, sur le plancher, c’est le sang de la victime ou celui d’un animal, mais ils restent les maîtres du jeu. Ce ne sont pas les scientifiques qui résolvent les énigmes. Il y a quelques temps, un documentaire est passé sur France 2. Il s’intitulait “l’IRCGN, les vrais experts” et nous montrait la police scientifique française au travail. A la fin, il y avait une espèce de bilan et on s’apercevait que quasiment dans tous les cas exposés, aucun n’avait été résolu. Les scientifiques avaient bien fait leur boulot, bien répondu à la question qu’on leur avait posée mais cela n’avait pas suffi. Les enquêtes étaient toujours en cours. Ce n’est pas parce qu’un expert en balistique détermine la position exacte du tireur que l’on tient celui-ci.
Un autre élément qui peut consoler les nostalgiques de Rouletabille est que l’arrivée de la police scientifique dans les intrigues a imposé aux criminels de devenir de plus en plus malins, de plus en plus astucieux. A l’exemple des séparatistes corses, qui embarquent le téléphone des cabines publiques d’où ils envoient leur message pour éviter qu’on les identifie par les tests ADN. Les histoires deviennent ainsi plus sophistiquées, plus intéressantes.
Je pense que le roman noir a encore de beaux jours devant lui. Sherlock Holmes, Hercule Poirot et tous les limiers de leur trempe ont encore du pain sur la planche.

Dernières parutions : “Meurtre au Cadre noir”, Ed. Cheminements, 2002 - “Bons baisers de Saumur”, Ed. Cheminements, 2004 - “Mort sur la Loire”, Ed. Cheminements, 2007.

Jeanne Desaubry

Pour ce qui est de la première partie de la proposition, je devrais être récusée d’office. Je ne regarde jamais la télé (sauf les matchs de rugby, ah ! ces vigoureux gaillards qui se roulent dans la boue…) En particulier, je ne regarde surtout pas les séries, même policières. J’ai fait cette année une exception pour “Sous les vents de Neptune” par curiosité, parce que tout le monde ne parlait que de ça, parce que… il faut bien une exception à tout principe.
Par contre, à chaque fois que j’ai eu l’occasion de prendre connaissance de l’avis de spécialistes, ils s’accordaient tous sur le tombereau d’âneries présentes dans les séries. Procédures, techniques, tout est mélangé, sans compter qu’on est en France et pas à Malibu. La preuve : combien de Français parlent de “mandat de perquisition” ? C’est sans doute moins vrai en ce qui concerne l’ADN qui se décline dans le désordre, mais dans les mêmes termes d’un côté et de l’autre de l’Atlantique.
Pour mes romans ou nouvelles, je fais toujours des recherches. M’intéressant à tout ce qui touche à la médecine légale, au procédural, mes ressources sont infinies : internet, ouvrages techniques et même romans, presse…
J’ai longuement réfléchi à ce problème : les sciences forensiques ne sont parfaitement maîtrisées que par un petit nombre. Lorsqu’on approche du cœur du sujet, les spécialistes, enquêteurs et praticiens sourient poliment et détournent la conversation.
Le genre “noir” est très vaste. Sa palette permet toutes les interprétations. Il y a des romans policiers sans policier, des enquêtes sans justice, des découvertes ésotériques. On ne dépeint pas la réalité, on l’interprète. Libre, à celui qui le veut, de faire dans l’exactitude scientifique. D’autres vont en faire un simple argument, et les derniers s’en passer totalement.
Exemple : on peut oublier qu’il y a une autopsie après une mort suspecte ; on peut signaler ses résultats ; on peut la décrire avec force détail, du bol alimentaire aux coronaires bouchées de la victime.
Entre “polardeux” cela fait parfois l’objet d’aimables controverses d’après-boire (pendant aussi…) Pour ma part, je ne fais pas de choix. Lorsque cela vient en appui de ce que je suis en train d’écrire, je m’assure de ne pas dire d’énormités. Je m’affranchis de la précision clinique lorsque cela nuit à l’intrigue, au rythme ou au climat.
Ces trois éléments ne sont-ils pas déterminants dans un roman, bien au-delà de la couleur d’un réactif dans une éprouvette ?

Dernières parutions, aux éditions Krakoen : “Hosto” (2006) - “Le Passé Attendra” (2007) - et à paraître prochainement “Dunes Froides”.
Site d’auteur http://jeanne.desaubry.free.fr/


Serge Le Gall

A constater les connaissances scientifiques des enquêteurs des séries TV, on peut se demander comment des crimes bien réels peuvent encore rester impunis. Que fait la police ? Dans la lucarne, il y a tout ce qu’il faut pour trouver l’assassin. Sciences hémo-cultes y compris !
On trempe le petit doigt du cadavre, cuit façon tarte tatin, dans une solution de salicylate de perlimpinpin et on identifie, dix ans après, la marque du chandail qu’il portait le jour où sa grand-mère est tombée dans l’escalier à cause du caniche qui courait après sa baballe… Et même que ce jour-là, il faisait un temps de…chien !
Le genre technique et scientifique a ses adeptes, auteurs et lecteurs. Il a ses outrances liées à la grosse ficelle et ses réussites bien emballées. Il peut produire une fibre solide, écrue (forcément !), pour tricoter mailles à l’envers certaines histoires ou donner une couleur plus sombre à une intrigue qui aurait pu se perdre en arsenic et vieilles dentelles ! C’est vrai aussi que l’on peut s’affranchir du “Bon sang mais c’est bien sûr !”. Il y a prescription. Attention quand même que l’histoire ne se contente pas d’une lecture commentée du Vidal, ou se confonde en un traité d’anatomie comparée (avec planches de découpe en annexe 1). Cela dit, il ne faut pas non plus bouder la belle ouvrage !
Mais qu’est-ce que ça tient bien au corps une bonne soupe à la grimace, composée d’amour et de haine (“ah des haines !”), de vengeance et de justice, démarrée à feu vif, mitonnée à feu doux et réchauffée plusieurs fois (c’est meilleur). Au moment de servir, on peut rajouter un peu de piment. Plus si affinité ! - D’accord pour la science, mais en conscience, pour qu’elle ne soit pas la ruine de l’âme… du roman.

Dernière parution : “Ciel rouge au Pouldu”, éd. Alain Bargain “Pol'Art”

Hervé Sard

“La froide rigueur de la science ne nuit-elle pas au récit polar ?”. En voilà un beau sujet pour candidat au bac P comme polar ! Quelle question… Flash-back. Les “flics” du Moyen Age utilisaient la “question”, justement. En clair : on torturait. Puis, ultime vérification, on plongeait le bras de l’accusé dans l’huile bouillante. S’il s’en sortait indemne, il était innocent. Simple. Efficace ? Les progrès vinrent doucement. L’anthropologie criminelle accable Ravachol en 1892. Les empreintes digitales font leur entrée en fanfare dans la besace des traqueurs de criminels en 1902, avec l’affaire Scheffer. Depuis, de l’eau a coulé sous les fenêtres du quai des Orfèvres : super ADN est arrivé ! L’erreur judiciaire, une espèce menacée ? Non, et heureusement pour le polar. C’est quoi, une preuve ? J’effleure le sujet dans “Vice repetita” : comment un individu que tout accable peut-il être un parfait innocent ? Et quand je dis “tout” c’est bien “tout”, y compris l’infaillible ADN. La réponse est : oui. Voilà quelqu’un qui connaît la victime, qui habite à cent mètres du lieu où elle a été assassinée, qui fume les mêmes cigares que ceux dont on a retrouvé un mégot sur la scène de crime, j’en passe. Il a un mobile, pas d’alibi et un témoin l’accuse. Avec ça, les jurés d’hier auraient vite tranché, si j’ose dire : qu’on le guillotine ! Mais aujourd’hui, l’ADN est là. Pas de chance pour mon vrai-faux coupable : c’est bien le sien qu’on retrouve dans le… dans la… bref sur le corps de la victime. C’est ballot… Ça lui apprendra à laisser traîner sa semence à tout bout de champ (oui, l’histoire se passe à la campagne…). “Accusé, levez vous ! La science a parlé, elle dit que vous êtes coupable. Ce sera perpète et vous remercierez monsieur Badinter.”
La science ne nuit pas au récit. Dans le polar, elle a souvent fait partie du décor : Agatha Christie, Conan Doyle et même Zola exploitaient celle de leur époque. Ça ne leur a pas vraiment nuit. On trouve des polars SF. Eh oui, même en l’an 10000, avec une science infaillible, il y aura encore des criminels ! Donc des auteurs de polars pour s’en inspirer. Ouf, nous voilà rassurés. De nos jours, l’ennemi N°1 du malfrat n’est plus un flic à la Bébel qui défouraille et castagne à tout va. C’est un binoclard maigrichon en blouse blanche qui a fait chiure de mouche deuxième langue. Le polar s’adapte. On a plein de bons auteurs pour ça!
Dernières parutions, aux éditions Krakoën : “Graines de noir” (collectif de nouvelles,2005) – “Vice repetita” (polar,2007) – “Mat à mort” (polar,2007) – site auteur : www.hervesard.com

Serge-Yves Ruquet

A vrai dire, je suis un peu embêté de devoir parler des “Experts” parce que, en ce qui me concerne, leurs avatars de tous poils (comme on dit sur le Ouebe) me laissent froid comme une paillasse de laboratoire. Or, comme je dis toujours, “il faut laisser sa chance au produit”, c’est-à-dire accepter les conventions propres à un univers donné sans vouloir à toute force lui plaquer la grille de lecture d’un autre. Le monde de James Bond n’est pas celui de Philip Marlowe. Si l’on est un fan de l’un et qu’on lit l’autre à l’aune du premier, on risque évidemment quelque déconvenue et, surtout, on sera à côté de la plaque.
Bon, d’accord. Mais une fois que j’ai dit ça, j’ai quand même bien le droit d’ajouter que j’accroche, ou pas. Je peux à la fois reconnaître une certaine valeur à tel thriller dans lequel, toutes les trois pages, on découpe des petites filles en apéricubes que l’on viole ensuite religieusement et, en parallèle, ajouter que ça me laisse de marbre (de salle de morgue, bien entendu).
Je garde donc le plus grand respect pour les scénaristes de ces séries, qui doivent bouffer comme tout le monde, et qui coulent leurs talents en général bien réels dans les “bibles” imposées de produits très formatés. Mais je ne suis pas client. C’est trop certain, trop net, trop carré pour moi. D’avance, je sais qu’on va retrouver dans un des apéricubes le poil de cul fatal, celui qui confondra le violeur à l’alibi pourtant inattaquable.
Et à vrai dire, c’est justement ça, qui m’interpelle le plus : selon une étude – évidemment scientifique, ne rigolez pas ! – la série “Les Experts” aurait fini par influencer sensiblement les jurés des tribunaux d’assises, les vrais de vrais, de la réalité vraie de tous les jours. A force de voir Machin confondre l’improbable coupable à coups d’ADN découpé (en apéricubes ?), sur fond de Manhattan ou Miami nocturne et gluant, monsieur Tout le monde, désigné juge d’assises par le jeu du hasard et de la nécessité, aurait fini par faire bien plus confiance à un test en éprouvette, paré de toutes les vertus objectives, qu’au témoignage d’un être humain, toujours suspect de fragilité, sinon de mauvaise foi.
Bref, si votre compagne (ou votre compagnon) témoigne un jour qu’au moment crucial elle (ou il) vous faisait des guili-guili sous la couette à cinq cents bornes du lieu du crime, ça ne vaudra pas tripette face à cette terrible vérité scientifique : le poil de cul dans l’apéricube, c’était le tien, charogne ! Alors ? Qu’est-ce que tu dis de ça, hein ? Allez, avoue ! Et ta copine (ton copain) est complice, hein ?
Bref, “Les Experts” et leurs dérivés véhiculent l’image de l’infaillibilité scientifique en matière d’enquête de police. La punition enfin assurée pour les méchants. Et sans risque d’erreur judiciaire. Ouf, super ! Et le Titanic, il est insubmersible. Chaque époque a ses mythes. C’est comme ça. On n’y peut rien.
En 95, un célèbre footballeur américain a été acquitté du meurtre de son épouse malgré les fortes présomptions pesant contre lui, mais l’absence de preuve “scientifique” formelle. Il en a même fait un bouquin, le bougre. Sujet : “je n’ai pas tué ma femme, promis ! Mais si je l’avais fait, je vais vous raconter comment je m’y serais pris”.
Ca au moins, c’est du polar !

Dernière parution : “Marseille sur maire” aux Editions Jigal.

Pascal Jahouel

(Casaque blanche et sombres héros)
Je ne suis pas, loin s’en faut, le polardeux le plus valable, ni le plus accro à la “boîte à cons”, pour aborder le sujet du jour. Accusant un retard irrémédiable dans la pratique du poulet de laboratoire et des feuilletons télé idoines, j’ai cependant un avis, bien tranché sur la question. Allez, je me lance :
« MERDE A LA SACRO SAINTE INFAILLIBILITE SCIENTIFIQUE » !
Je n’ai à priori pas vocation à tartiner à longueur de pages des procès verbaux, ni des rapports d’expertises ou bien encore d’autopsies plus vrais que natures. Héréditairement feignant, je n’ai nullement l’intension de me fader toute une littérature érudite sur le sujet avant de me lancer dans la rédaction d’un récit. Qu’adviendrait-il de surcroît de mon verbiage si je le déloquais de ses oripeaux pouilleux pêchés dans la réalité des bas fonds pour débloquer sur une falote, et toute théorique, rhétorique médicinale.
Ma came à moi c’est d’avantage le décorticage psychologique des protagonistes de mes contes à dormir debout ; leurs failles, leurs forces, leurs beautés pile et face. Ce qui me captive, c’est leurs pulsions à trucider, à aimer ou leur pugnacité à résister à la merdouille qui les submerge. Et m’en fou de leur anthropométrie, de leur groupe sanguin, de leur Acide Désoxyribonucléique et encore plus de leurs empreintes digitales ou génétiques ! Tout comme je m’en cogne, comme de ma première liquette, d’un coupable assez couillon pour disséminer un tas d’indices derrière lui et se faire serrer, tel un clampin, par le premier poulardin fort en thème venu.
Les flicards, je les aime teigneux, intuitifs à l’ancienne, trempant dans un jus de médiocrité, un mégot à la commissure et une calenche a portée de main. Je les kif, en jean et blouson de cuir, se soûlant de blues et passant le plus clair de leur temps à clapoter dans les culs de basse-fosse du quotidien. En d’autres termes, je les chéris, s’ils sont limite caricatural et aux antipodes des bellâtres en blouse immaculée se la pétant un scalpel en pogne, des mots savants plein la gueule et ayant pour toile de fond une salle blanche et un billot de vivisection.
Et quand bien même, il y aurait des aficionados de beaux toubibs, genre Clooney, ou de légistes drôlement désinvoltes, style Saladin, chez mes lecteurs, je ne cèderai pas à leurs injonctions, pas plus qu’aux chants des sirènes de la mode. Ils ne me feront pas admettre qu’à l’instar de la musique, il faille deux noires pour une blanche, ou bien encore que deux sombres héros poulardins ordinaires n’arrivent pas à la cheville d’une grosse tête toute de blanc vêtue et bardée de diplôme…
A moins que les têtes d’œufs me gardent d’une erreur judiciaire !

Dernière parution : “La gigue des cailleras”, chez Krakoen.

Dominique Sylvain

“Les séries-télé ont popularisé le thème de la police scientifique, des preuves ADN, des indices techniques. Est-ce vraiment un “plus” pour le roman noir-suspense ? La froide rigueur de la science ne nuit-elle pas au récit polar ?”
A priori, c’est plutôt le contraire. Certaines séries américaines sont une source d’inspiration pour moi. J’ai été épatée par “Dexter”, notamment. Cette série, d’une intelligence rare, met en scène un scientifique de la police légale, spécialiste des taches de sang, et serial killer à l’insu de ces collègues. C’est très noir, mais certainement pas froid. Et c’est à la fois drôle, tragique, esthétique et pervers (des plans à la Jackson Pollock, on n’en voit pas tous les jours à la télé frenchie). Tout ce que j’aime. La série “CSI Las Vegas” est aussi un petit bijou dans le genre. Je me souviens de cet épisode où Grissom part enquêter à la campagne et se fait voler sa mallette d’outils scientifiques. Il doit alors faire ses courses à la quincaillerie du coin et travailler avec les moyens du bord. C’est tout bonnement génial d’inventivité. L’épisode avec Lady Heather la dominatrice vaut également le détour. Même chose pour le “Sherlock Holmes” de la télévision britannique (Granada), avec Jeremy Bret dans le rôle du plus célèbre scientifique du polar. Les dialogues sont brillants, et Bret redonne une dimension très physique à son personnage. Il est habité, et carrément sexy.
Pour moi, la science, c’est un monde très chaud, qui me fait rêver. La preuve : je suis en train d’écrire une histoire qui met en scène des scientifiques. Quand je pense que “New Scientist” a titré son numéro de février : “Pourquoi 2008 pourrait être l’année zéro du voyage dans le temps” (en référence au lancement imminent de l’accélérateur de particules européen), ça me donne des frissons partout. Je crois que nous vivons dans une époque effrayée. On a peur de la science, du libéralisme, de la mondialisation. On a même peur de son ombre. En revanche, on fait tout un foin parce qu’une bande de crétins a déployé une banderole stupide dans un stade de foot, et la France se mobilise autour de cette lamentable histoire. On voit des victimes partout. Et si on n’en a pas sous la main, on en fabrique, comme les zozos de l’Arche de Zoé. Les films et les romans qui marchent en France sont ceux où les braves gens simples sont des héros méconnus (voire de redoutables intellos cachés). On est tout améliepoulénisé. C’est la glorification du plat de nouilles. Pas un mot au-dessus de l’autre, respect total, consensus parfait, pas de concepts compliqués, et tout ira pour le mieux dans un monde de plus en plus politiquement correct. Et assez niais, finalement. Seule exception : le “bobo”. Il est détesté parce qu’il faut bien un bouc émissaire. Trop riche, trop cool, trop jeune, trop individualiste, le bobo, allez hop au bûcher. J’ai même lu dans un hebdo rive gauche que le bobo était une alternative dans une époque gravement en mal de beaufs à détester (il paraît que le beauf est désormais polymorphe, donc difficile à repérer, zut alors). Dans un contexte pareil, aussi mou des genoux et petit bras, moi, je me dis : vive la science et les scientifiques. C’est-à-dire les empêcheurs de penser en rond. Bon, voilà, c’était la minute énervée de Tatie Dominique. Ouh la vilaine !

Dernières parutions, mars 2007 : “L’Absence de l’ogre” et “Baka !” aux Editions Viviane Hamy. A paraître, mai 2008 : “Régals du Japon et des lointains”, chez Nil Editions, collection Exquis d’écrivains. Site : www.dominiquesylvain.com

Roland Sadaune

La télévision a effectivement popularisé la police scientifique, mais au détriment des intrigues, la spécificité des séries et le format court des épisodes ne permettant pas une cohabitation efficace. La science forensique, la médecine légale, sont autant d’attractivités pour le roman polar qui, de ce fait, doit se plier au rigorisme. Regain de plaisir pour le téléspectateur-lecteur ? Nuisances pour l’auteur ? Inversement… Tout dépend du dosage science action. A dose homéopathique, je considère que c’est un plus. En revanche, si les digressions offrent une big autopsie des dictionnaires de science, ça devient nocif. J’avoue qu’en tant que lecteur il m’est agréable de découvrir certains détails des sciences criminelles, pourvu que ça reste dans le domaine du raisonnable et ne plombe pas l’histoire. Et vu que la science et sa froide rigueur se rapportent en principe à des faits ayant des protagonistes refroidis, alors…
Pour rester sérieux, concernant ce volet, l’auteur de polar doit être au top, ou alors se contenter d’être modeste. Car interdit de se planter, les accros des cheveux en quatre étant tapis entre les cahiers des livres. Pour remédier aux carences, des livres tels que “Les traces du crime” de Loïc Chauveau ou “Quai des ombres” de Dominique Lecomte sont les bienvenus. En 2002, Joseph Bialot, subodorant nos défaillances en la matière, nous avait parlé de L’IRCGN, institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, sur son site “romanpolicier.com”. Comme en son temps, Manchette, au sujet des armes. Il faudrait pouvoir jongler avec la rigueur scientifique comme il se fait avec l’articulation des autorités, en zigzag à l’intérieur de lignes droites. Pour terminer, je soulève un lapin géant des Flandres : les délais d’analyses ADN et autres expertises pointues étant conséquents, si votre bouquin en cours de rédaction ne se déroule que sur trois jours, c’est fichu pour brandir les résultats susceptibles de… Faut trouver un truc en plus. Ou faire patienter nos personnages en visionnant “Les Experts Paris”.

Dernière parution, au « bout de la rue » : “Marilyn’s killer”, un Terminator dans Paris.

ZOLMA

A dire vrai, elle m’agace un peu, la police scientifique. J’avoue que la pipette et la paillasse n’ont pas la poésie de la filature dans les petits matins gris, de la déduction au terme d’une soirée picon-bière ou de la bonne baffe dans la tronche. Sans aller jusqu’à proclamer “à bas l’ADN, vive la gégène”, mes personnages utilisent peu les méthodes modernes. Il faut dire qu’ils ne sont pas flics et n’ont donc pas de labo à leur disposition.
Par contre, il est évident qu’il est indispensable de tenir compte de ces nouvelles méthodes afin de rester crédible. A nos assassins de s’en méfier. Interdiction absolue de se couper les ongles sur les lieux du crime ou de cracher sur les tombes.
Aux auteurs également d’imaginer des moyens de corrompre les analyses. Tout bon meurtrier aura désormais dans sa besace un stock d’ADN en poudre varié dont il parsèmera les lieux du crime. Double intérêt, on se disculpe et on fait accuser un pote. On peut même balancer de l’ADN de bonobo, paraît-il très proche de l’ADN humain.
Plus sérieusement, la police scientifique ne peut répondre qu’aux questions qu’on lui pose et le travail préalable de l’enquête demeure indispensable. D’autre part, en ce qui concerne l’ADN, le fichier est restreint, me semble-t-il (j’espère), aux personnes ayant eu affaire à la justice. Les primo-assassins ne sont donc pas fichés, il nous reste donc pas mal de suspects potentiels.
La technique n’a pas encore tué l’imagination et nous apprendrons, je pense, peu à peu à jouer avec la police scientifique sans qu’elle ne nous inhibe. Le jour où la population mondiale, bonobos compris, sera dans les tablettes, ça deviendra peut-être plus compliqué. Mais j’ai confiance dans la capacité de nos meurtriers à berner la maréchaussée, fut-elle en blouse blanche. On a encore des ressources, même s’il faut un peu s’adapter.
Quant aux séries télés, j’ai l’impression qu’un passage à l’institut médico-légal, avec un légiste inquiétant, des bruits de chariot, un drap qui s’écarte sur une bobine violacée ne coûte pas trop cher à produire. Alors, effectivement, ce type de scène devient de plus en plus courant, mais laissons les poncifs à la télé.

Dernières parutions : “Croisière jaune”, “Mistral cinglant”, et “Mort en sauce”, aux éditions Krakoen.


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- Benjamin Disraeli (1804-1881), homme politique britannique

















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Jean-Claude Claeys.

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